Photo : Nacho Arteaga
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Pédophilie, l'Église dans la tourmente

L’ombre terrible des affaires de pédophilie n’en finit pas d’obscurcir le catholicisme. Le Pape François sait qu’il ne peut plus se contenter de condamnations orales s’il souhaite que l’Église puisse se relever de cette « crise systémique ».

«La plus grande persécution de l’Église ne vient pas d’ennemis extérieurs mais du péché au sein de l’Église même», avait dès 2010 constaté tristement l’ancien pape, Benoît XVI, alors qu’il se rendait au sanctuaire de Fatima. Sombres propos, que le pape François ne renierait pas, lui qui a demandé à l’ensemble des catholiques en octobre «de prier pour protéger l’Église des assauts du diable».

«Péché», «diable», «faute» : l’ombre terrible des affaires de pédophilie n’en finit pas d’obscurcir le catholicisme. Depuis quinze ans, avec les premiers scandales dans le diocèse de Boston, en 2001-2002, l’Église s’efforce maladroitement de mettre en place des contre-feux : du Motu proprio de Jean-Paul II, en 2001, qui demandait que tous les cas d’abus sexuel soient traités à Rome par la Congrégation pour la doctrine de la foi, alors présidée par le cardinal Ratzinger, à la création par le pape François en 2014 d’une commission pontificale pour la protection des mineurs, les papes successifs ne sont pas restés inactifs. Mais ils l’ont fait sans vision globale, sans prendre véritablement la mesure ni de la gravité des complicités dans tout l’épiscopat, ni de l’ampleur du phénomène.

Le tournant de l’été 2018

De ce point de vue, l’été 2018 marque un tournant : cette fois-ci, les affaires de pédophilie éclaboussent le sommet de l’Église et la déstabilisent profondément, en atteignant pour la première fois le premier d’entre eux, à savoir le pape François.

Les premiers coups viennent du Chili, du continent du pape ­Bergoglio, avec le scandale Karadima, du nom de cet ancien prêtre, curé d’une paroisse de Santiago, auteur d’abus sexuels, renvoyé de l’état clérical en 2011 et qui aurait bénéficié de la complicité d’un évêque, Mgr Juan Barros. N’écoutant ni les victimes ni certains de ses conseillers, le pape s’obstina à nommer ce dernier évêque d’Osorno, choisissant de faire confiance à la hiérarchie épiscopale contre l’opinion publique. Il conforta ce choix lors d’un voyage houleux dans ce pays, au début de l’année 2018. Bref, une manifestation assez éclatante que l’esprit de corps, le « cléricalisme » se portent toujours bien, et ce, au plus haut niveau de l’Église. Le pape se repentira par la suite amèrement, et courageusement, de son erreur de jugement. Mais le mal était fait.

Seconde étape de ce chemin de croix : le 20 juin, le conseil du diocèse de New York reconnaît fondées les accusations pour abus sexuels sur mineurs formulées à l’encontre du cardinal McCarrick. Cet ancien archevêque de Washington avait été l’un des plus hauts prélats des États-Unis, et surtout le rédacteur de la fameuse « charte de Dallas » qui, en 2002, avait mis en place toute la politique de lutte contre la pédophilie dans l’Église outre-Atlantique. Le 28 juillet 2018, soit environ un mois plus tard, un communiqué du Saint-Siège informa que le cardinal McCarrick avait présenté sa démission du Collège des cardinaux. Et le 1er août, le président de la Conférence américaine, le cardinal Daniel DiNardo, souligna «les graves défaillances morales de jugement de la part des responsables ecclésiaux», à propos du fait que les violences attribuées à McCarrick aient pu rester couvertes pendant des décennies. Effarés, les catholiques américains découvrirent alors toute la duplicité d’une partie des prélats de leur pays.

Dans le même temps ou presque, le 20 août, un rapport – sans doute la plus grande enquête jamais réalisée aux États-Unis – confié au procureur général de l’État de Pittsburgh, Josh Shapiro, dévoile les abus sexuels couverts systématiquement par de hauts responsables ecclésiaux dans six diocèses de cet État. Certains détails sont si épouvantables que le juge va choisir de ne rendre publique qu’une version un peu édulcorée : certains viols concernent des enfants de dix-huit mois… Plus de mille victimes mineures recensées, trois cents prêtres concernés, pour des cas remontants, dans leur majorité, à une trentaine d’années. Là encore, c’est la manière dont la hiérarchie de l’Église, fonctionnant comme une mafia, a couvert ces faits, qui scandalise…

C’est la structure même de l’Église qui permet
le mensonge,
la protection
des criminels, le non-contrôle des prélats.

Le pape François, cette fois, prend la mesure des événements : deux jours seulement après la divulgation de ce rapport, il rend publique une lettre écrite « à tout le peuple de Dieu », reconnaissant la lourde responsabilité de l’Église en termes particulièrement forts. Un texte écrit manifestement très vite, dans l’urgence, mais qui montre bien que l’on a franchi une nouvelle étape. Pour la première fois, il est dit que ni les évêques, ni le pape, ne sont à même de régler seuls le problème de la pédophilie : c’est tout le peuple des croyants qui est convoqué pour aider la hiérarchie à en finir avec une attitude visant à protéger coûte que coûte l’institution. D’autre part, et là encore c’est une première, le pape parle d’une « crise systémique ». Il ne s’agit pas de quelques brebis galeuses que seraient les prêtres pédophiles, mais de toute une institution, qui a fonctionné sur un modèle plus proche du système clanique que de ce que devrait être l’Église. C’est la structure même de l’Église qui permet le mensonge, la protection des criminels, le non-contrôle des prélats. On est donc bien au-delà de la crise morale. Les affaires de pédophilie sont aussi le signe d’une grave crise de confiance et une crise d’autorité. Désormais, c’est tout l’édifice qui tremble, et sa tête, le pape, qui est visée.

Le réveil des ennemis
de François

Logiquement, les ennemis du pape François s’engouffrent dans cette brèche. Aux États-Unis, justement, nombreux sont les responsables catholiques qui lui reprochent ses accents trop « tiers-mondistes ». Le 26 août, Mgr Carlo Maria Vigano, un prélat qui fut nonce à Washington et proche des milieux conservateurs de l’Église, lança une première salve d’accusations très violentes contre le pape François. Ce dernier aurait été mis au courant pour McCarrick par Mgr Vigano en 2013, et n’aurait pas agi. Au passage, Vigano fustige une ambiance de dépravation sexuelle à la Curie et dans les hautes sphères catholiques ; elle serait due à des courants des plus libéraux, évoquant un «lobby gay» à Rome. Accusations grotesques, outrancières, amalgamant homosexualité et pédophilie, mais qui montrent jusqu’où l’opposition conservatrice à François est prête à aller. Reste que la diatribe de Vigano touche là où le pape est le plus fragile : la lutte contre la pédophilie, où son bilan est le plus contesté aujourd’hui. Sont en cause la paralysie de la commission pour les abus sexuels sur mineurs créée en 2014, l’inertie du système et sans doute aussi le manque d’implication du pape lui-même sur ce dossier, comme l’affaire chilienne l’a bien démontré. De ce point de vue, le pape François n’est ni pire ni meilleur que l’ensemble des responsables catholiques de sa génération : il a mis du temps à percevoir l’ampleur de la crise, la profondeur du mal, et a continué à faire confiance à la hiérarchie. Il s’est contenté de quelques gestes, mais demander de prier et de jeûner ne suffit plus : les catholiques exigent désormais des mesures concrètes. La lutte contre les abus sexuels dans l’Église s’est imposée comme la priorité numéro un des prochaines années du pontificat, au point de complètement oblitérer les autres sujets.

Des réformes nécessaires, mais lesquelles et comment ?

L’Église catholique peut-elle retrouver la confiance ? À crise systémique, réponse elle aussi systémique. Il ne suffit pas de renforcer les sanctions pour les prêtres prédateurs, de faire montre de « tolérance zéro » et de multiplier les actions de sensibilisation tout au long de leur formation. Le problème, et les dernières affaires l’ont bien montré, ce sont les évêques et leur gouvernance. Rien n’est prévu pour les contrôler, ni pour les sanctionner. En 2015, à la demande de la commission pontificale pour les abus sexuels, le pape proposa à la Congrégation pour la doctrine de la foi de créer une section judiciaire pour juger le manquement au devoir professionnel des évêques devant les cas d’abus sexuels du clergé. Mais jusqu’à ce jour, cette section n’a jamais été mise en place…

Autre impératif : la transparence. À tort ou à raison, la parole de l’institution sur les abus sexuels sur mineurs est devenue inaudible. L’exemple de Pittsburgh montre l’urgence d’organiser des commissions indépendantes chargées de mesurer, dans chaque diocèse, l’ampleur des crimes sur les cinquante dernières années… L’Église allemande a entrepris cet effort, douloureux. En France, des voix se sont élevées, du côté de laïcs ou de religieux, pour créer une commission parlementaire. Il n’est pas certain que ce soit le bon outil, les commissions parlementaires en France étant par nature très politiques et disposant de peu de moyens. Mais il est urgent que l’Église de France permette aussi ce travail de vérité, en toute indépendance, pour connaître de manière objective ­l’ampleur du mal.

Enfin, comme l’a dit le pape François, il faut revoir le fonctionnement de l’exercice de l’autorité au sein de l’Église. «On se rend compte aujourd’hui que le pouvoir, quel qu’il soit, peut se corrompre, et que cette corruption peut en particulier se traduire par des abus sexuels. Le pouvoir spirituel […] peut aussi être corrompu» affirmait ainsi dans un entretien à La Croix Mgr Éric de Moulins-­Beaufort, le nouvel archevêque de Reims, qui a beaucoup travaillé sur ce sujet. Que les détenteurs de ­l’autorité dans l’Église soient les clercs ne favorisent ni la transparence ni le dialogue nécessaires pour éviter des abus de pouvoir. Trop longtemps a régné dans l’Église un esprit de corps, visant à protéger avant tout l’institution, et donc les prêtres. C’est toute une culture catholique, que le pape désigne sous le nom de «cléricalisme», concernant aussi bien les prêtres que des laïcs, qui doit changer. Car les combats contre les abus sexuels sur mineurs relèvent de la responsabilité de chaque membre de l’Église.

L’Église, par nature rétive au changement, ne s’est toujours réformée que sous la pression. Mais là, elle n’a plus le choix. Il y va de sa crédibilité, et de sa capacité à oser une parole forte sur le monde. Notamment en matière morale, où elle prétend avoir une vision à défendre. C’est tout l’enjeu de la réunion des présidents de toutes les conférences épiscopales du monde, convoquée par le pape, pour les 21 et 22 février 2019 sur le thème de la protection des mineurs et des adultes vulnérables. François joue là son pontificat.

Isabelle de Gaulmyn

Rédactrice en chef à La Croix, elle est notamment l'auteure de Histoire d'un silence (Seuil, 2016) et d'une biographie de Benoit XVI, Benoit XVI, le pape incompris (Bayard, 2008) et du pape François, François, un pape pour tous (Seuil, 2014).

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