Premier article de Claude-Marie Trémois dans Esprit, novembre 1998.
Premier article de Claude-Marie Trémois dans Esprit, novembre 1998.

Hommage à Claude-Marie Trémois (1930-2026)

Claude-Marie Trémois a bâti une œuvre critique libre et éclectique, portée par une confiance exigeante dans son goût des films. Élise Domenach, critique de cinéma dans la revue Esprit depuis 1997, qui débuta à Télérama grâce à elle, lui rend ici hommage. 


Ancienne cheffe du service cinéma de Télérama (jusqu’en 1995), grande critique de cinéma, Claude-Marie Trémois est décédée le 9 janvier 2026. Elle a donné à la revue Esprit de nombreux textes critiques entre 1998 et 2015, y célébrant le cinéma qu’elle aimait. Celle qui débuta à Radio-Télévision-Cinéma en 1955 avait un amour de la Nouvelle vague chevillé au corps. Elle défendit ceux qui grandirent dans son sillage (comme Doillon et Garrel) et repéra avant tout le monde la jeune génération des cinéastes français qui ont éclos dans les années 90 (Klaspisch, Kahn, Ferran, Desplechin). Claude-Marie Trémois fonçait dans les salles de projection comme dans le couloir du service cinéma de Télérama. Toujours précédée par les aboiements de son petit chien, Monsieur Bébé, qui vous laissaient juste le temps de replonger le nez dans votre travail. Son exigence à l’égard de ses collaborateurs n’avait d’égale que sa générosité. Une exigence formelle qui valait engagement moral : il fallait écrire simple, clair, vif, pour transmettre avant tout la beauté des films. Elle donna le goût de la critique et forma de très nombreuses plumes. Et transmit mieux que quiconque l’amour du cinéma dans ses textes. Romancière et essayiste, elle a tissé ses critiques autour d’une vision généreuse et ouverte du cinéma dont on tirera trois fils.

Premier fil : les croisements entre documentaire et fiction. Cet axe cardinal du renouvèlement du cinéma français impulsé par la Nouvelle vague, l’intrusion de méthodes et de techniques documentaires dans le cinéma de fiction, a été un aiguillon de la pensée du cinéma de Claude-Marie Trémois. Il est au cœur de son premier texte pour la revue Esprit en 1998, consacré à Récréations de Claire Simon. Elle interroge les recoupements entre fiction et documentaire chez Claire Simon ; cette capacité de la mise en scène à questionner le mystère du réel. Une réflexion qu’elle poursuivit de critique en critique, sur l’accès au réel qu’offre le cinéma, de documentaires et fictions par des voies diverses. Ainsi Petits frères de Doillon lui offrit l’occasion d’une mise au point magistrale sur les voies de l’accès au réel au cinéma, poursuivie à propos de Mike Leigh et bien d’autres.

Deuxième fil : son goût pour des films chrétiens, qui l’a conduite à comprendre et écrire mieux et avant tout le monde sur le cinéma des frères Dardenne. Dans les pages de la revue elle questionnait la grâce tombée sur le fils de La Promesse, et se riait de ceux qui avaient besoin de se demander si les Dardenne sont chrétiens, qui ne se satisfaisaient pas de voir que leurs films le sont assurément. Ce fut le cas sur Rosetta, ou Le Fils, dont elle rendit compte en octobre 2002, puisqu’ils parlent de grâce, d’amour et de rédemption. Telle est l’alliance entre matériel et spirituel, dans la droite ligne de Bresson, qu’elle vit et comprit mieux que quiconque sur L’Enfant.

Enfin, Claude-Marie Trémois était de ceux qui pensent que le cinéma est fait pour nous placer du côté des enfants (comme on l’est si peu dans la vie) et pour admirer des femmes. Dans Esprit en 1999 elle a célébré le génie comique autant que dramatique de Karin Viard avant qu’elle ne rafle deux Césars (meilleure actrice puis dans un second rôle) au début des années 2000 pour Haut les cœurs et Embrassez qui vous voudrez, et devienne l’actrice incontournable que l’on connait. Elle a accompagné la carrière de nombreuses femmes cinéastes qu’elle admirait : Varda, Simon, Mazuy, Satrapi, Anspach, Lvovsky. Et, parmi les films sur l’enfance elle chérissait tout particulièrement, Le voleur de bicyclette et La nuit du chasseur. Dans une critique du chef d’œuvre d’Edward Yang Yiyi, elle s’étonnait dans Esprit : « merveilleux Yang-Yang, à travers qui NJ (et sûrement Edward Yang) contemple sa propre enfance ». Dans cet étonnement on peut lire le destin d’une femme qui a contemplé son amour du cinéma dans les films et dans les textes qu’elle écrivait pour le prolonger. Et qui a donné à d’autres, après elle, des mains et une plume pour que vive ce jeu de miroirs qui nous grandit.  

Et qui a donné à d’autres, après elle, des mains et une plume pour que vive ce jeu de miroirs qui nous grandit.

Écrire là où votre goût vous mène, telle est la grande leçon critique de Claude-Marie Trémois. Plus profonde qu’il y paraît. Une leçon de confiance en soi, de résistance aux modes (comme le dit souvent Pierre Murat, son véritable disciple, à son propos). Son éclectisme était toujours inattaquable. Ce fut Woody Allen autant que Mikhalkov, le « slavissime », Angelopoulos autant que Iosseliani. Ils se rencontrent dans ce beau livre qu’elle laisse et qu’il faudra relire : Woody, Aki, Otar… et les autres : Dix ans de critiques de films dans la revue Esprit (1998-2008) (Aleas, 2008).