Laurent Lafitte (© Thomas Amouroux)
Laurent Lafitte (© Thomas Amouroux)

La cage aux folles au Théâtre du Châtelet

Le Théâtre du Châtelet présente une nouvelle version particulièrement réussie de La cage aux folles, selon la pièce de Jean Poiret, dans une mise en scène d’Olivier Py, visible jusqu'au 10 janvier 2026. 


 Après le succès du film d’Édouard Molinaro de 1978 avec l’inoubliable Michel Serrault et la réalisation à Broadway de Jerry Herman, Olivier Py reprend le musical dans sa propre traduction du livret américain de Harvey Fierstein. La réussite est totale, le spectacle puisant dans la meilleure tradition du genre tout en lui donnant un écho contemporain et vif. Il rayonne d’énergie et de joie se transformant en une fête pleinement partagée avec le public. Les artistes prouvent leur haut professionnalisme sans rien perdre de leur spontanéité.

   L’histoire se passe dans une boîte de nuit de travestis et d’homosexuels avec l’esthétique du Lido et du Moulin Rouge. Les scènes se succèdent à un rythme vertigineux, les décors changent montrant, soit les coulisses, soit l’escalier illuminé du cabaret, soit un paysage, soit une ginguette. Les costumes varient, hauts en couleurs, plumes et paillettes au premier plan (Pierre-André Weitz), les ballets se déroulent sous la musique entraînante de Jerry Herman jouée par l’Orchestre Les Frivolités Parisiennes.

   Un couple d’homosexuels se trouve confronté à un problème tragi-comique : comment assumer le futur mariage de leur fils ? Les deux hommes sont perdus dans leurs rôles qui ne correspondent pas au modèle familial courant, ce qui provoque des situations hilarantes.

   Laurent Lafitte dans le double rôle Albin/Zaza, star de cabaret, réalise un exploit remarquable, car il joue, chante et danse, son atout majeur étant sa transformation constante, l’essentiel même de la nature de comédien. Son goût pour la comédie musicale n’est pas récent, car il l’a étudiée auparavant à Londres. Son partenaire, Daniel Bigourdan (Georges), joue avec lui dans une osmose, une harmonie qui forme ce couple brillant, drôle et émouvant à la fois.

   Quel meilleur lieu que le théâtre pour admirer les travestis ? La pièce expose un théâtre dans le théâtre, un cadre qui renvoie à la problématique scénique par excellence. Dans le spectacle, les acteurs se déguisent sans cesse. Le déguisement n’est-il pas un procédé typiquement théâtral ? Il a ses sources anciennes dans le théâtre antique, puis dans la comedia dell’arte, chez Molière et le théâtre de boulevard du XIXe siècle. L’acteur excelle dans ce jeu d’illusionniste, n’étant jamais lui-même. N’est-ce pas la condition du travesti, être fragile, artiste, qui cherche à s’affirmer dans d’innombrables apparitions, l’une plus surprenante que l’autre ? Entre admiration et moquerie, son existence a une double face, hilarante et mélancolique. Il défie les convenances, amuse et choque. Ce rebelle se donne généreusement, s’expose au risque, soit d’être admiré soit rejeté, toujours avide d’être aimé, applaudi, comme tout acteur devant les lumières de la rampe, ému et fier de l’accueil que les spectateurs lui offrent pour son art accompli, son courage, sa sensibilité.

Le théâtre autrefois attirait naturellement ces personnes qui ne trouvaient pas d’autres places dans la société où ils auraient pu se réaliser, déployer leur talent et être acceptées. De même, au cours de l’histoire pendant longtemps, les rôles de femmes au théâtre étaient joués par des hommes. Le théâtre, l’opéra, le ballet et le cabaret sont des foyers familiaux et accueillants pour tous ceux qui transgressent les normes sociales, eux, en permanente invention identitaire en incarnant de divers personnages. Olivier Py saisit parfaitement cette condition équivoque entre comique et sérieux, entre divertissement et lyrisme. Ses travestis sont des êtres hybrides à la recherche de l’amour et de l’identité, toujours prêts à rire, ne perdant jamais leur autodérision, qualités propres à la comédie.

Olivier Py saisit parfaitement cette condition équivoque entre comique et sérieux, entre divertissement et lyrisme.

Le spectacle a une résonance actuelle très forte et nous plonge dans une ambiance festive. Zaza se promène parmi les spectateurs (épisodes les plus amusants) et pose des questions parsemées d’allusions aux mœurs d’aujourd’hui en provoquant des éclats de rire. Nous sommes dans un cabaret, très proches des acteurs, voire leurs confidents, partageant les mêmes causes, le même humour. Les travestis d’hier sont les drag-queens d’aujourd’hui sous un drapeau arc-en-ciel : triomphe éclatant de l’art du théâtre et de la lutte très longue pour reconnaître la place méritée, humaine de ces créatures si sensibles et authentiques sous leurs multiples déguisements colorés. C’est le théâtre qui était auparavant leur maison, leur refuge et la condition d’acteur leur nature, leur masque comique et triste. Aujourd’hui, nous assistons au couronnement du combat qui n’a été engagé véritablement qu’au XXe siècle. Le Théâtre du Châtelet célèbre ce changement historique en une fête joyeuse. Le public y adhère et récompense les artistes par une ovation euphorique debout !