Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Le président Biden en mai 2022 (Reuters)
Le président Biden en mai 2022 (Reuters)
Flux d'actualités

Les États-Unis, la guerre en Ukraine et les usages du concept de génocide

En avril dernier, le président Biden a utilisé le terme de génocide pour qualifier les violences commises par l’armée russe contre la population ukrainienne. Comment interpréter cette prise de position, non répétée depuis ? 

La guerre en Ukraine, consécutive à la violente attaque russe de ce pays, a replacé sur le devant de la scène la question des motivations politiques et géopolitiques de l’usage du terme de génocide. En effet, les deux parties belligérantes se sont mutuellement et abondamment accusées du crime suprême mais, et c’est là peut-être chose plus inattendue, quelques États tiers, comme la Pologne, les États-Unis, le Canada, voire le Royaume-Uni et l’Espagne, par le biais de leurs dirigeants, ont porté des accusations de ce type à l’encontre de la Russie. Ils l’ont fait en particulier au cours du mois d’avril 2022, après que les massacres et atrocités de Boutcha, dans la banlieue de Kiev, faisant au moins plusieurs centaines de morts, avaient été mis au jour1. Parmi ces États tiers, la position des États-Unis n’est pas passée inaperçue et rappelle combien la politique de Washington vis-à-vis du concept de génocide est complexe et ambiguë.

Biden, l’Ukraine, le crime de génocide

Alors que les violences extrêmes contre la population ukrainienne, commises par l’armée russe lors des premiers mois de l’année 2022, commençaient à être rendues publiques, le président Joe Biden décida d’utiliser le terme de génocide pour les qualifier. Il le fit de manière assez inattendue, durant et immédiatement après un discours prononcé en Iowa le 12 avril 2022. Non réfutée, cette prise de position forte du chef de l’exécutif américain, qui confirma, devant les journalistes qu’il « appelait bien ça un génocide », tout en précisant qu’il revenait aux juristes de retenir ou non cette qualification, fut très remarquée. Louée par certains observateurs et par le président ukrainien Volodymyr Zelensky, elle fut également critiquée2. Surtout, il est important de noter qu’à ce jour, elle n’a pas été répétée, ni par le président lui-même ni par aucun membre de son gouvernement.

En effet, le concept de génocide est en général utilisé avec prudence par les dirigeants internationaux, notamment américains, d’une part parce que la dimension génocidaire d’épisodes de violence de masse est parfois difficile à établir formellement, en particulier au moment où les crimes ont lieu, mais aussi parce que la Convention sur le génocide, adoptée par l’Organisation des Nations unies en 1948, est censée contraindre les États signataires, dont les États-Unis, à intervenir pour mettre un terme aux génocides qu’ils reconnaissent – avec toutes les conséquences politiques et militaires que cela peut impliquer.

Quels précédents ?

Ainsi, même si rien de doctrinal ne semble avoir été arrêté en ce sens, on observe que les autorités de l’exécutif américain se gardent en général de qualifier de génocide des violences de masse lorsqu’elles ont lieu et le font souvent avec beaucoup d’hésitation après coup. Le cas le plus emblématique de refus de reconnaître le caractère génocidaire de massacres en cours est celui du génocide des Tutsi, au Rwanda, en 1994, que l’administration Clinton s’abstint de qualifier comme tel, notamment pour ne pas avoir à intervenir pour tenter de mettre fin aux massacres – ce que le président Clinton lui-même regrettera publiquement a posteriori.

Ces dernières années, dans la plupart des cas de crimes de masse les plus retentissants, les autorités américaines optèrent pour la caractérisation de génocide, mais elles le firent au terme de longues hésitations et parfois de manière quelque peu ambiguë. Parmi les exemples caractéristiques, on peut citer les massacres du Darfour, au Soudan, en 2004 ; les crimes de l’État islamique dans les années 2010 contre les Yézidis et d’autres groupes ethnoreligieux de Syrie et d’Irak ; les violences commises par les autorités militaires du Myanmar contre les Rohingyas dans la seconde moitié des années 2010 ; et celles des autorités chinoises contre les Ouïghours du Xingjiang. Dans ces quatre cas, le terme « génocide » fut utilisé mais, contrairement à la sortie du président Biden sur les violences commises par l’armée russe en Ukraine, les prises de position furent tardives, souvent après des mois, voire des années, de tergiversations. On observe également que, parfois, elles furent accompagnées de quelques précautions. Ainsi, concernant les crimes commis par l’État islamique, le secrétaire d’État John Kerry expliqua en mars 2016 que l’organisation terroriste était, « à son avis », coupable de génocide, laissant penser qu’il ne s’agissait que de son interprétation personnelle.

Par ailleurs, dans ces quatre derniers cas, on note que, d’une part, les accusations de génocide furent formulées contre des régimes avec lesquels les États-Unis étaient en très nette opposition et, d’autre part, qu’elles n’entraînèrent pas d’intervention militaire américaine pour les stopper – ce qui pose forcément la question des motivations et de l’intérêt réels de ces prises de position.

Liberté de ton présidentielle vs prudence étatique

La qualification de génocide des massacres en Ukraine par Joe Biden ne déroge pas à ces deux règles et au commentaire qui les suit. Toutefois, ce cas diffère également de ceux précédemment évoqués car, d’une part, la déclaration en question émane directement et uniquement du président et, d’autre part, elle est intervenue immédiatement (c’est-à-dire quelques jours) après la découverte des premiers charniers. Ainsi, au final, cette sortie du président Biden, par son caractère inopiné, retentissant et immédiat, mais aussi par le fait qu’elle n’a jamais été répétée à ce jour, est à part et reste difficile à cerner. Elle démontre sans doute, tout à la fois, la force des sentiments du président américain sur la question, son attachement personnel à la vie et aux droits humains, mais aussi sa volonté de stigmatiser et d’isoler la Russie de Vladimir Poutine tout en affichant, de fait, un soutien symbolique marqué à l’Ukraine et aux Ukrainiens, en grande souffrance. Dans un autre registre, elle démontre aussi sa liberté de parole, pouvant d’ailleurs parfois générer des maladresses ou être considérée comme symptomatique d’un certain décalage, voire d’un certain isolement, vis-à-vis de son entourage.

De la même manière, cette sortie de Joe Biden symbolise également les réticences de ce même entourage et de l’essentiel des forces dirigeantes du pays, de l’exécutif, voire du Congrès, à s’engager sur le terrain glissant de la reconnaissance des génocides. En effet, s’il peut sembler guère difficile et, au vrai, de peu de conséquence, de dénoncer un massacre et le qualifier de génocide, a fortiori quand il est commis par un ennemi ou un concurrent, multiplier les précédents peut compliquer la tâche de la diplomatie américaine, car lorsque les autorités américaines en accusent d’autres de génocide, elles se les mettent forcément à dos. Cela peut également participer d’une banalisation du concept de génocide qui, appliqué à tous types de violences de masse, perdrait de sa substance, de sa force symbolique et même, sans doute, de son applicabilité juridique. Enfin, le risque pourrait être aussi que les États-Unis soient eux-mêmes de plus en plus interpellés, en leur sein et à l’international, au sujet des pages sombres de leur propre histoire, dont plusieurs, de l’élimination des populations autochtones aux bombardements nucléaires sur le Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale, en passant par des épisodes plus ciblés tels que le massacre de Mỹ Lai pendant la guerre du Vietnam, sont considérés par certains spécialistes comme génocidaires, mais ne sont jamais présentées comme tels par les autorités de Washington.

 

  • 1. Parmi ces cinq États, seuls les président américains et polonais ont parlé de génocide sans équivoque. Les positions des Premiers ministres britannique, canadien et espagnol ont été plus ambigües. Par exemple, Boris Johnson n’a pas qualifié les crimes de l’armée russe de génocide, mais dit qu’ils n’étaient « pas loin » de constituer un génocide. De leur côté, le président Emmanuel Macron ou le chancelier allemand Olaf Scholz se sont refusés à toute escalade dans ce domaine et ont parlé de crimes de guerre.
  • 2. Voir, par exemple, la tribune du commentateur conservateur Rich Lowry, également rédacteur en chef du magazine National Review : “Russia is not committing genocide in Ukraine” [en ligne], Politico, 14 avril 2022.