Sur la solidarité des ébranlés. Un moment de vérité pour la gauche
À la suite des attentats sanglants perpétrés en Israël, on ne peut tolérer les discours qui relativisent le crime. Ceux qui, à gauche, croient parler ainsi au nom des colonisés, victimes par principe, commettent une faute philosophique autant que politique. On ne peut transiger avec le respect inconditionnel de toutes les vies humaines.
Qui peut manquer d’être saisi d’horreur lorsque des commandos terroristes massacrent des innocents ? N’y allons pas par quatre chemins : assimiler les fêtards d’une rave party à l’extrême droite israélienne, c’est introduire une responsabilité collective qui renverse l’un des piliers de tout État de droit. Qu’on ne me rétorque pas que l’État d’Israël ne respecte pas le droit. Précisément, le dévoiement d’un droit de légitime défense dans la démesure d’une force aveugle qui frappe indistinctement civils et militaires nous somme de nous accrocher au droit avec la dernière énergie car lui seul, pas les armes, peut faire le ciment d’une paix cosmopolite. À force de penser l’universalisme comme un rapport de pouvoir, on finit dans cette « nuit juridique » par ne plus savoir distinguer le bourreau de la victime. Et ça n’est pas la moindre faute politique que d’offrir à l’extrême-droite la possibilité de se poser en gardien de notre héritage humaniste.
En outre, tous ceux qui, au sein de la France insoumise et au-delà, ont cru pouvoir justifier l’injustifiable, s’enferment dans une impasse. Le choix de l’affrontement bipolaire comme principe de division politique les pousse au déni. La relativisation des crimes perpétrés nous dit peut-être quelque chose de plus profond sur le type d’humanité que présuppose la substitution du droit par la force. Comme si le non-respect du droit international par Israël devait se prolonger, au plan intérieur, par l’abolition du droit pénal au point d’envisager de rendre tous les gazaouis comptables, dans une logique d’agrégation mimétique, de ce qu’ont fait des fanatiques désespérés – à moins que ce soient des désespérés fanatisés. Si l’on n’y prend pas garde, cette violence spéculaire risque de remplacer l’horizon d’une paix incertaine par la certitude d’un anéantissement réciproque. Pour échapper à cette tragédie, la puissance militaire d’Israël doit redevenir le garant d’une solution politique, et desserrer l’étau autour de la bande de Gaza, devenue depuis trop longtemps une souricière d’humiliés.
De deux choses l’une concernant ces déclarations scandaleuses : soit la relativisation de la barbarie est un calcul électoraliste odieux, soit elle procède d’un élan spontané irresponsable. Dans une atmosphère de terreur, nombre d’entre nous, saisis d’effroi, se sont tus dans un silence endeuillé par compassion pour les victimes. Certains ont cru voir dans cette hébétude un silence complice. Tout à l’inverse, notre chagrin cheminait avec le souci d’un discernement pour penser les évènements. Notre silence était le refus éminent de se vautrer dans l’indécence et l’aveuglement en rajoutant la bêtise à la haine. Ce mouvement spontané du cœur, Patočka – le philosophe martyr – l’a nommé la solidarité des ébranlés.
Il ne s’agit pas de fonder un esprit public sur de la sidération. La nécessité d’une réaction juste met les communautés politiques nationales et internationale en demeure de se ressaisir au vif de nos affects, afin de les rendre justiciables de discussions, d’analyses et de critiques. Nous devons œuvrer à faire accéder le vécu à l’expérience transmissible. Cet élan doit nous élever en un lieu d’ouverture à la vie, au sublime du bios politikos. Nous devons refuser toute réification des humains ramenés à la nature d’objets anonymes et d’unités comptables. La situation d’aujourd’hui met à nu la confusion des valeurs dans laquelle la gauche sera emportée si elle continue de suivre les idéologues d’une étrange théorie du retournement du stigmate, qui voudrait que les terroristes soient des victimes de l’oppression et le Hamas le vecteur de l’émancipation des nouveaux damnés de la terre.
À la faveur du 11 septembre 2001, les États-Unis ont déclenché deux décennies de « guerre au terrorisme » au lieu d’instruire les actes terroristes au registre du droit commun. Plutôt que de les enfermer à Guantanamo sous le sceau d’une présomption perpétuelle de culpabilité grâce à la fabrication ad hoc de la catégorie de « combattants illégaux », n’aurait-il pas été préférable que les prévenus aient eu à rendre des comptes dans le cadre de procès publics ? Présenter aujourd’hui les terroristes du Hamas comme des combattants au service d’une cause légitime est la meilleure façon de permettre à Israël de les soustraire aux procédures du droit. Ils seront tout simplement liquidés.
Face à la terreur, notre malaise nous offre un premier point d’appui pour former un jugement éthique. Le problème n’est pas dans la recherche des causes et le rappel du contexte, que maints auteurs et intervenants se sont chargés de faire avec finesse. L’abjection est dans la justification des escadrons de la mort, galvanisés dans leur ivresse destructrice par la spectacularisation de la mise à mort gratuite. La gauche républicaine et humaniste est face à moment de vérité : la loyauté à des hommes et des femmes doit-elle se faire au détriment de la fidélité à des principes ?
Une partie de la gauche semble désormais vouloir en finir avec les conditions qui permettent la paix cosmopolite, seul gage d’une stabilité institutionnelle où nos désaccords peuvent s’exprimer dans un espace public où les libertés individuelles et les droits sociaux soient garanties. La France insoumise aurait-elle choisi l’option apocalyptique des islamistes ? Toujours est-il qu’en radicalisant la prime à l’intégrisme en jouant les frères de la mort contre les frères en pureté – ikhwan al-safa –, elle déclare au monde musulman l’infrangibilité du principe de retournement du stigmate : les colonisés sont par principe des victimes, indépendamment de la dialectique de la légalité des moyens employés en vue de la poursuite de fins légitimes. Surenchère mortifère, bien dans la lecture de Fanon par Sartre : allez-y les damnés de la terre, tuez, vengez, égorgez, ainsi vous entrerez dans la postmodernité sous la maxime terrible « crains-moi ».
Il est temps au contraire, devant l’engrenage des conflits et le déchainement des violences, de réaffirmer avec force l’universalisme des droits humains ! Dorénavant, ce n’est pas seulement notre discernement politique qui est en cause, mais notre conception de l’humanité.
À ceux qui croient pouvoir entériner ainsi des renoncements en chaîne, rappelons enfin qu’une majorité de musulmans français ne sont pas amoureux de la mort. Mieux, dans une fraternité mosaïque, certains se rappellent qu’Allah se dérobe toujours à la visée de vérité absolue que d’aucuns catéchisent en imaginant devoir en référer à la Loi de dieu pour administrer la cité terrestre. L’islam a conçu la mutuelle reconnaissance en égalité ontologique des êtres humains. Et l’a appelé al-Insan-al-Kamil : l’humain en sa perfection native d’une commune parenté. Si certains à gauche ne veulent plus être laïques, et préfèrent se débarrasser du droit, qu’ils choisissent au moins le plus grand des cheikhs, Ibn Arabi, le cheikh el-akbar (le plus grand des maîtres), et qu’ils se mettent au diapason de ses louanges à la « religion de l’amour, où que se dirigent ses caravanes, car l’amour est ma religion et ma foi ».