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 Jan Sokol en 2017 | Photo DR
Jan Sokol en 2017 | Photo DR
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Les relations que nous n’avons pas choisies. Sur Jan Sokol

La disparition de Jan Sokol, en février 2021, est l’occasion de revenir sur la vie et l’œuvre de cet intellectuel tchèque inclassable, auteur de travaux d’une grande originalité sur le rythme, la rédemption, le sens de la liberté, ainsi que les droits de l’homme.

En février 2021, les quotidiens Libération et Le Monde ont chacun publié1 un hommage à Jan Sokol, un des plus influents intellectuels de République tchèque, décédé le 16 février à Prague, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans. La réflexion qui suit ne prétend pas décrire le cheminement, fort sinueux, de la vie de Jan Sokol, mais résumer ses intérêts philosophiques, et fournir l’ébauche d’un portrait intellectuel. Pourtant, il faut ici souligner que la vie de Sokol reflète, même si fort partiellement, la complexité de ses préoccupations théoriques. Elle réunit des activités aussi diverses que le métier d’orfèvre, d’horloger ou d’informaticien, le travail de traducteur, la participation à des séminaires non officiels, voire clandestins au cours de la « Normalisation », et la signature de la Charte 77. Après la révolution de Velours, Jan Sokol consacre la plupart de son temps à enseigner à l’université de Prague, activité qu’il n’interrompt que pour de courtes périodes afin d’honorer ses engagements politiques, soit comme ministre de l’Éducation, soit comme candidat malheureux à la présidence de la République, en 2003. Jan Sokol, l’homme aux innombrables compétences et aux nombreux métiers, possédait la capacité de se mouvoir avec aisance entre les disciplines et genres. Il était un professeur d’Université qui n’avait pas peur du ton populaire, ainsi qu’un commentateur d’événements sociaux qui savait saisir le sens d’une transformation dans l’opinion publique en recourant à une comparaison avec Aristote. Il était un traducteur de textes philosophiques et théologiques, en langues vivantes et classiques, ainsi qu’un wikipédien extrêmement actif, avec plus de 30 000 éditions, que Wikipédia a honoré en ouvrant un livre de condoléances. Jan Sokol n’a pas cherché une expertise académique étroitement cloisonnée mais, avec humilité ainsi qu’avec une grande vue d’ensemble, il a pu en pénétrer plusieurs à la fois.

Un philosophe dans le no man’s land

Dans son livre Le Temps et le rythme, par exemple, il observe avec étonnement ce que les sciences nous enseignent sur le temps, de la géologie à la physique, en passant par l’ethnologie, la sociologie, la psychologie, l’économie et l’histoire. En même temps, il ne cache pas son désarroi devant cette masse hétérogène de théories et d’approches. Nous avons beaucoup de connaissances partielles, écrit-il, mais nous n’avons pas de réponse à une question simple, à savoir : « Qu’est-ce que le temps ? » Même la philosophie ne s’acquitte généralement plus de cette tâche unificatrice aujourd’hui. Avec son livre, Jan Sokol mène donc ses recherches dans une sorte de no man’s land, ce qui suscite à la fois l’admiration de nombreux lecteurs et le mépris de certains collègues philosophes.

Dans cette recherche véritablement encyclopédique, il avance une hypothèse qui résonne avec certains points de la rythmanalyse bachelardienne, et qui n’a pas encore été appréciée ni approfondie à sa juste valeur : ce qui explique l’unité de notre expérience du temps serait le phénomène pré-temporel du rythme. Le rythme est à la fois profondément intime et externe, individuel et socialement contagieux, vécu et mesurable ; il est à la fois conscient et subliminal, enraciné dans le corps ; il se retrouve chez l’homme comme dans la nature non-humaine. Ce n’est qu’en négligeant le phénomène du rythme que la civilisation occidentale contemporaine a pu se raconter le récit de la modernité, selon lequel elle aurait abandonné le temps cyclique (le temps de l’année naturelle, les rythmes corporels et les rituels sociaux) pour se tourner vers un temps linéaire. Pour Sokol, le temps linéaire, isolé, ne peut être qu’un « cadre vide de vies humaines », que le « symptôme d’une société en ruine qui n’a plus autre chose pour se maintenir que des plans précis et des horaires2 ».

Même les bons ont besoin d’être sauvés

Sokol a participé à la traduction œcuménique tchèque du Nouveau Testament, achevée en 1979. Ce travail lui a inspiré des interprétations philosophiques sur certains motifs bibliques. Prenons ici l’exemple de la rédemption. Ce concept fonctionne généralement dans la pratique religieuse, mais le comprenons-nous vraiment ? Il est toujours possible de rappeler le contexte historique qui a vu son éclosion, celui d’une transaction de propriété à laquelle plus rien ne correspond aujourd’hui, à savoir le paiement d’une rançon pour un esclave, qui acquiert de fait la liberté mais reste la possession d’une divinité ou d’un temple. Sokol propose de compléter l’interprétation historique par une réflexion philosophico-morale concernant le rapport de l’individu à son propre passé. Selon lui, la capacité à avoir honte de soi-même face à une défaillance spécifique constitue une composante essentielle de la relation qu’entretient l’individu à son passé. Il ajoute cependant que, si un individu est capable de mettre ainsi ses actions, même les plus défaillantes, sur son propre compte, deux possibilités s’offrent alors à lui : soit il devient un homme cynique, soit il sombre dans le désespoir et se résigne à toute action. Selon Sokol, une vie pleinement responsable, c’est-à-dire une vie disposée à mettre toutes ses actions « sur ses propres comptes », s’avérera infiniment difficile à porter, et incompatible avec la liberté entendue comme une perspective de vie ouverte. Sokol propose de comprendre ce qui se cache derrière l’image de la rédemption comme une offre de vie qui peut être à la fois responsable et libre. Si la défaillance reste une erreur, elle n’est plus assimilée au destin3. Cela signifie, entre autres, que l’image de la rédemption ne s’adresse pas uniquement à ceux que la société qualifie, trop facilement parfois, de criminels et de canailles, mais aussi à de bonnes personnes, qui tombent sous le poids de leur propre honnêteté.

Une liberté vidée de son sens

Lorsqu’on lui demandait s’il était déçu par le développement de la société tchèque après la révolution de Velours, Sokol répondait souvent qu’il n’avait pas d’illusions ou d’attentes exagérées. L’une des illusions de l’après-1989 concernait le sens de la liberté nouvellement acquise. En tant que personne n’ayant pas pu choisir librement ses études, ni voyager à sa guise, pendant une grande partie de sa vie, Sokol ne dévalue certes pas l’importance de la liberté entendue comme absence de restrictions. Très tôt, cependant, il fait remarquer que la suppression des barrières, ainsi que l’offre d’un large choix de carrières, de loisirs, de destinations de voyage et de biens de toutes sortes, ne constituent qu’un certain type de liberté, d’ailleurs problématique. À partir d’un certain point, la liberté n’est plus limitée par « un petit nombre de choix, mais par le sentiment grandissant qu’il n’y a pas de grande différence entre eux, qu’en fait tout est pareil ». Comme remède à cet appauvrissement de la liberté, il recommande « d’accepter les soucis des autres dans sa propre vie », ces autres qui, en retour, donnent un sens à notre liberté4. Mais surtout, Sokol tient la liberté conçue comme un choix illimité pour une erreur philosophique largement répandue. Selon cette idée, les autres, tout comme les règles de conduite, représenteraient des obstacles à la liberté. Sokol, quant à lui, aime décrire la vraie liberté comme l’espace d’un jeu, disposant de règles établies. Celles-ci ne sont pas des obstacles au jeu, mais bien au contraire ce qui rend le jeu possible, des jeux de loisir aux « jeux » tels que la circulation routière ou le marché libre. Si les règles constituent et rendent possible la liberté, alors le slogan selon lequel ma liberté s’arrête là où commence celle de l’autre est vide de contenu. Au contraire, nos libertés « s’entrecroisent, se mêlent, se concurrencent et collaborent5 ». Sokol aime citer la phrase de Spinoza selon laquelle « l’homme raisonnable est plus libre dans la communauté où il vit selon la loi commune, que dans la solitude où il n’obéit qu’à soi-même6 ».

Les droits des autres

L’interdépendance des individus dans la société est le point de départ de Sokol pour rejeter l’idée selon laquelle les droits de l’homme seraient naturels. De manière très réaliste, il se pose la question de savoir qui est le garant qui assure l’exigibilité de la loi. Un droit n’existe que dans la mesure où l’on se sent obligé par ce droit. Néanmoins, l’idée selon laquelle les droits sont naturels peut nous amener à prétendre « que la société humaine est une sorte de perpetuum mobile à générer des droits unilatéraux sans aucune obligation7 ». Or les droits de l’homme sont une création sociale, non naturelle et fragile, le droit de l’un étant toujours l’obligation de l’autre. Le droit à la vie signifie l’interdiction de prendre la vie d’une autre personne. C’est « le droit des autres – en d’autres termes, mon devoir8 ». Sous une autre forme, nous sommes ici à nouveau confrontés à l’interdépendance des libertés : pour qu’une liberté bénéficie du droit, l’autre doit être liée.

Cependant, Sokol va au-delà de ce modèle bilatéral, pour envisager des situations où l’obligation est unilatérale. Cela peut être le cas pour les droits des minorités nationales, mais c’est surtout le cas pour les droits des animaux ou les droits de la nature. Leurs droits ne peuvent pas être formulés comme ceux d’un sujet, que je pourrais tout aussi bien être moi-même. Je n’ai aucun droit dérivé de cette relation, alors qu’aucune obligation ne surgit pour l’autre côté. L’exigibilité des droits est remplacée par une obligation unilatérale envers autrui : un sujet de droit sans défense ne peut rien exiger ou revendiquer. Dans cet effort pour fonder certains droits dans la relation asymétrique entre le moi et le toi, l’influence de la philosophie d’Emmanuel Levinas est évidente. D’ailleurs, Jan Sokol était le co-traducteur de Totalité et infini en tchèque. Pour Sokol, les rapports qui ne peuvent être comparés à aucun contrat social, les rapports « que nous ne choisissons pas », qui sont inconditionnels et inégaux, sont absolument décisifs. Il s’agit notamment de la relation du parent à l’enfant, des soins apportés aux parents âgés et malades, qui dépendent de nous, et de ces autres relations que nous « acceptons comme confiées à nous ». Les engagements que nous n’avons pas choisis nous enrichissent d’une « expérience qui ne peut être remplacée par rien d’autre9 ».

Évolution et responsabilité

Pour Jan Sokol, l’idée d’obligation qui nous définit ne s’applique pas seulement aux rapports humains, mais s’étend jusqu’au niveau biologique. Lorsque Sokol parle de la « dépendance de toute espèce et de la vie tout entière à l’égard du comportement individuel de ses porteurs », il entrevoit une sorte d’obligation de redonner cette vie. Alors que, chez l’animal, cette transmission de la vie est assurée par l’instinct sexuel, chez l’homme, ce rôle est joué par les « normes culturelles ». La reproduction humaine est aussi celle de la société (des institutions, de la culture, des technologies) et, pourtant, c’est une tâche qui dépend de la volonté des individus. De nouveau, Sokol décrit le rapport à la vie en général comme une obligation : « tout vivant est “obligé” de redonner la vie10 ». Pour Jan Sokol, la culture incarne une des formes de la vie, la vie évoluant, en voie de formation, franchissant différents seuils et étapes, la vie qui, avec l’entrée en scène de l’homme, ne se donne plus comme croissance biologique mais comme devenir historique. Dans les derniers passages de certains des textes de Sokol, on trouve l’idée d’une transition continue entre la nature et la culture, entre l’évolution et l’histoire, entre la matière et la conscience. Sokol, qui  préfère l’idée d’évolution à celle de progrès, se rapproche ici du philosophe de L’Évolution créatrice, Henri Bergson, mais surtout de Pierre Teilhard de Chardin (dont il a traduit l’ouvrage Le Phénomène humain en tchèque). Une fois que nous sommes disposés à accepter l’existence d’un lien entre l’homme et l’ensemble de la nature, il nous est plus facile de reconnaître notre dépendance, et de nous libérer de l’illusion de notre propre exclusivité. Lorsque Sokol attribue à l’homme la « responsabilité pour l’évolution », il la comprend comme une expression de la dépendance et de l’obligation humaines.

La grande indépendance de pensée de Sokol vis-à-vis des disciplines qu’il a exercées lui a permis d’identifier un certain nombre d’erreurs et d’illusions. Il s’est opposé à la croyance selon laquelle nous vivons dans un temps linéaire, exempt de cycles naturels et de rituels. Il a rejeté l’illusion que la liberté réside dans l’indépendance personnelle, que les droits de l’homme sont naturels, que chaque droit est symétrique et que l’homme est séparé de l’ensemble de la nature et de l’univers. Néanmoins, aucun de ces refus ne se limite à une attitude négative. Leur revers est la défense du temps incarné et rythmé, de la liberté dépendante, du souci des droits et des institutions fragiles, de l’importance des rapports que nous ne choisissons pas et, enfin, de la nature dont nous faisons partie.

  • 1. Frédéric Worms, « Jan Sokol, place à la social-démocratie ! », Libération, 19 février 2021 ; Ondrej Svec et Frédéric Worms, « Jan Sokol, philosophe, dissident et homme politique tchèque, est mort », Le Monde, 23 février 2021.
  • 2. Jan Sokol, Čas a rytmus [Le Temps et le rythme], Prague, Oikúmené, 1996, p. 200.
  • 3. Jan Sokol, Člověk a svět očima Bible [L’Homme et le monde à travers les yeux de la Bible], Prague, Ježek, 1993. p. 77 et sqq. ; voir aussi Čas a rytmus, éd. cit., p. 268.
  • 4. Jan Sokol, « Etika a čas » [« L’éthique et le temps »], in Čas a etika. Texty k problému temporality, Prague, Pastelka 1997, p. 23.
  • 5. Jan Sokol, « Les règles : conditions de la liberté concrète », in Ondřej Švec, C. Mihali (dir.), Philosophie de l’action. Actes de l’université d’été de Prague, Cluj, Idea, 2005, p. 175 ; voir aussi Jan Sokol, Ethics, Life and Institutions: an Attempt at Practical Philosophy, Prague, Karolinum Press, 2016.
  • 6. Ibid., p. 181.
  • 7. Jan Sokol, « L’obligation et la vie », in Paul-Antoine Miquel et Ciprian Mihali (dir.), Pouvoir et vie. Actes de l’université d’été de Nice, Cluj, Idea, 2004, p. 119.
  • 8. Jan Sokol, « Jsou lidská práva přirozená? » [« Les droits de l’homme sont-ils naturels ? »], Listy, 4/2003, p. 81.
  • 9. Jan Sokol, Filosofická antropologie. Člověk jako osoba [Anthropologie philosophique. L’homme en tant que personne], Prague, Portál, 2002, p. 193-195.
  • 10. Jan Sokol, « L’obligation et la vie », op. cit., p. 124-125. Sokol ajoute en bas de page que, dans le cas de l’homme, les guillemets ne s’appliquent pas.