Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Flux d'actualités

L'écrivain et le royaume

septembre 2014

#Divers

A propos de Emmanuel Carrère, Le Royaume, éditions P.O.L., 2014, 23, 90€.

 

Marie-Françoise Baslez[1] a commenté « en historienne » le Royaume dans le cadre d'une série d'émissions d'Emmanuel Laurentin[2] sur France culture consacrée aux romans historiques, nombreux dans l'abondante rentrée littéraire française[3]. M.-F. Baslez confirme le sentiment de lecteurs qui connaissent les romans d'Emmanuel Carrère et (un peu) l'histoire de la naissance du christianisme : l'écrivain s'est réellement bien documenté et sa reconstruction est correcte. Mais elle discute le portrait de Luc en écrivain moderne et elle signale, pour qui ne s’en douterait pas, l'aspect largement romanesque et introspectif du roman.

 

L’autorité de l’écrivain

 

Le roman de Carrère est un « vrai roman », riche, qui raconte plusieurs histoires superposées. Sa thèse est que Luc, l'évangéliste qui a écrit le récit qui porte son nom et Les Actes des apôtres, est « un écrivain », c’est-à-dire comme Emmanuel Carrère, un enquêteur. Ce n'est « pas impossible » admet M.-F. Baslez, et l'historienne cite le cas de Papias. Une génération après Luc, l'évêque de Hiérapolis (actuelle Turquie) a effectivement fait ce qu'aurait fait le Luc mis en scène par Emmanuel Carrère : une enquête, avec recherche de témoins qui ont connu, sinon Jésus, du moins ses disciples afin de recueillir leurs paroles. Telle est la décision assumée  par Emmanuel Carrère : je choisis ce que je veux — du moment que ce n'est pas impossible.

 

C’est un choix d'autorité de l’écrivain qui sait qu'il pourrait être contesté par des historiens. Pour M.-F. Baslez, la thèse de Carrère n'est pas originale, car elle est partagée par certains spécialistes, mais elle-même se rattache à l'école historique qui soutient la thèse que Carrère rejette : il n'y a pas « un auteur » de l'évangile selon Luc et des Actes ; il y a une communauté qui recueille petit à petit ces textes. Ma propre thèse serait un peu différente : en période de crise (et sous l'Empire romain, que ce soit à Rome ou dans les pays colonisés, elles étaient fréquentes), une communauté a besoin de s'affirmer et de retrouver ses origines, alors elle recherche des textes écrits et des témoins ; en fait, elle ne retrouve (car ces décisions sont toujours tardives[4]) que des disciples de disciples qui ont gardé en mémoire des paroles qu'on espère anciennes, qu'on recueille pieusement, qu'on compile avec ce qui est déjà connu, et que l'on organise, collectivement, souvent sur de longues périodes. Le contexte historique joue un rôle très important lors de ces réécritures. 

 

Carrère écrit en écrivain : il reconnaît chez Luc une écriture authentique. Pour lui, Matthieu n'est pas « un » écrivain, mais Jean, Marc, Paul (l'auteur des lettres reconnues par les historiens), et Luc sont, eux, des écrivains qui ont leur propre style. Alors l'écrivain Carrère suit à la trace le parcours de l'écrivain Luc qui fit autrefois sa propre enquête sur Jésus[5]. Cet argument d'autorité est puissant — et je ne le critique pas, car il a une vraie valeur —, mais sa subjectivité est évidente. M.-F. Baslez rappelle que le portrait de Paul, légué par la Tradition (petit, laid, chauve, aux jambes torses), où Carrère voit un « vrai » portrait, est en réalité une figure stéréotypée léguée par l'Antiquité païenne : c'est le portrait traditionnel, codé,   « physiognomonique », de « l'orateur charismatique », souvent des sophistes — tous les traits prêtés à ce « Paul » ont un sens symbolique connu des lecteurs-auditeurs de l'époque. Plus que les exégètes-historiens, le modèle affiché par Carrère, c'est Ernest Renan, formé à la théologie en séminaire (donc, lui aussi, « il connaissait de l'intérieur ») et devenu l'auteur athée d'une Histoire des origines du christianisme (7 volumes) qui débute par une Vie de Jésus (1863, un best-seller).

 

Le christianisme à la première personne

 

Je ne vais pas développer ce qui constitue l'essentiel (en nombre de pages) de ce roman : une présentation plutôt claire, vivante (et même pédagogique) de la naissance du christianisme, une vingtaine d'années après la mort de Jésus, un peu à travers l'histoire de Paul (dont il minimise le rôle) et, surtout, de « Luc »[6], le médecin d'Antioche, compagnon de Paul, voyageur et écrivain pratiquant un grec cultivé. C'est aussi une mise en scène hallucinante de l'abominable politique de l'Empire romain, esclavagiste, exploiteur et cruel : un peplum gore. Car Carrère a été critique de cinéma (plus tard, il sera aussi cinéaste et scénariste), d'abord auteur de romans fantastiques ou para-fantastiques (1984 : Bravoure ; 1986 : La Moustache) et de livres de référence sur la science-fiction (1987 : Le Détroit de Behring) et sur son auteur majeur, Philip K. Dick, le « Dostoïevski du XXe siècle » (1993 : Je suis vivant et vous êtes morts). Puis Carrère a écrit deux romans noirs en parallèles ; l'un est issu du plus profond de sa psyché (1995 : La Classe de neige) ; l'autre d'un fait divers épouvantable (2000 : L'Adversaire). Carrère sort alors (à peu près) de ses crises maniaco-dépressives (comme disent les psychiatres) les plus perturbantes, et il a pu enfin explorer ses placards où s'agitent ses squelettes privés (2007 : Un roman russe). Depuis, il essaie d'écrire sur d' « autres vies que la sienne », mais il a du mal — non à réussir ses livres, mais à tenir réellement ce programme proclamé (2009 : D'autres vies que la mienne ; 2011 : Limonov).

 

Carrère, comme on peut le savoir de tous les « vrais » écrivains dont on connaît un peu la biographie, n'écrit que sur lui-même. Mais il fait aussi un vrai travail de romancier en y mettant les formes, et en s'imposant une contrainte : se documenter sur les « autres vies » — sur la tragédie injuste qui frappe deux « Juliette » et leurs proches (D'autres vies …) ; sur un agitateur russe qui met en route l'éternelle question : « Est-il bon ? Est-il méchant » (Limonov) ;  maintenant sur les premiers Chrétiens. Il n’y a donc pas lieu de s’offusquer de voir Carrère s’immiscer personnellement dans son récit. Il raconte certains épisodes de sa vie avec une grande verve narrative et un sens de la provocation qui vaut celle de Houellebecq. Ainsi, il ne commet pas d'« anachronismes » quand il compare les premières communautés chrétiennes à des groupes de disciples modernes de maîtres indiens et pratiquants le yoga : c'est la meilleure stratégie littéraire qu'il a trouvée pour dire ce qu'il avait à dire ; c'est tout.  

 

Carrère n'est pas Houellebecq, ce n'est pas un nihiliste. Le lecteur découvre bientôt qu'en écrivant ce livre le romancier rend justice à une expérience ancienne (vingt ans déjà) : pendant trois ans, il a résisté à ses dépressions grâce à une révélation qui a provoqué en lui une crise mystique. Tous les jours : messe, exercice spirituels, lectures pieuses, commentaires de Saint Jean, yoga et yaourt. Et il a accepté de croire, lui l'intello sarcastique convaincu de son intelligence et de son talent, que des deux « Thérèse », celle d'Avila (grande poète et grand personnage) « est accessible à n'importe quel esthète », tandis que celle de Lisieux (la kitsch) exige une vraie soumission mystique — ce qui n'est pas à la portée de n'importe qui[7]. Au passage,   Carrère fait un portrait extrêmement amical de trois compagnons, « Jacqueline », « Hervé » et un prêtre libanais : ce sont eux qui lui ont ouvert les portes du Royaume — les coups de foudre mystiques (comme les coups de foudre amoureux ou les retournements sur le chemins de Damas) tombent d'autant mieux du Ciel qu'ils ont été soigneusement préparés sur la Terre[8]. Carrère fait également un portrait tout aussi fraternel de l'extravagant message évangélique révolutionnaire, celui qui nous dit : les premiers seront les derniers (et vice-versa).

 

Carrère écrit-il un catéchisme ? Dieu l'en garde ! Si, dans le genre péplum sanglant, sa description des exactions de l'impérialisme romain et des persécutions est frappante, tout aussi frappante — grâce à son pur art de l'écriture romanesque, et dans un genre totalement différent — est sa description de l'annonce de la résurrection de Jésus. Elle est si réussie qu'on en vient à se dire qu'il s'est réellement passé quelque chose … L'émotion esthétique due à la lecture d'un beau chapitre se confond alors avec l'émotion qu'on pourrait ressentir lors d'une révélation mystique : voilà une belle question ! Mais Carrère en prend conscience, sa performance se révèle trop efficace ! Va-t-il être récupéré (Jésus et le Yoga, même combat !) comme l'hagiographe d'un christianisme new-age ? Aussitôt sa séquence composée, il se lance dans un discours de dénégation : « Attention, ce n'est pas parce que j'ai écrit ça aussi bien que je suis redevenu croyant ! Je ne crois pas à la Résurrection ! Je suis toujours athée ! » Ce qui ne fait qu’augmenter l’intérêt du roman.

 

Jean-Louis Lambert



[1]    Marie-Françoise Baslez a participé au livre dirigé par Pierre Geoltrain : Aux origines du christianisme (Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2000). Elle a publié des livres comme : Bible et Histoire (Fayard, 1998 ; Folio/Histoire, 2003), Comment notre monde est devenu chrétien (Points, 2010).

[2]    « La Fabrique de l'histoire », France Culture, semaine du 8 septembre 2014.

[3]    Parmi les récents prix Goncourt, plusieurs « romans historiques » à succès — Les Bienveillantes (2006), L'Art français de la guerre (2011), Au-revoir là-haut (2013) —, tous publiés par Gallimard.          

[4]    Le spécialiste américain Raymond F. Brown (mort en 1997), dans Que savons-nous du Nouveau Testament (Bayard, 2000) voit en l'auteur de l’Évangile selon Luc (un «  rewriter de qualité ») un chrétien de la deuxième ou troisième génération ; R.E. Brown situe son écriture d'abord entre 80 et 100, puis il se restreint à 80-90 pour respecter la Tradition qui voit en Luc un compagnon de Paul, mort à Rome en 64, sous Néron. R. E. Brown cite des auteurs qui placent cette écriture vers 150 ! On voit que ces questions historiques sont d'une redoutable complexité….

[5]    Le modèle en est l'historien voyageur grec Hérodote (vers 450 avant J.-C.) dont l’œuvre, Histoires, porte un titre qui signifie en réalité : Enquête, ou : « recherche ».  Ne disposant que de fort peu de sources écrites, Hérodote rapporte surtout ce qu'il a vu et entendu : il a ainsi converti l'oral en écriture. 

[6]    Les guillemets précisent qu'il s'agit du personnage du roman de Carrère.

[7]    Il faut faire référence ici au film de 1986, Thérèse, de ce très grand cinéaste qu'est Alain Cavalier. La religieuse charismatique y était mise en scène d'une façon très compatible avec le type de mysticisme décrit par Carrère.

[8]    Il faut ajouter un quatrième nom, dont le rôle fut tout autre, aussi bref qu'efficace, celui de François Roustang (voir le numéro d'Esprit de juillet 2013).