Les outre-mer dans l’impasse néolibérale
Les outre-mer se font le miroir grossissant des effets croisés de la mondialisation marchande et de l’héritage colonial. Il éclairent notamment la contradiction d’un système néolibéral qui promeut l’égalité en surface, mais organise la compétition des inégalités en profondeur.
La citation apocryphe selon laquelle « être dans le vent est une ambition – ou une vocation – de feuille morte », bien qu’elle ne puisse être attribuée avec certitude ni à Gustave Thibon ni à Milan Kundera, fait florès dans les cercles critiques du conformisme contemporain, lequel articule l’ère des réseaux sociaux et l’émergence de l’auto-entrepreneuriat identitaire.
Un besoin de singularité
Difficile en effet de ne pas voir dans cette image le portrait d’un individu soumis aux sommations du capitalisme néolibéral, ballotté au gré des injonctions de performance et déraciné de ses appartenances collectives, avec pour seul horizon celui de se singulariser tout en se conformant aux canons de la marchandise. Pris dans ce paradoxe, chacun de nous s’échine à paraître unique tout en reproduisant les normes dominantes, la société néolibérale substituant à l’émancipation réelle un impératif de distinction balisé.
Car si le capitalisme tend à homogénéiser les désirs, les goûts et les modes de vie dans une vaste « société du spectacle1 », son prolongement néolibéral joue une partition plus insidieuse. À mesure que les imaginaires collectifs s’effacent, que les appartenances partagées s’érodent, que la transcendance ne régit plus la société, un besoin schizophrénique de singularité s’impose à chacun, un impératif d’originalité qui se double d’un désir d’authenticité factice, comme ultime refuge face à l’uniformisation marchande.
Il ne suffit plus de consommer, encore faut-il que le choix exprime une identité. Il ne suffit plus d’exister, encore faut-il se raconter. Là où le moi devient projet, le récit de soi devient un capital comme les autres, que l’on surinvestit. Et cette quête forcenée de différenciation, loin d’émanciper, renforce les logiques de compétition et d’isolement, dans une société où chacun est sommé de se distinguer sans jamais, toutefois, vraiment sortir du cadre.
Les outre-mer, miroir grossissant
Et pourtant, rares sont ceux qui, lorsqu’il est question de marché, de capitalisme ou de néolibéralisme, songent à interroger les territoires ultramarins. Comme si ces derniers, souvent cantonnés à des débats institutionnels ou mémoriels, ne pouvaient être envisagés comme des espaces d’analyse socio-économique à part entière. C’est là méconnaître ce qu’ils donnent pourtant à voir, de manière aiguë et souvent anticipée, des contradictions contemporaines. Car les outre-mer se font le miroir grossissant des effets croisés de la mondialisation marchande et de l’héritage colonial.
Ils éclairent la manière dont la « colonialité du pouvoir », pour reprendre l’expression d’Aníbal Quijano, persiste dans les structures économiques et symboliques, et comment les logiques identitaires sont exacerbées non pas malgré, mais bien à travers les injonctions néolibérales. Il n’est par ailleurs pas anodin que des termes tels que « néocolonialisme », « colonialité » ou « racialisation » soient mobilisés avec une acuité renouvelée dans le champ critique pour désigner non seulement la persistance de logiques de domination, d’exploitation et de hiérarchisation directement issues de la période coloniale, mais aussi les logiques économiques contemporaines. De nombreux auteurs ont d’ailleurs montré comment le capitalisme globalisé s’était construit en continuité avec les rapports coloniaux, et comment il en perpétue les hiérarchies.
Les identités marchandes
À l’heure où les luttes antiracistes sont accusées d’ethniciser le social, où les pensées postcoloniales sont caricaturées comme des menaces au pacte républicain, où les dénonciations des discriminations systémiques sont souvent disqualifiées comme victimaires ou communautaristes, et où la condition blanche commence tout juste à être interrogée dans l’espace public, il est frappant de constater combien la droite néolibérale s’indigne d’un monde identitaire qu’elle a elle-même contribué à façonner. Car le marché, en promouvant la singularité rentable et la personnalisation de tout, prépare le terrain aux crispations qu’elle feint ensuite de découvrir. Elle conspue le « wokisme », mais s’accommode fort bien d’une économie qui convertit les appartenances en marques, et les identités en niches marketing, pourvu que rien ne vienne troubler l’ordre marchand établi.
L’essor du développement personnel est, dans ce contexte, éclairant, en ce qu’il invite justement à surinvestir son moi intérieur. De fait, l’individu est amené à exalter sa propre identité et à se considérer comme un petit tas de capitaux (économique, social, esthétique…) dont il aurait la responsabilité de maximiser les rendements. Cet « entrepreneur de soi » est désormais occupé à faire fructifier son capital humain. C’est dans ce contexte que le prisme ultramarin mérite d’être mobilisé, non comme une exception, mais comme un révélateur, une lentille d’observation critique.
Car s’il est souvent convoqué dans le cadre des politiques sociales ou mémorielles, il est rarement sollicité pour éclairer les logiques, notamment culturelles, à l’œuvre dans une société française désormais profondément travaillée par la logique concurrentielle du néolibéralisme. Et pourtant, les outre-mer offrent une perspective précieuse pour repenser les ressorts de la fragmentation contemporaine, la dérive vers l’individualisme concurrentiel et la conversion des appartenances en marqueurs de distinction.
Cette perspective ultramarine propose une lecture distanciée mais complémentaires de certaines évolutions majeures observées dans l’Hexagone. Elle propose notamment une grille de lecture supplémentaire à l’appréhension des glissements électoraux à l’échelle nationale, en particulier le basculement progressif d’une partie de l’électorat ouvrier de la gauche vers la droite et l’extrême droite amorcé dès les années 1990. Didier Éribon décrit ainsi le passage d’un « nous, les ouvriers » – porteur d’une culture politique commune – à un « nous, les Français », réarticulé autour d’une identité nationale souvent racialisée2. Cette reconfiguration du sentiment d’appartenance s’explique par des dynamiques multiples.
Au-delà de l’affaiblissement de l’encadrement par les partis de gauche de la classe ouvrière, Florent Gougou, spécialiste de sociologie électorale, identifie quant à lui plusieurs facteurs explicatifs. D’abord, les transformations socio-économiques liées à la révolution postindustrielle ont entraîné une déstructuration du monde ouvrier. Ensuite, le renouvellement générationnel a fait émerger de nouvelles attaches partisanes. Enfin, une hostilité persistante à l’égard de l’immigration, devenue un enjeu électoral central, cristallise à la fois des peurs de déclassement et des tensions identitaires et culturelles3.
Dans les outre-mer, cette dynamique résonne avec acuité, car les appartenances collectives s’y voient tiraillées entre mémoire coloniale, sentiment d’abandon républicain et absence de réponses satisfaisantes aux urgences sociales. Dans ce contexte, les revendications identitaires prennent une intensité particulière, non comme repli, mais comme tentative de réappropriation symbolique.
La compétition des inégalités
Le phénomène national d’ethnicisation des problématiques sociales, particulièrement celles liées à l’immigration, tend en outre à réduire les appartenances à des critères visibles, tels que l’apparence ou la couleur de peau, érigés en distinctions essentielles dans un marché saturé de signes. Dans le contexte ultramarin, cette essentialisation produit une double violence, celle de la relégation socio-économique et celle d’une République qui proclame l’égalité tout en échouant à reconnaître ceux que son récit universaliste tend à invisibiliser.
En ce sens, le cadre néolibéral ne fait que renforcer cette tension. En effet, en exaltant la liberté individuelle, en érigeant la concurrence en moteur et la différenciation en valeur marchande, il produit les conditions d’une atomisation sociale, d’une mise en rivalité permanente ne pouvant déboucher que sur la guerre de tous contre tous, y compris dans l’accès à la reconnaissance. Et c’est là que le prisme ultramarin éclaire crûment la contradiction d’un système qui promeut l’égalité en surface, mais organise la compétition des inégalités en profondeur.
En 1999, le philosophe Olivier Abel soulignait que « ce qui menace [l’humanité] aujourd’hui, c’est l’accélération planétaire des échanges qui nous oblige à être tous pareils, et ce sont les haines raciales ou religieuses qui nous incarcèrent dans nos différences ». Il demandait alors : « Peut-on dépasser cette alternative, inventer un nouveau rapport à l’universel et découvrir d’autres formes du respect des différences4 ? »
L’extrême droite, surfant sur des inégalités agissant comme un véritable pollinisateur des alvéoles identitaires, profite directement de ce raidissement sociétal. Elle se garde bien d’interroger les modes d’organisation économique, car la crise identitaire qui lui est consubstantielle lui profite directement : le système néolibéral en place sape les fondements de la communauté politique pour mieux substituer à l’ordre du commun une multitude de consommateurs atomisés, en quête de distinction plus que de solidarité. Un tel projet de société ne peut que faire le jeu du pire.
- 1. Guy Debord, La Société du spectacle, Paris, Buchet-Chastel, 1967.
- 2. Entretien avec Didier Eribon sur le vote des classes populaires pour le RN, « On est passé de “nous les ouvriers” à “nous les Français” », propos recueillis par Adrien Naselli, Libération, 22 juin 2024.
- 3. Entretien avec Florent Gougou, « Un lepénisme ouvrier ? » [vidéo en ligne], propos recueillis par Marieke Louis, La Vie des idées, 18 avril 2017.
- 4. Olivier Abel, « Quatorze thèses sur l’humanité universelle et le respect des différences », Esprit, juin 1999.