Les somnambules face à Trump
Ce qui caractérise le moment politique américain est moins la menace incarnée par Trump que l’absence d’alternative crédible aux yeux des Américains. Les Démocrates semblent notamment croire qu’il leur suffit de brandir le drapeau du populisme économique pour combler leur manque de crédibilité.
Dans Les Somnambules (1931), le romancier autrichien Hermann Broch décrivait l’impression d’irréalité suscitée chez ses personnages par le décalage entre leurs propres valeurs et celles d’une société – l’Europe d’avant la guerre de 1914 – où ces valeurs sont en chute libre. Sa perspective s’applique remarquablement bien à la situation politique des États-Unis depuis que Donald Trump a entamé son second mandat, les Républicains comme les Démocrates suivant des parcours de plus en plus fantaisistes.
Les deux partis sont également méprisés par les Américains. Selon un récent sondage du Pew Research Center, 49 % des Américains se sentent « en colère » contre les Républicains, qui n’inspirent la « fierté » que dans 27 % de la population. Mais l’opposition n’est guère plus appréciée : un piètre 16 % des Américains expriment de la « fierté » pour les Démocrates, alors que 50 % sont franchement « en colère » contre eux. Certes, seulement 44 % de l’électorat considère que les Républicains respectent les traditions démocratiques du pays, et 61 % que ce parti adopte des positions « extrêmes ». Mais l’opinion voit les Démocrates d’un œil remarquablement semblable : les électeurs ne sont que 53 % à trouver que le parti anti-Trump honore l’acquis démocratique, et ils sont 57 % à trouver que les Démocrates sont sous l’emprise de l’extrémisme1. Ce qui caractérise le moment actuel est sans doute moins la menace incarnée par Trump que l’absence d’une force politique que les Américains trouveraient sensiblement meilleure.
Pourtant, les deux partis sont dans le déni quant à la nature du soutien qu’ils suscitent et à leur place dans l’opinion publique. Donald Trump a commencé son second mandat dans des circonstances exceptionnellement favorables pour les Républicains, qui ont profité, lors de l’élection de 2024, des angoisses économiques liées à l’inflation – dont Joe Biden, pour de nombreux électeurs fut le principal responsable – tout en récoltant les voix d’une coalition des couches populaires, notamment hispaniques. On est même permis de penser que les Républicains avaient rassemblé là une coalition imbattable.
Mais Trump s’est entêté, depuis janvier 2025, à dédaigner les intérêts de son propre électorat. Bien que peu d’Américains, en dehors des cercles militants progressistes, considèrent Trump comme une menace pour la démocratie, ils commencent toutefois à reconnaître qu’il n’a pas de solution pour résoudre leurs inquiétudes économiques et que son programme protectionniste pèse sur leur pouvoir d’achat. Lors des négociations budgétaires de l’automne, Trump a menacé d’arrêter le financement de l’aide fédérale à l’alimentation (Supplemental Nutrition Assistance Program, ou SNAP), dont les Américains les plus défavorisés dépendent pour manger. Si Trump a principalement visé les États contrôlés par les Démocrates, ce chantage manifeste une indifférence étonnante à l’égard de l’électorat populaire qui a contribué à sa victoire. Entre-temps, les rafles de personnes immigrées organisées par l’agence anti-immigration ICE (U.S. Immigration and Customs Enforcement) ont inquiété les Hispaniques qui, depuis 2016, avaient été séduits par Trump. Si cet électorat condamne l’immigration de masse et s’irrite des immigrés qui « grillent la file d’attente » de la naturalisation, la brutalité des actions d’ICE – qui vise parfois des Latinos ayant acquis la citoyenneté – les détourne du Parti républicain. Tout se passe, en somme, comme si Trump ne comprenait rien aux raisons profondes de son élection.
Tout se passe comme si Trump ne comprenait rien aux raisons profondes de son élection
Les Démocrates ne brillent pas non plus par leur lucidité. Certes, ils ont réussi leur pari aux élections de novembre, raflant les postes de gouverneur en Virginie et dans le New Jersey, alors que Zohran Mamdani a remporté la mairie de New York. Rappelons cependant que ces scrutins avaient tous lieu dans des localités favorables aux Démocrates, et qu’ils ont toujours tendance à favoriser le parti qui n’occupe pas la Maison Blanche. Mais les Démocrates ont surtout du mal à digérer le fait que l’électorat les considère comme trop « extrêmes ». Le thème de la « résistance » contre Trump plaît aux plus acquis aux Démocrates – les diplômés, les cadres, les urbains, les baby-boomers – mais n’inspire que de la lassitude dans la population générale. Reconnaissant l’impopularité du « wokisme », les Démocrates ont misé sur les questions économiques. Mamdani a fait campagne sur l’« affordability », tandis que les journalistes Ezra Klein et Derek Thompson ont avancé un programme visant l’« abondance » (soit la dérégulation ciblée)2. Mais les Démocrates semblent croire qu’il suffit de brandir le drapeau du populisme économique pour combler le manque de crédibilité qu’ils ont accumulé en raison de leur coup de barre progressiste (les droits des trans, le discours antipolice, etc.). Que Mamdani soit talentueux et charismatique ne fait aucun doute. Mais c’est rêver que de croire qu’une stratégie qui a permis de remporter Brooklyn aurait les mêmes effets dans l’Ohio ou la Floride.
Enfin, il est étonnant que ces deux partis, à ce point dépréciés par l’électorat, s’entêtent à s’imiter – comme s’ils étaient condamnés à reprendre à leur compte les idées les plus idiotes de leurs rivaux. Après avoir connu de nombreux épisodes d’arrêt des activités gouvernementales (shutdowns) suscités par les Républicains, les Démocrates se sont approprié cette stratégie, paralysant l’administration fédérale pendant une quarantaine de jours (après l’avoir fait aussi lors du premier mandat de Donald Trump). Moins têtus que leurs adversaires, ils ont fini par capituler au mois de novembre, sans avoir obtenu grand-chose. De même, lors du premier mandat de Donald Trump, les Démocrates se déclaraient abasourdis par ces Républicains qui prenaient au sérieux la théorie du complot QAnon, soutenant que l’État était contrôlé par une bande de pédophiles, avant de se convertir, grâce à l’affaire Epstein (et suite au retour de Donald Trump), à l’idée que l’État est ou a bien été contrôlé par des pervers sexuels. En miroir, les idées que les Républicains piquent à l’électorat progressiste ne leur font guère honneur. Après l’assassinat de Charlie Kirk, Donald Trump et ses alliés ont imputé sa mort aux « propos haineux » de la gauche – accordant une légitimité paradoxale à un concept reconnu et popularisé par cette même gauche : après avoir longtemps tonné contre le « wokisme », la droite décide, en somme, d’en adopter sa propre version, à la mode MAGA. Manquant de profils idéologiques stables, dépourvus d’un électorat à même de leur garantir des victoires convaincantes, les deux partis tâtonnent dans le vide, comme des somnambules.