Bien financer l’aide humanitaire
La Méditerranée est devenue un espace humanitaire, où meurent chaque année des milliers d’hommes et de femmes. Face aux drames à répétition, il faut rappeler les États européens à leurs devoirs, et réformer le financement et la gouvernance de l’aide humanitaire.
Le 10 septembre 2023, l’Ocean-Viking, un navire affrété par SOS Méditerranée, a secouru soixante-huit personnes. Les autorités italiennes lui ont assigné le port d’Ancône sur la côte adriatique, situé à 1 560 kilomètres de la zone de prise (soit quatre jours de navigation), pour le débarquement des rescapés, alors qu’il y avait des besoins cruciaux de sauvetage en mer.
La Méditerranée, espace humanitaire
Saisissant la Commission nationale consultative des droits de l’homme, des organisations de secours s’insurgent du caractère moralement et politiquement intolérable de l’inertie des gouvernements des États membres de l’Union européenne devant les drames récurrents. Elles demandent un rappel du droit international, européen et national concernant la mise en œuvre impérative des secours, notamment des condamnations pénales auxquelles s’exposent les personnes qui s’y refusent.
Elles réclament également la transparence concernant les mécanismes de soutien mis en œuvre par la France à destination des autorités libyennes via l’Union européenne. Rappelant la situation politique, sécuritaire et humanitaire en Libye, elles soulignent l’absence de coordination des autorités maritimes libyennes avec celles des autres pays, les menaces armées des garde-côtes libyens à l’encontre de travailleurs humanitaires et les interceptions illégales en eaux internationales.
Elles appellent à ce que l’Union européenne se dote de tous les moyens nécessaires pour identifier les noyés dont les corps sont retrouvés, identification impérative pour que soit réaffirmée leur humanité et pour informer leur famille1.
Enfin, elles réclament la reconnaissance juridique et financière de la Méditerranée centrale comme espace humanitaire. En effet, les opérations de recherche et de secours ne doivent pas être criminalisées, mais protégées et coordonnées par les pays concernés, avec le soutien de l’Union européenne. En particulier, l’assignation délibérée de ports éloignés pour le débarquement des naufragés et autres mesures contraignantes d’immobilisation des navires doivent être prohibées : ces stratégies réduisent les faibles moyens de secours existants et renforcent les risques de naufrages mortels.
Des crises plus longues et plus graves
Les drames récurrents des naufrages et des noyades en Méditerranée sont l’une des expressions les plus pathétiques de la fuite à tout prix de personnes désespérées2. Le nombre de personnes en besoin d’assistance a franchi les 400 millions en 2020. Les crises humanitaires sont les symptômes les plus visibles et les plus dramatiques de la pauvreté, de la conflictualité et du dérèglement climatique.
Les effets du réchauffement climatique agissent de plus en plus comme catalyseurs de crises, notamment dans les États les moins résilients. Les chocs qu’ils provoquent aggravent en effet les crises existantes, si bien que les crises prolongées sont plus fréquentes que jamais3.
En 2021, le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire est passé à 160, 4 millions, soit un tiers de plus qu’en 2020. Depuis, la hausse des prix des denrées alimentaires en 2022, provoquée par le conflit en Ukraine, mais aussi des problèmes dans la chaîne d’approvisionnement et une grave sécheresse dans la Corne de l’Afrique font peser de nouvelles menaces sur la sécurité alimentaire.
Enfin, sur le plan migratoire, en 2022, plus de 100 millions de personnes ont subi des déplacements forcés et un tiers se sont réfugiés (au sens de la Convention de Genève) dans un autre pays. La grande majorité de ces réfugiés cherchent l’asile dans un État voisin de leur pays d’origine4.
Le financement de l’aide
Le système de financement de l’aide humanitaire présente des limites, alors que la multiplication des crises accroît les besoins5. Son modèle de financement, qui repose pour un quart sur la générosité aléatoire de donateurs privés et pour trois quarts sur la contribution d’un nombre restreint d’États, est chroniquement et largement déficitaire, incapable de réunir les 52 milliards de dollars estimés nécessaires par les Nations unies en 20226.
Le système de financement de l’aide humanitaire présente des limites, alors que la multiplication des crises accroît les besoins
Il s’expose par ailleurs à un risque de politisation, dès lors que vingt pays seulement contribuent à 97 % des fonds recueillis et choisissent les situations auxquelles ils sont affectés. Ainsi, en 2022, neuf pays occidentaux, plus les institutions de l’Union européenne, ont à eux seuls apporté 32 des 38 milliards de fonds collectés auprès des États. Ces dotations volontaires sont annuelles, donc instables, alors qu’elles doivent répondre à des crises qui s’inscrivent dans le temps long. L’intervention massive de l’État à l’occasion de la pandémie de Covid-19 a remis en question le financement de l’aide humanitaire. De même, l’attention accordée au conflit ukrainien a eu des effets sur la capacité de financer des crises majeures et durables mais plus lointaines (Haïti, République démocratique du Congo, Afghanistan, Yémen…).
Il est désormais impératif d’élargir le nombre de pays contributeurs à l’aide humanitaire, en modifiant les processus décisionnels du système multilatéral d’aide humanitaire afin qu’ils reposent sur les principes d’équité entre les États, d’inclusion des populations, de responsabilisation et de représentativité de toutes les parties prenantes. Les approches humanitaires doivent s’adapter à leur temps et aux nouvelles réalités internationales, comme aux aspirations des populations du Sud global. La première des solidarités, dans l’urgence comme dans les projets de développement, reste celle des proches et des communautés locales. Le Sommet humanitaire mondial organisé à Istanbul en 2016 recommandait de donner plus de moyens aux ONG locales et nationales. À l’heure actuelle, elles gèrent seulement 2 % des fonds engagés…
Il faut également exploiter de nouvelles sources de financements. La création de partenariats public-privé permettrait d’établir des garanties de financements pluriannuels pour les crises de longue durée. Une réforme de la fiscalité internationale des multinationales et de leurs actionnaires pourrait ainsi générer de nouvelles recettes pour financer l’aide humanitaire, la lutte contre le réchauffement climatique et l’aide au développement.
Pour faire face aux crises humanitaires, il va falloir aller chercher l’argent partout où il se trouve, ce qui implique que les principaux financeurs acceptent de lâcher prise. La réforme de la gouvernance du système est une priorité si ses acteurs veulent construire un autre monde.
- 1. Voir « Migration : “Inscrivons l’obligation d’identification des défunts anonymes dans le droit européen” », Le Monde, 30 août 2023.
- 2. C’est en Méditerranée que l’on dénombre le plus de décès sur le chemin de la migration : de janvier 2014 à août 2023, le nombre de morts est ainsi estimé à 27 845 personnes. Voir le projet des migrants disparus : missingmigrants.iom.int.
- 3. Ainsi, le nombre de pays qui ont fait l’objet d’appels coordonnés par les Nations unies pendant au moins cinq années consécutives est passé à trente-six en 2021, contre trente-quatre en 2020. En outre, vingt autres pays connaissaient une crise récurrente, faisant l’objet d’appels à financement durant au moins deux années consécutives.
- 4. L’Organisation internationale pour les migrations estime ainsi qu’en 2019, 53 % des migrants transfrontaliers des pays africains sont restés sur le continent, tandis que 23 % sont partis vers l’Europe. Voir Rapport sur la migration en Afrique : remettre en question le récit [en ligne], Organisation internationale pour les migrations, 2019.
- 5. Voir la tribune collective, « Il faut un nouveau pacte mondial pour financer l’aide humanitaire internationale », Le Monde, 17 juillet 2023. En 2018, soit avant la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine, l’aide humanitaire d’urgence s’élevait à 28, 9 milliards de dollars, l’aide publique au développement à 149 milliards de dollars et les remises migratoires à 689 milliards de dollars, selon les chiffres de Global Humanitarian Assistance, de l’Organisation de coopération et de développement économiques et de la Banque mondiale.
- 6. Ce montant correspond à un sixième du budget que l’État français consacre à ses dépenses courantes de santé et au bénéfice net réalisé par Exxon Mobil en 2022.