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Faut-il rallumer le Spotlight ?

A propos d’un film sur la pédophilie des prêtres

février 2016

#Divers

Sorti le 27 janvier, le film Spotlight, basé sur des faits authentiques, rapporte l’enquête sur l’omerta de l’Eglise à propos des prêtres pédophiles dans la catholique Boston. Contrairement à ce qu’écrit l’hebdomadaire Famille Chrétienne, le film n’est pas une « charge contre l’Eglise ». Le clergé est montré de manière minimale. Aucune caricature. Aucun voyeurisme. La réalité, tout simplement. C’est un film sur le travail de journalistes. Film remarquable, construit comme un thriller très serré, qui tient le spectateur en haleine, avec un montage chronologique qui part du tout début (la décision de faire l’enquête) et se termine au moment où sort le numéro du Boston Globe (6 janvier 2002), avec la révélation des nombreux cas de pédophilie dans le diocèse de Boston et surtout leur dissimulation organisée par le cardinal Bernard Law (moyennant finances, déjà, à des avocats qui se débrouillaient pour faire classer les dossiers). Le cardinal se contentait en général de changer d’affectation les prêtres, qui continuaient ainsi leurs ravages. Aucun flashback (par exemple pour expliquer le contexte bostonien, la personnalité du cardinal Law, la vie personnelle des journalistes, évoquée discrètement au fil du récit…) ne vient alourdir ou ralentir l’action. On découvre en même temps que les journalistes la gravité des faits, le nombre hallucinant de prêtres concernés : d’abord 3, puis 21, puis 87… (il y en aura plus de 500 une dizaine d’années plus tard) ! Le film ne s’apitoie pas sur les victimes : il en montre quelques-unes, racontant leur sordide histoire. Pour toutes ces raisons, il a des allures de lame tranchante, d’une froide et redoutable efficacité.

Quelques phrases sont édifiantes. Au début, un des journalistes se rappelle un propos entendu lors de la condamnation d’un prêtre pédophile : « C’est parole contre parole. » Une phrase hélas très fréquente pour exprimer le déni. Notons cette autre sur la loi du silence du « système », une phrase qu’il faut peut-être étendre à toute la société : « S’il faut un village pour élever un enfant, il faut aussi un village pour lui faire subir des sévices sexuels. » La Croix remarque aussi que « le film met en scène avec subtilité les interrogations spirituelles qui hantent les victimes : elles se sentirent « dépossédées de leur foi ».

Une victime explique sa sidération lors des faits : comment dire non à Dieu ? De fait, si étonnant que cela puisse paraître, ce ne sont pas les abus sexuels qui sont mis en scène, mais l’abus de pouvoir que s’attribuent des personnes en position d’autorité – déléguée ici par l’Eglise et à travers elle par Dieu. L’abus fondamental est d’ordre spirituel. Il naît d’une perversion absolue de la religion (ou de la foi, ou de l’amour du prochain). Corruptio optimi pessima (« la corruption des meilleurs est la pire de toutes »): nulle part, l’adage ne se vérifie aussi puissamment. Une fois investi le champ de la conscience de la victime, on lui fait faire ce qu’on veut. Les psychologues décrivent les étapes de l’emprise : fascination, occupation du terrain, reprogrammation. A la fin, si on laisse ouverte la porte de la prison morale où la personne est enfermée, elle n’en sort pas, ou n’y arrive pas quand elle le voudrait. On sait aujourd’hui que l’abus spirituel, qui conditionne toutes les autres formes d’abus, peut conduire au suicide.

Où est le scandale ?

Le personnage le plus coupable est le cardinal Bernard Law, muté à Rome en 2004 à un poste très honorifique (archiprêtre de la basilique Sainte-Marie Majeure, jusqu’en 2011). On ne reviendra pas ici sur la difficulté du pape Jean-Paul II à regarder en face les affaires d’abus sexuel. Avec bien des limites, Benoît XVI a eu le mérite de s’attaquer frontalement au problème. Tout en durcissant la législation pour juger les évêques coupables de négligence ou de complicité, le pape François a créé une commission d’experts (comprenant des femmes) pour réfléchir aux moyens de lutter contre le fléau. Il est peut-être intéressant de préciser que le cardinal Law, présenté de façon assez négative dans le film, comme un personnage assez chafouin, jouissait plutôt d’une bonne image à cause de son engagement social et interreligieux : une dissociation à méditer, entre l’ouverture religieuse et sociale et le manque de discernement spirituel… Son successeur, le cardinal Sean O’Malley, a dû négocier un accord de dédommagement de 90 millions de dollars pour plus de 500 victimes, en vendant l’archevêché et en fermant 65 des 357 paroisses. Il est membre du C9, groupe resserré qui aide le Pape François à réformer l’Eglise, ainsi que de la commission pour la protection des mineurs. Dans le C9, il siège à côté du cardinal Pell, « ministre de l’économie », qui a fait valoir des problèmes cardiaques pour ne pas se rendre à la convocation de la commission australienne chargée d’examiner les problèmes de pédophilie et en particulier la Melbourne response, par laquelle il indemnisait chaque victime pour 50 000 dollars, évitant ainsi de passer par les tribunaux civils. A ses côtés siège aussi le cardinal Errazuriz, impliqué dans le scandale Karadima[1] au Chili. Quant au cardinal Müller, préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, il vient d’être mis en cause par un de ses anciens responsables laïcs, Fritz Wallner, pour avoir couvert ce type d’affaires quand il était l’évêque de Ratisbonne entre 2002 et 2012. Dans le film, Marty Baron, le patron du Boston Globe, qui invite la cellule d’investigation (Spotlight) à pousser l’enquête plus loin et plus haut, illustre cela d’un mot : « C’est le système. »

Comment se fait-il que des institutions soient infiltrées par des prédateurs et qu’elles soient incapables de les détecter et de les exclure ? Cette question concerne toute forme de société. En France, les députés français ont voté le 12 juin 2001 la Loi About-Picard, qui protège les mineurs et les personnes vulnérables, et le gouvernement est aidé par la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), créée en 2002. En lien avec les pouvoirs publics, les principales institutions religieuses françaises se sont aussi dotées de moyens de vigilance interne. Les évêques de France ont ainsi depuis deux ans un bureau des dérives sectaires, qui vient d’être rattaché directement à la présidence de l’épiscopat. Car les abus spirituels qui se déclinent en viols de conscience, abus sexuels, escroqueries ou travail forcé, existent toujours. Tant dans les anciens Ordres religieux, où l’on ne peut jamais exclure qu’un(e) supérieur(e) paranoïaque réussisse à s’imposer, que dans les communautés dites « nouvelles », où une gouvernance mal établie peut permettre tous les abus sous l’apparence du bien, sans oublier les diocèses où la loi du silence peut régner et la vigilance épiscopale être prise en défaut.

Le 11 septembre 2001, l’enquête passa un moment au second plan et risqua l’interruption pure et simple. On apprend que l’équipe de Spotlight avait, dans le passé, elle aussi esquivé le sujet. Or, des affaires s’allument ou se rallument toujours, en France et ailleurs. Et c’est là que Spotlight est un rappel utile : les enquêtes et les lumières apportées par les journalistes sont nécessaires pour que justice soit rendue aux victimes et éviter qu’il y en ait d’autres – souvent, comme le film le souligne – parmi les plus faibles et les plus innocents.

Pierre Vignon, prêtre, juge au tribunal ecclésiastique de Lyon



[1] Fernando Karadima, prêtre chilien influent aujourd’hui âgé de 85 ans, est accusé d’abus sexuel. L’affaire est en cours devant la justice. En 2015, la nomination comme évêque d’un de ses proches, Juan Barros, accusé de l’avoir couvert, a provoqué un scandale au Chili.