La question de l’antiracisme politique
Collectivement, nous avons été incapables de poser la question de l’antiracisme politique. Pourtant, elle n’est ni périphérique ni accessoire, et constitue une force qui permettra de lutter demain contre ce que l’on appelle aujourd’hui l’extrême droite, que l’on nommait hier fascisme et qui avait partie liée avec le colonialisme.
Au printemps 2022, des élections législatives qui nous paraissent aujourd’hui lointaines ont eu lieu. Sans fracas, mais avec la solidité d’une avancée notable que l’on avait collectivement choisi de minimiser, quatre-vingt-neuf députés de l’extrême droite faisaient leur entrée dans les couloirs de l’Assemblée nationale, dont la première séance s’est ouverte, comme il est de coutume, par un discours du doyen des députés fraîchement arrivés dans l’arène. L’homme de 71 ans prit la parole, ému, et presque émouvant. Mais ses paroles chantaient, en creux, la gloire d’un crime : « Enfant d’une France d’ailleurs, arraché à sa terre natale et envoyé sur les côtes provençales en 1962, j’ai laissé là-bas une partie de ma France et beaucoup d’amis. Je suis un homme qui a vu son âme à jamais meurtrie. » Aux journalistes qui étaient présents, il asséna ensuite : « Je ne suis pas là pour juger si l’OAS a commis des crimes ou pas. » Si le propos est mesuré, le parcours du personnage l’est moins, tout comme l’histoire et les sources de son parti.
Lors des législatives anticipées de 2024, si l’extrême droite a échoué dans sa tentative de prendre le pouvoir, elle n’a pas démérité dans son effort de gommer les dehors de racisme, lequel constitue pourtant son ADN et son horizon. L’effacer totalement le temps de la campagne, cela a pourtant été impossible à certains électeurs qui soutiennent ce racisme programmatique, et qui ont laissé libre cours à leurs pulsions de domination et de violence. Pendant l’entre-deux-tours, on a fait la chronique, choqués mais à peine surpris, des multiples crimes racistes qui se déroulaient, de manière littérale, sous nos yeux, sur nos écrans. Lorsque de nombreux médias en ligne documentaient ces crimes avec précision, d’autres organes de presse évoquaient avec pudeur une « libération de la parole ». « Bougnoule », « bicot », « négresse »… : quel usage étonnant de la langue que de parler de « libération ». Mais tolérons cet abus de langage et affirmons d’emblée que la parole ne s’est pas libérée avec le coup de tonnerre des élections européennes qui ont coloré les cartes de France de brun le 9 juin 2024. Cela fait en effet des années que nous assistons, impuissants, à la progression de l’expression du racisme dans l’espace public et médiatique, un racisme d’origine coloniale. Par peur, par lâcheté et sans doute par inertie, les voix discordantes se sont faites rares.
La responsabilité est collective et ce sera le travail des historiens qui nous succéderont que de l’établir avec justesse. Le politique a sa part, cela ne fait aucun doute. Mais le savant aussi. Collectivement, nous avons été incapables de poser la question de l’antiracisme politique. Pourtant, elle n’est ni périphérique ni accessoire, et constitue une force qui permettra de lutter demain contre ce que l’on appelle aujourd’hui l’extrême droite, que l’on nommait hier fascisme et qui avait partie liée avec le colonialisme.
Violence raciste
Historiquement, la gauche politique s’est appuyée sur la gauche intellectuelle. Or, pendant trop longtemps, une grande partie de la gauche intellectuelle a été incapable de se saisir de la question antiraciste pour des raisons théoriques. En effet, même si l’influence du marxisme n’a fait que décroître depuis les années 1960, c’est une interprétation du monde matérialiste qui prime à gauche, rendant non pertinente l’analyse de tout rapport de domination qui ne serait pas fondée sur le capital. Celles et ceux qui tentent, tant bien que mal, de sortir de ce schéma d’interprétation sont immédiatement taxés de « communautarisme » ou de dérive « identitaire ». L’anticolonialisme de gauche a été essentiellement une dénonciation de l’impérialisme colonial en tant qu’il dérive du capitalisme. À sa suite, c’est presque l’intégralité de l’antiracisme qui continue d’ancrer son propos dans la lutte sociale, dans le cadre conceptuel de l’intersectionnalité, qui prétend penser tous les mécanismes de domination, mais qui court le risque de secondariser le racisme d’origine coloniale. Il est inquiétant de constater, depuis environ une décennie, une certaine résistance d’une grande partie de la classe intellectuelle française face à la mise en avant pourtant timide des questions conceptuelles autour du racisme en France. C’est ainsi une grande figure de la recherche historique, Gérard Noiriel, qui, en 2018, s’inquiétait d’un supposé phénomène de surreprésentation des questions dites « identitaires » dans le champ de la recherche académique. Ce terme-valise, dont personne n’est véritablement en mesure de déterminer les contours, recouvre une multiplicité de phénomènes, dont une partie de la gauche intellectuelle déplore qu’ils masquent la véritable ligne de fracture qui traverse la société française : la fracture sociale. De manière schématique, voici un désaccord qui conduit à un affrontement supposé insurmontable entre deux gauches, la gauche « sociale » et la gauche « identitaire ».
Quelle pauvreté du débat, quelle tristesse de nos vies rapetissées, étouffées par notre incapacité à nous lever face au monstre qui renaît de ses cendres ! Le racisme de l’extrême droite, qui prospère dans l’espace public depuis une décennie, a enhardi ses partisans les plus violents pendant l’entre-deux-tours des dernières élections législatives. Mais il n’est que la renaissance mortifère d’un racisme puissant, qui a fourni la justification d’innombrables crimes depuis le xixe siècle. La modernité politique française qui s’est ouverte en 1789 a donné naissance à un siècle turbulent dont on connait les étapes, érigées en moments presque mythologiques du récit républicain. Mais on passe souvent sous silence l’un de ses moments fondateurs : un projet de conquête en Afrique du Nord, qui s’est rapidement transformé en la réalité d’une extermination soutenue par la conviction d’une supériorité raciale et civilisationnelle. La violence de la période coloniale n’a pas disparu au moment des indépendances, et la seconde moitié du xxe siècle regorge de crimes racistes, comme l’a montré Fausto Giudice dans une enquête parue en 1992, dans laquelle il forge le mot d’arabicide1. De 1830 à aujourd’hui, comment ne pas observer la continuité limpide : le mois de juin 2024 a mis en lumière la résurgence d’une violence raciste qui n’avait jamais complètement disparu, réactivant pour les Arabes parmi nous un traumatisme historique et intergénérationnel sur lequel nous ne sommes pas assez collectivement revenus.
Le crime de la colonisation
Combien de temps allons-nous encore faire comme si le racisme d’origine coloniale n’était pas l’ADN de l’extrême droite française contemporaine ? L’Algérie française est pour elle une obsession, et l’on ne pourra réduire son influence culturelle, politique et médiatique qu’à la condition d’assumer un antiracisme qui trouve ses sources dans l’anticolonialisme. Cela doit être vrai de l’ensemble de la société civile, mais il est du devoir des intellectuels, de gauche ou pas, d’engager ce mouvement, en rompant avec des schémas de pensée rigides qui les empêchent de comprendre l’antiracisme et les conduisent à n’y voir que communautarisme et repli identitaire, se vautrant là dans la rhétorique de l’extrême droite, certainement pas par conviction, mais par déni théorique et historique.
Depuis plusieurs années, la peur du mépris social, issue d’une tradition intellectuelle matérialiste, a conduit la majorité des intellectuels et des observateurs de la société française à expliquer le vote à l’extrême droite par la colère sociale et la misère, sombrant ainsi dans une complaisance terrifiante avec un racisme qui n’est pourtant pas nouveau. On sait aujourd’hui que cette interprétation ne tient plus et qu’il faut bien admettre qu’il existe un vote d’adhésion raciste. Une enquête de Félicien Faury parue au printemps 2024 le montre bien : les électeurs de l’extrême droite ont en commun une vision du monde fataliste. Ils ont acté le fait que le capitalisme est rude et que l’on ne peut pas lutter contre lui ; alors, dans ce monde, il vaut mieux se battre pour ne pas être parmi les derniers, et éliminer ainsi les « étrangers » selon une vision raciale de la société2. Bien entendu, il y a des nuances dans l’expression de ce racisme, qui peut aller du crime violent à la simple frustration de voir un citoyen identifié comme « arabe » ou « noir » occuper une position sociale plus favorable que la sienne. Mais il s’agit là d’un continuum nourri par une idéologie qui avait en son temps soutenu la conquête, le maintien du régime colonial et l’attachement toujours vivace aux terres perdues, en particulier l’Algérie, qui avait cette particularité d’être la France. Le racisme qui traverse la société française, grandit et nourrit le vote à l’extrême droite, est directement issu de l’époque coloniale, et si les électeurs sont nostalgiques d’un temps où la France était « grande », de quelle époque s’agit-il ? L’extrême droite française nourrit l’obsession pour l’empire, en particulier pour l’Algérie française. Mais en face, la droite, le centre et une grande partie de la gauche se montrent toujours incapables de s’emparer de la question de l’histoire et d’affirmer sans détour que la colonisation a été un crime. Or cette voie est la seule capable d’assécher le terreau de l’extrême droite, en plus d’être un chemin moral qui honorerait ceux qui le choisiraient.
Pendant la campagne présidentielle de 2017, Emmanuel Macron alors candidat donnait une interview à un journaliste algérien durant laquelle il a parlé de la colonisation française comme d’un « crime contre l’humanité ». Les réactions outrées ont alors traversé l’ensemble du spectre politique, jusqu’à la gauche et à un Jean-Luc Mélenchon, alors différent de celui d’aujourd’hui, qui s’est exclamé « on ne doit pas dire de bêtises, il faut peser ses mots ».
La qualification de la colonisation comme d’un crime demeure inaudible dans de larges sphères intellectuelles, politiques et médiatiques française, y compris à gauche. C’est ce tabou qui laisse dans l’espace public un vide, sur lequel a prospéré le racisme d’inspiration coloniale depuis une décennie. Or le racisme qui traverse la société française y trouve ses racines, et on ne pourra pas le combattre si l’on ne s’accorde pas collectivement sur ce qu’a été la colonisation. Pourtant, ce qui devrait emporter l’assentiment de tous et toutes par l’évidence d’une violence indéniable infligée aux ancêtres de millions de Français, continue à se heurter aux réactions outrées des uns et des autres.
Politiques mémorielles
Quand on parle de mémoires historiques, on nous dit souvent qu’il faudrait prendre en compte « tous les points de vue » pour aller vers « l’apaisement ». C’est précisément ce qu’a choisi de faire le président Macron en mettant en scène son irruption sur la scène des politiques mémorielles en 2021, avec l’accueil de toutes les mémoires, symbolisé par le dialogue entre de très jeunes gens, invités à l’Élysée pour mettre en commun des mémoires qui convergeraient en une seule histoire. Mais comment mettre sur le même plan la mémoire de la victime et la mémoire du bourreau ? Ce simulacre d’apaisement, dont l’esprit semble convenir à une majorité de la classe politique et intellectuelle française, ne fait que jeter le voile sur les plaies profondes avec lesquelles vivent des millions de descendants de colonisés, ravivées aujourd’hui par une extrême droite qui fait son lit de la défense d’une conception coloniale de la France. En laissant croire que toutes les mémoires se valent, on laisse la porte ouverte à l’empathie pour l’expérience du colon, qui informe de part en part l’esprit de l’extrême droite contemporaine. Ce faisant, on permet au racisme politique de prospérer.
On pourra d’ailleurs ajouter qu’indépendamment des conséquences politiques, cet aveuglement est proprement immoral. Reconnaître le crime colonial et la légitimité des forces qui lui ont résisté est le seul pas vers un avenir commun, car cette reconnaissance permettra deux choses fondamentales : à terme, assécher le terreau de l’extrême droite et, dans l’immédiat, mettre un mot sur les sources du racisme que subissent, dans l’espace public et médiatique, des millions de personnes en France. Contrairement à ce qu’un trop grand nombre d’observateurs prétendent, ce ne sera pas le chemin de la division, mais au contraire celui d’une plus grande acceptation de nos destins politiques communs. Le déni n’a jamais aidé personne, et il est temps que la gauche, dans son ensemble, soit capable d’opérer ce virage mémoriel et moral, sans quoi les tensions que nous vivons aujourd’hui ne disparaîtront pas, au risque de s’envenimer un peu plus chaque jour.
L’antiracisme d’inspiration anticoloniale n’est pas risible, il n’est pas une erreur théorique, mais il n’est pas non plus une impolitesse ou une outrance : il est la condition de notre survie politique collective.
- 1. Fausto Giudice, Arabicides. Une chronique française 1970-1991, Paris, La Découverte, coll. « Enquêtes », 1992.
- 2. Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Paris, Seuil, 2024.