Donald Trump en 2024 (photo Gage Skidmore via Wikimedia)
Donald Trump en 2024 (photo Gage Skidmore via Wikimedia)

Triompher du trumpisme ?

Trois manières de comprendre le deuxième mandat de Trump

L’incertitude quant à la situation politique actuelle des États-Unis ne peut être départagée par référence à des faits. Même si les trois manières de comprendre le deuxième mandat de Trump aux États-Unis présentent des désaccords, chacune d’entre elles reflète une vérité politique durable qui est absente ou minimisée dans les autres.


Le jugement politique s’inscrit dans une certaine temporalité politique. Et cette dernière relève moins d’une chronologie que d’une typologie. Quel type de moment vivons-nous actuellement aux États-Unis ? Notre système de gouvernement connaît-il un mouvement de balancier, une transformation existentielle ou quelque chose entre les deux ? Neuf mois après le début du second mandat de Donald Trump, les Américains sont confrontés à trois réponses très différentes à ces questions.

Trois points de vue

Une opinion, dominante à l’heure actuelle parmi les progressistes et les centristes, est que les États-Unis sont entrés dans une nouvelle ère dangereuse de crise autoritaire. Suivant le modèle mis en œuvre dans la Hongrie de Viktor Orbán, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan et d’autres régimes illibéraux, l’administration Trump s’en prend aux institutions indépendantes telles que les médias et les universités, transforme le ministère de la Justice et d’autres agences gouvernementales en instruments d’extorsion et de représailles, manipule les statistiques officielles, gracie des alliés violents, déshumanise des communautés marginalisées, déclare des états d’urgence sans fin et prépare l’armée à réprimer « l’ennemi intérieur ». La crise autoritaire qui émerge est également une crise constitutionnelle, car un pouvoir exécutif de plus en plus enhardi et présidentialisé met le Congrès et les services publics sur la touche, déploie des troupes sur le territoire national malgré les objections des responsables locaux et régionaux, et flirte avec l’idée d’ignorer les décisions de justice. Qualifiant la menace d’autocratie, de kleptocratie, de fascisme, de patrimonialisme, de gangstérisme ou d’un autre cousin de l’autoritarisme, cette vision insiste sur le fait que les choses ont cessé d’être « normales » : la démocratie américaine commence à s’effondrer.

Un deuxième point de vue, défendu par des personnalités éminentes de gauche ainsi que par certains libertariens, affirme que Trump n’a pas tant instauré un nouvel ordre qu’il a révélé et exacerbé des pathologies préexistantes. Il s’agit principalement d’une continuation de la même politique. Suivant un scénario républicain classique, son administration a adopté des réductions d’impôts drastiques, le démantèlement de certaines réglementations économiques et environnementales, et une hostilité à l’égard de l’avortement et de la discrimination positive. Sans un discours plus grossier et un durcissement de la politique d’asile, on pourrait se croire dans l’Amérique de Ronald Reagan. Cette lecture n’a rien de rassurant. Qu’il s’agisse de fascisme national, de fascisme racial ou simplement du noyau irréductible de l’idéologie politique américaine, le statu quo signifie une application plus stricte des lois sur l’immigration (comme dans l’opération Wetback d’Eisenhower ou le programme de déportation ayant atteint des sommets d’Obama), une démonisation plus forte des dissidents (comme lors de la « chasse aux sorcières » ou de la « liste d’ennemis » de Nixon), une expansion accrue de l’État sécuritaire et des déficits hors de contrôle qui ne parviennent pas à résorber des inégalités elles aussi hors de contrôle. Le véritable scandale constitutionnel n’est pas l’arrivée soudaine de « l’anarchie organisée » – la guerre contre le terrorisme en était déjà largement responsable –, mais une décomposition qui affecte depuis longtemps notre gouvernement et qui a ainsi créé les conditions propices à l’émergence de Trump 2.0.

Selon un troisième point de vue, partagé par de nombreux conseillers et partisans de Trump, la politique américaine est effectivement en pleine mutation, mais d’une manière familière ou du moins qui a connu des précédents, dans le cadre d’un changement de régime constitutionnel. La victoire décisive de Trump au collège électoral en 2024, après une campagne dont les enjeux étaient plus clairement définis qu’en 2016, a donné une légitimité populaire (sinon tout à fait majoritaire) à ce changement. Suivant un scénario élaboré pendant le New Deal et affiné à l’époque des droits civiques, l’équipe de Trump utilise tous les instruments à sa disposition pour remodeler l’équilibre des pouvoirs entre l’État et la société, conformément à ses promesses électorales de lutter contre l’immigration irrégulière, de réduire les effectifs de fonctionnaires fédéraux, de restaurer la religion dans l’espace public et de promouvoir la neutralité raciale (colorblind equality). Certes, des changements peuvent être alarmants pour ceux qui ont été habitués au régime précédent. Mais c’est ce qui se passe dans une démocratie constitutionnelle, lorsque les électeurs choisissent l’alternance. Et s’il y a eu des excès ou quelques mésaventures, on pourrait en dire autant de tout changement de régime. Cette révolution dans le domaine du droit et de la gouvernance est en outre, au fond, une « contre-révolution » : il ne s’agit pas tant de se tourner vers un modèle étranger que de retourner aux principes qui prévalaient avant les offensives du « wokisme », le progressisme de la Cour suprême du juge Warren, la croissance de l’administration fédérale et la prolifération des revendications identitaires.

Les enjeux de ce désaccord sont importants, et sa forme est déroutante. Dans chaque scénario, les personnes des autres camps ont tendance à paraître soit dangereusement complaisantes, soit ridiculement hystériques. Les Américains sont profondément divisés, non seulement sur leurs préférences partisanes ou les « faits alternatifs », mais aussi sur l’orientation et la signification fondamentales de leur politique.

Perceptions du passé

Les trois scénarios que nous avons évoqués ont commencé à prendre forme il y a près de dix ans, pendant le premier mandat de Trump. Il y avait une vision « résistante » qui considérait Trump comme une menace autoritaire dès le début1, une riposte sceptique qui voyait ses transgressions comme « plus de bruit que de mal » et un espoir, à droite, que sa présidence constituerait un tournant constitutionnel. Cet espoir ne s’est pas concrétisé. Même après les ravages de la Covid-19 et les émeutes du 6 janvier 2021, Joe Biden a pris ses fonctions dans un ordre constitutionnel qui est resté essentiellement intact.

Aujourd’hui, il semble clair que quelque chose de plus important est en train de se mettre en place. Mais on ne sait pas encore dans quelle mesure les scénarios du premier mandat de Trump pourront suivre le rythme effréné des événements. L’incertitude quant à notre situation politique actuelle –savoir si cette présidence est un « retour vers le futur », un retour à la politique républicaine de 1989 ou un retour à l’Allemagne du milieu des années 1930 – a de nombreuses causes et se manifeste à plusieurs niveaux.

Tout d’abord, nous n’en sommes encore qu’au début. La situation pourrait évoluer dans plusieurs directions, d’autant plus que la cote de popularité de Trump auprès des indépendants a atteint un niveau historiquement bas et que le parti du président perd du terrain lors des élections de mi-mandat. La situation est également compliquée par la taille et l’étendue du système gouvernemental américain, notamment le rôle important joué par les États. Alors que dans des systèmes plus petits et plus unifiés comme celui de la Hongrie, le parti au pouvoir peut fixer une seule orientation, le tableau d’ensemble ici est forcément contrasté.

Plus fondamentalement, comme d’autres aspects de la polarisation américaine, les scénarios concurrents reflètent différentes visions du monde qui ne peuvent être départagées par référence à des faits. Le désaccord entre « crise autoritaire » et « continuation de la même politique » se résume à une question de continuité ou de discontinuité : cette présidence représente-t-elle une rupture avec les pratiques passées ou leur version plus brutale ? Ce jugement dépend à son tour de la façon dont on perçoit le passé.

La plupart des versions de la théorie de la crise autoritaire reposent sur le postulat selon lequel les États-Unis ont atteint un degré particulier de légitimité morale et politique – et une distance de sécurité apparente par rapport à l’autoritarisme – à la suite de Brown v. Board of Education, du Voting Rights Act de 1965 et de la « deuxième Reconstruction ». Les élections étaient généralement libres et équitables. Le pouvoir judiciaire était largement respecté et véritablement impartial. Un ensemble complexe de garanties procédurales et de doctrines juridiques assurait aux médias, aux cabinets d’avocats et à d’autres institutions privées une autonomie substantielle par rapport au gouvernement. Les responsables de l’exécutif se considéraient comme poursuivant un intérêt public différent de celui de leur parti, même s’il n’était jamais clairement défini. Le pays n’a peut-être pas atteint la communauté idéale envisagée par Martin Luther King, mais ses dispositions et pratiques constituaient une approximation louable de la démocratie et de l’État de droit, qui sont aujourd’hui menacés par Trump.

Dans la perspective de la continuation de la même politique, cette image d’un pays exemplaire récemment déchu en dit moins sur la réalité de l’histoire des États-Unis que sur l’image narcissique que l’Amérique a d’elle-même. Malgré les acquis du mouvement des droits civiques, où est passée la procédure régulière dans un système d’immigration connu depuis longtemps pour être excessivement complexe, surchargé et chroniquement à court d’avocats ; dans un système pénal où la police s’en prend principalement aux communautés pauvres et racialisées et où la grande majorité des poursuites se terminent par des peines négociées sous la contrainte ; ou dans un système civil qui renvoie la plupart des travailleurs et des consommateurs à l’arbitrage obligatoire ? Dans quelle mesure un système politique dans lequel « les préférences de la grande majorité des Américains » n’ont « pratiquement aucune incidence sur les politiques adoptées ou non par le gouvernement2 » est-il représentatif ? Ou un système qui a confié la présidence au perdant du vote populaire national à deux reprises entre 2000 et 2016, dont une fois avec l’aide de la Cour suprême ? En parlant de la Cour, n’oublions pas que depuis l’affaire Brown, les juges ont été incapables ou peu disposés à mettre fin à la re-ségrégation scolaire et à l’autoritarisme racial, ou que leurs décisions sont d’abord l’expression de leurs préférences politiques personnelles. S’il existe une crise autoritaire, elle est donc ancienne, peut-être vieille de plus de deux siècles, et certainement pas contemporaine du « Projet 2025 ». Plutôt que de démontrer la vertu des États-Unis avant Trump, l’étude des régimes illibéraux et antidémocratiques nous ramène ironiquement aux tendances autoritaires des régimes démocratiques et libéraux.

La thèse du changement de régime constitutionnel reconnaît que les cinquante dernières années ne se distinguent pas non plus par leur caractère démocratique et leur respect de l’État de droit, mais pour une raison différente : parce qu’elles ont été marquées par l’hégémonie libérale. Toutes les époques ont une fin, souligne cette thèse, et le système constitutionnel contribue à ce qu’elles se terminent pacifiquement. La base électorale du président Trump ne voyait rien de particulièrement démocratique dans un régime où les tribunaux fédéraux faisaient respecter de nouveaux droits non écrits à l’autonomie sexuelle et au mariage homosexuel, où les agences fédérales s’attaquaient à des sujets aussi vastes que le réchauffement climatique sans mandat parlementaire tout en publiant des réglementations controversées sur tout, de la vaccination à l’identité de genre, et où les carrières encourageaient une culture élitiste qui maintenait les conservateurs sur la défensive. Le mouvement MAGA ne souhaite pas démanteler seulement telle ou telle politique, mais tout un édifice de lois, de normes et de valeurs que les libéraux ont, selon lui, imposé par leur dogme du « constitutionnalisme vivant » et leur emprise sur les agences de réglementation, les universités, les organisations philanthropiques et les médias traditionnels. Bien qu’un programme de réformes si radicales et d’une telle ampleur puisse ne pas sembler très conservateur, il est nécessaire, selon ce point de vue, pour renverser les forces dominantes du contrôle institutionnel et idéologique.

Les détracteurs de la théorie de la crise autoritaire, tant à gauche qu’à droite, s’accordent donc à dire que l’histoire récente des États-Unis a été marquée par un pouvoir beaucoup plus arbitraire que ne veulent bien l’admettre les centristes. Ils divergent toutefois sur la question de savoir qui était sous le joug de ce pouvoir. Dans les deux cas, ceux qui accusent Trump d’avoir trahi la tradition démocratique américaine ont confondu les caractéristiques d’un régime constitutionnel particulier avec le constitutionnalisme au sens large. L’ascension de Trump représente donc l’échec du régime précédent à garder sa légitimité.

Stratégies

La théorie de la crise autoritaire est apparue à la fin des années 2010 comme un guide pour la stratégie de l’opposition, et ses recommandations n’ont fait que devenir plus urgentes sous la deuxième administration Trump. Sa prescription principale est une politique pragmatique visant à préserver les piliers de la démocratie libérale. Dans la pratique, beaucoup ont interprété cela comme impliquant la recherche d’alliances transpartisanes chaque fois que possible (pensez à Liz Cheney faisant campagne pour Kamala Harris), le ralliement à la défense d’institutions non partisanes telles que les universités et les tribunaux, et le fait de rendre coup pour coup en matière de redécoupage électoral, au moins jusqu’à ce que le risque de manipulation électorale puisse être maîtrisé par d’autres moyens. D’autres soutiennent que les Démocrates doivent renoncer à leurs positions impopulaires sur la police, les transgenres et la frontière. Les spécialistes de l’autoritarisme mettent en garde contre le risque de se laisser distraire : la concentration et l’abus de pouvoir sont les principales menaces et doivent donc être les principaux objets de la lutte.

Cependant, ces tactiques qui semblent raisonnables se heurtent rapidement à des difficultés. Une campagne bipartisane anti-autoritaire a été tentée en 2024, mais elle a échoué. Combattre le feu par le feu sur des questions telles que le découpage électoral peut mettre face à un dilemme : refuser de se battre signifie perdre, mais se joindre à la lutte peut intensifier la polarisation et le cynisme parmi ceux qui ne sont pas déjà convaincus que votre camp mène un combat juste pour sauver la République. En outre, le mécontentement généralisé à l’égard des institutions tend à favoriser les personnalités politiques qui veulent tout détruire, et non les partis et les candidats qui parlent de sauver le système. Dans les conditions actuelles, certains adeptes de la crise autoritaire soutiennent désormais que la modération et le bipartisme ne présentent plus d’avantages électoraux significatifs et peuvent au contraire constituer des handicaps pour les Démocrates. Que faire alors ?

Le scénario de la « continuation de la même politique » suggère un ensemble de remèdes plus audacieux, fondé sur un diagnostic plus sombre. Le système est défaillant depuis longtemps. Au lieu de chercher d’éventuels conservateurs anti-Trump pour qu’ils rejoignent une grande coalition de l’establishment en difficulté, l’opposition devrait contourner le président sur son flanc populiste. Menez le combat contre l’oligarchie économique. Faites des déclarations de principe fortes, par exemple sur le droit à la liberté d’expression des étudiants ou sur le droit à un procès équitable et à la dignité humaine des non-citoyens, afin que tout le monde sache où vous vous situez. Trump ne dit-il pas beaucoup de choses impopulaires qui, d’une manière ou d’une autre, persuadent les gens qu’il est sincère ? Plutôt que d’avoir des idées romantiques concernant le primat des juges sur la Constitution, poussez à l’approfondissement de la démocratie par une réforme des tribunaux, comme l’ont brièvement fait des militants et des universitaires pendant l’administration Biden. Ne vous réfugiez pas dans un libéralisme de la peur à un moment où de nombreux électeurs ont décidé, à juste titre, qu’il y a beaucoup à craindre et à détester dans le système actuel. Adoptez un populisme de l’espoir.

Ici aussi, la pratique politique n’a pas toujours été conforme à la théorie. La défaite de Harris a également été un échec de la rupture de l’administration Biden avec le néolibéralisme : des initiatives favorables aux syndicats et des investissements ambitieux dans les infrastructures et la réindustrialisation ne lui ont rien rapporté sur le plan électoral. Au-delà de Biden, ceux qui recommandent de répondre à Trump par un programme audacieux inverse au sien ont peut-être raison sur le plan moral, mais ils ont tort sur le plan politique en imaginant qu’ils peuvent maintenir leur engagement en faveur de la justice sociale parallèlement à un populisme sans concession. De nombreux Américains semblent croire que les Démocrates ne sont pas de leur côté, en partie à cause de cet engagement, indépendamment du programme économique relativement progressiste du parti. Les réponses structurelles telles que la réforme des tribunaux ne sont pas moins controversées. Il est peut-être vrai, en principe, que les juges non élus ont trop de pouvoir dans l’organisation politique américaine et qu’une démocratie solide devrait les contrôler. Il est peut-être également vrai que notre démocratie n’est pas solide et que les Américains peuvent au mieux espérer se rallier autour des institutions et des symboles existants (la Constitution, les tribunaux), même si leur capacité à s’unir s’amenuise.

Ces deux positions restent en contradiction flagrante avec la thèse du changement de régime constitutionnel. Dans cette dernière perspective, la tâche intellectuelle essentielle n’est pas de diagnostiquer la crise actuelle ou d’en identifier les origines, mais d’expliquer pourquoi il est mal à propos de parler de crise. En minimisant le mécontentement des libéraux et des progressistes, qu’elle qualifie simplement de « syndrome anti-Trump », la thèse du changement de régime préconise la loyauté constitutionnelle associée à une opposition politique ordinaire. Personne n’est obligé d’être d’accord avec Trump pour accepter le fait qu’il a le droit de gouverner et, comme les présidents « reconstructeurs3  » précédents, de gouverner à sa manière. Les changements dans la politique d’immigration, la gestion des agences fédérales et l’application des droits civils sont des caractéristiques typiques d’une nouvelle administration, amplifiées sans surprise sous un président dont la campagne a mis l’accent sur ces questions. La consolidation de l’autorité exécutive ne date pas d’hier. S’il y a des personnes qui ont récemment refusé de se conformer aux ordonnances de la Cour suprême, selon les théoriciens constitutionnels du MAGA, ce ne sont pas les fonctionnaires tyranniques de Trump, mais les juges des tribunaux inférieurs qui veulent faire parler d’eux. Comme pour la révolution Reagan, la seule réponse sensée pourrait être de reconnaître la légitimité du programme politique de Trump, du moins dans sa majeure partie, et de continuer à essayer de battre le trumpisme dans les urnes.

Cette approche est également rapidement dépassée par les événements. Les partisans de la théorie de la crise autoritaire avertissent que les urnes pourraient bientôt disparaître. Soulignant des comportements difficiles à défendre d’un point de vue démocratique, ils s’inquiètent non seulement des violations de certaines obligations légales et éthiques, mais aussi de l’hostilité envers les obligations en général ; non seulement de la discipline de parti, mais aussi de la loyauté personnelle comme critère déterminant ; non seulement des priorités contestables en matière d’application de la loi, mais aussi du recours aux forces de l’ordre pour récompenser l’obéissance politique et intimider les ennemis présumés. Le cadre du changement de régime constitutionnel présente le second mandat de Trump comme l’expression de la souveraineté populaire et de l’État de droit, et non comme leur antithèse. Quoi qu’il en soit, ces principes constituent des obstacles importants à la domination d’un homme fort. Le style de gouvernement qui a été mis en œuvre ces neuf derniers mois est trop ouvertement focalisé sur l’enrichissement personnel, la concentration du pouvoir et la propagation de l’inimitié pour qu’une majorité accepte que ce soit ainsi que se renouvelle une démocratie constitutionnelle.

De plus, on considère générale que la légitimité d’un changement politique fondamental – ce que certains théoriciens du droit appellent un « moment constitutionnel » – requiert des majorités importantes et durables. Franklin Roosevelt disposait de telles majorités, ce qui était unique au XXe siècle, et il les a utilisées pour réformer le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif. Après sa victoire écrasante sur Barry Goldwater, Lyndon Johnson a travaillé avec des majorités qualifiées dans les deux chambres du Congrès pour promulguer des lois historiques. Trump a remporté un seul vote populaire, avec la plus faible marge de tous les présidents depuis Nixon, et il n’a jamais bénéficié du soutien de la majorité. Un parti-mouvement comme l’actuel Parti républicain, qui contrôle le gouvernement mais qui accuse des reculs dans la plupart des sondages nationaux, a tout à fait le droit de proposer une nouvelle vision politique. Mais pour un président comme Trump, revendiquer un mandat pour une révolution (ou une contre-révolution) constitutionnelle est déjà une idée révolutionnaire qui n’a guère de fondement dans l’histoire des États-Unis ou la théorie démocratique.

Émergence d’une synthèse

Bien qu’elles semblent fondamentalement contradictoires, en un sens, ces trois hypothèses concernant le second mandat de Trump peuvent toutes être vraies. Le fait que le programme d’une nouvelle administration scandalise ses adversaires politiques et bouleverse les normes établies ne signifie pas qu’il soit illégitime. En même temps, le fait qu’un changement de régime constitutionnel donné commence sur des bases raisonnablement démocratiques ne signifie pas qu’il ne finira pas par détruire à la fois le constitutionnalisme et la démocratie. Non seulement l’autoritarisme demeure une possibilité réelle dans une république forte et mature, mais nous voyons des signes indéniables de sa diffusion. Cependant, pour vaincre l’autoritarisme, il faut tenir compte des tendances sous-jacentes qui l’alimentent, notamment le dysfonctionnement législatif et la domination économique. Défendre l’ancienne manière qui nous a menés directement où nous en sommes n’est pas une solution.

La persistance de scénarios concurrents depuis près d’une décennie est donc plus qu’une simple question d’inertie conceptuelle. Même si ces scénarios présentent des désaccords et se dénigrent mutuellement, chacun d’entre eux reflète une vérité politique durable qui est absente ou minimisée dans les autres. De plus, aucun scénario n’a réussi à obtenir le soutien de la majorité, ce qui rend d’autant plus importants les efforts pour se comprendre mutuellement et agrandir la coalition.

Si les détracteurs de Trump dans les deux premiers camps s’accordent de plus en plus à dire que les États-Unis se sont (davantage) tournés vers l’autoritarisme, ils continuent de diverger sur la question de savoir si et dans quelle mesure ce virage a été motivé par la politique identitaire, le ressentiment racial, la polarisation affective, les inégalités économiques voire le capitalisme. Les principaux acteurs du camp anti-autoritaire, par exemple, considèrent les marchés financiers mondiaux comme un contrepoids essentiel à Trump, tandis que les principaux acteurs du camp « continuation de la même politique » voient ces mêmes institutions comme faisant partie du partage antidémocratique du pouvoir qui l’a porté à la Maison Blanche. Reflétant cette division, lorsque le fondateur du fonds d’investissements Ray Dalio a apporté son soutien à la vision de la crise autoritaire, comparant Trump aux fascistes des années 1930, il a présenté la prise de participation de 10% du gouvernement dans Intel comme sa principale preuve. Bernie Sanders, en revanche, a salué l’acquisition d’Intel, dans un rare moment de convergence avec le président. Sur le front électoral, bien que certains élus démocrates aient exprimé leur enthousiasme pour les populistes économiques qui se présentent pour détrôner les Républicains, ils se sont montrés beaucoup plus ambivalents à l’égard du programme ouvertement gauchiste de socialistes démocrates comme Zohran Mamdani, dont la candidature à la mairie de New York a provoqué la « panique » parmi les figures de l’establishment. Les affrontements autour de la campagne de Mamdani ont mis en évidence un autre obstacle entre les deux camps : un profond clivage sur Israël et la guerre à Gaza, que Trump n’a pas manqué d’exploiter.

Pour tous ces points de conflit persistants, le discours de la crise autoritaire et celui du statu quo ont commencé à fusionner et à s’hybrider d’une manière inédite pendant le premier mandat de Trump. Il est désormais plus courant de voir des théoriciens de l’autoritarisme mettre en avant des causes de long terme telles que les lacunes démocratiques de la Constitution américaine4, et moins courant de rencontrer un populiste de gauche qui doute sincèrement que la présidence Trump constitue une menace pour les valeurs politiques fondamentales. Comme le reflète la victoire de Mamdani aux primaires, on observe une convergence croissante entre les Démocrates sur la politique américaine à l’égard d’Israël, ainsi qu’une évolution plus générale vers un objectif – si ce n’est un programme – commun. Les enjeux de cette synthèse naissante sont considérables. La question aujourd’hui est moins de savoir si les deux camps sont prêts à coopérer que s’ils peuvent trouver les conditions pour le faire efficacement.

Il est bien sûr plus difficile de jeter des ponts entre les deux premiers camps et le troisième, mais cela reste important. Malgré la personnalité autocratique de Trump, la viabilité politique du trumpisme dépend d’une certaine version du scénario de changement de régime constitutionnel. Pour l’instant, du moins, les tactiques ouvertement autoritaires telles que les expulsions sans présentation devant un juge ou le non-respect des décisions de justice ne bénéficient que d’un faible soutien dans l’opinion. Le populisme de droite devrait rester une force politique importante dans un avenir proche, tant ici qu’à l’étranger. Tout espoir de contenir sa menace autoritaire aux États-Unis dépend en partie de la capacité à enfoncer un coin entre le programme politique général de Trump, qui bénéficie d’un soutien pluriel sur des points clés, et ses abus de pouvoir les plus extrêmes.

Si l’on en croit les trois principaux scénarios auxquels les Américains ont recours pour comprendre ce mandat présidentiel, une combinaison d’opposition à l’autoritarisme et d’opposition à l’oligarchie pourrait bien être la seule plateforme capable de triompher définitivement du trumpisme. Aussi difficile que cela puisse paraître, il est encore plus difficile à l’heure actuelle d’envisager un modus vivendi constitutionnel englobant les trois camps, avec la reconnaissance d’un désaccord légitime encadré par des limites acceptées sur les stratégies du pouvoir. En l’absence d’un terrain d’entente, les disputes vives et parfois surréalistes sur les questions civiques les plus fondamentales, notamment celle de savoir si la République est en plein essor ou en pleine désintégration, continueront et les États-Unis resteront perdus dans le temps politique, sans aucune garantie d’une majorité durable pour la démocratie elle-même.

Cet article, publié dans la Boston Review le 15 octobre 2025, est traduit par Jonathan Chalier.

  • 1. David S. Meyer et Sidney Tarrow (sous la dir. de), The Resistance: The Dawn of the Anti-Trump Opposition Movement, Oxford University Press, 2018.
  • 2. Martin Gilens, Affluence and Influence: Economic Inequality and Political Power in America, Princeton University Press, 2014.
  • 3. Stephen Skowronek, The Politics Presidents Make: Leadership from John Adams to Bill Clinton, Harvard University Press, 1997.
  • 4. Steven Levitsky and Daniel Ziblatt, Tyranny of the Minority: Why American Democracy Reached the Breaking Point, Penguin Random House, 2024.