Gravure de Theodor de Bry
Gravure de Theodor de Bry

France-Brésil : après la Mission

Alors que nous célébrons en 2025 la saison croisée France-Brésil, les deux pays apprennent l’un de l’autre depuis l’établissement de la Mission française et peuvent continuer à témoigner du nécessaire dialogue des cultures.


Parler des relations France-Brésil aujourd’hui revient souvent à faire le commentaire de quelques grandes rencontres footballistiques. Entre la France et le Brésil, il n’y a cependant ni victoire d’un seul, ni défaite de l’autre, pas même un match nul, mais bien un enrichissement mutuel et un équilibre prometteur. Comme le résume Michel Riaudel, responsable des études lusophones à Sorbonne Université : « En cinq siècles, la France et le Brésil, qui figurent désormais parmi les dix premières puissances mondiales, sont passés de relations coloniales à une coopération et des échanges tendant à plus de symétrie et de réciprocité1. » Alors que nous célébrons en 2025 la saison croisée France-Brésil à l’occasion des deux cents ans de l’établissement des relations diplomatiques entre les deux pays, la France et le Brésil peuvent continuer à apprendre l’un de l’autre, et à témoigner du nécessaire dialogue des cultures. Revenir sur l’histoire de ces relations permet donc non seulement de mesurer l’importance du Brésil dans la trajectoire française, notamment jusqu’à la Révolution, mais aussi de prendre conscience des échanges qui, nombreux au XIXe siècle siècle, ont orienté le destin des deux pays, entre tradition et innovations. La relation France-Brésil reste cependant encore marquée par l’expérience de la Mission française, commencée à São Paulo en 1934, qui a ouvert de nouvelles pistes en direction d’un avenir partagé.

De la contemplation à la révolution

Pour Michel Riaudel, « l’histoire des relations entre le Brésil et la France a été rythmée par des moments phares qui ont structuré sur la moyenne durée une série d’événements apparemment disjoints2 ». Ce constat s’applique en premier lieu au moment de la découverte du continent américain et aux siècles suivants. Jusqu’à la Révolution française, une certaine contemplation des nouvelles populations rencontrées n’est pas sans influence sur l’émergence de la modernité.

Le moment de la découverte

Le moment de la découverte du Brésil a donné lieu à plusieurs récits qui témoignent d’une « familiarité ancienne avec le Nouveau Monde3 ». Si la terre dite de Santa Cruz avait été accordée à la couronne du Portugal par le traité de Tordesillas en 1494, sa richesse en bois de braise, ce fameux « bois brésil » qui lui donnera son nom définitif, attire les convoitises des marchands et trafiquants européens, en particulier quelques Français de la côte atlantique. Parce qu’elles réveillent un esprit de défense et d’appropriation coloniales chez les Portugais, ces aventures françaises et, plus précisément, celle de la France antarctique dans la baie de Rio de Janeiro, si bien racontée par Jean-François Rufin dans Rouge Brésil (Gallimard, 2001) et, plus tard, celle de la France équinoxiale dans la région de l’équateur, qui aboutira à l’installation en Guyane, sont donc loin d’être périphériques pour l’histoire du Brésil. Face aux menaces françaises et hollandaises, « les Portugais se décidèrent à créer un certain nombre d’établissements sur la côte ou dans l’intérieur du Nordeste dont ils avaient découvert les aptitudes sucrières4 ». Le destin économique du Nordeste est dès lors lié à celui des colonies sucrières françaises et hollandaises : le succès des Antilles fera un temps le malheur du Pernambouc.

Pour la France, la reconnaissance du Brésil marque surtout la naissance de l’Amérique dans les mentalités de l’époque. Bien plus que par les carnets de Christophe Colomb, l’imaginaire français du Nouveau Monde se dessine à la réception des lettres d’Amerigo Vespucci, qui longe la côte brésilienne, puis à la lecture des récits des quelques lettrés qui accompagnaient les expéditions de la France antarctique. D’après Frank Lestringant, spécialiste de la littérature des voyages du XVIe siècle, « sur le Brésil et ses habitants, des témoignages de la qualité des Singularitez [1557] d’André Thévet ou de l’Histoire d’un voyage [1578] de Jean de Léry ne se rencontrent à cette date dans aucune autre littérature de l’Europe5 ». Or, comme l’explique l’historien François Hartog, André Thévet a eu la tâche de décrire les « sauvages » en utilisant des modèles antiques grecs et romains qui étaient les références européennes communes au XVIe siècle. En mobilisant les figures mythiques comme les Sirènes et les Amazones, Thévet vient donc « inscrire dans un réseau de références commodes et assez bien connues » des pratiques, des coutumes et des habitudes bien étranges aux yeux d’un Français de l’époque6. Ce n’est que progressivement que ces références antiques vont s’effacer, participant d’un désenchantement européen de la géographie sud-américaine. En somme, la contemplation du Brésil aide la France et l’Europe à se détacher de la référence antique et à accoucher de la modernité ! En posant la question d’une altérité inconnue, la découverte du Brésil et du Nouveau Monde pousse l’Europe et la France à prendre la mesure de la civilisation et de la sauvagerie. Oscillant entre admiration et rejet, cette rencontre, souvent violente, participe d’une immense « crise de l’esprit » qui marque les limites de l’optimisme humaniste de la Renaissance. Le Pantagruel de Rabelais contraste en effet avec le climat d’inquiétude qui s’exprime dans le contexte des guerres de religions par un scepticisme attaché à la figure de Montaigne7.

Parler du Brésil en France revient d’ailleurs souvent à faire référence à Montaigne et ses « cannibales », ces trois « sauvages » qui, comme le résume Frank Lestringant, sont « scandalisés d’abord par l’enfant roi entouré de sa garde armée, ensuite par l’inégalité criante qu’ils observent dans les rues de Rouen. Leur conclusion est pour le moins effrayante : c’est la perspective d’un soulèvement populaire, les pauvres se jetant à la gorge des riches et incendiant leurs maisons8 ». Cet essai témoigne encore une fois de cette « vogue des Indiens Tupinamba » dans cette France de la seconde partie du XVIe siècle. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que Montaigne aborde en 1580 le continent américain par « un peuple des plus frustres en apparence et l’un des moindres de l’Amérique » si on le compare aux brillantes civilisations du Mexique et du Pérou dont il traite dans des essais plus tardifs9. Dans son essai, Montaigne propose cependant une méditation sur la sauvagerie dont les échos se font entendre tout au long des siècles suivants10. Du mythe de l’âge d’or à celui du bon sauvage, selon l’analyse proposée par Tzvetan Todorov, Montaigne participe ainsi d’un exotisme qui est critique à l’égard de la société française de l’époque11. Comme un « boomerang d’une parole en liberté », on peut ainsi entendre les voix de nos Tupinamba jusqu’à la période révolutionnaire12.

Les échos tupinambas

D’autres découvertes liées aux expéditions de corsaires français le long des côtes, l’installation en Guyane, mais aussi la descente de l’Amazone par La Condamine au milieu du XVIIIe siècle alimentent également le discours français sur le Brésil. Mais, en suivant la piste proposée par Frank Lestringant, on pourrait dire que nos trois tupinambas ont participé de la préparation du grand moment révolutionnaire en habitant les voies de la pensée française, des Pensées de Pascal à l’article « Anthropophages » du Dictionnaire philosophique de Voltaire13. Le message de Voltaire demeure pourtant bien le même, à savoir : « Nous respectons plus les morts que les vivants. Il aurait fallu respecter les uns et les autres14. »

Reste la musique mentionnée par Montaigne au cours de son essai : cette « Chanson de la Couleuvre » qui a inspiré plusieurs transpositions versifiées chez Goethe et que Chateaubriand croit reconnaître alors que, pendant la Révolution française (qu’il a fuie), il est parvenu aux chutes du Niagara où il rencontre une jolie Indienne de quatorze ans nommée Mila15. Mais le jeune Chateaubriand se trompe. Pour lui, les Tupinamba de Montaigne sont devenus des Iroquois qui, à la différence des populations brésiliennes devaient certainement porter quelques vêtements pour se protéger du froid ! Chateaubriand se trompe-t-il vraiment ou bien n’est-ce pas plutôt le signe d’une réorientation américaine au sein de la culture française ? En effet, pour les Français, l’Amérique ne se confond plus avec son hémisphère sud.

D’un autre côté, malgré ou à cause des réformes de Pombal, les idées nouvelles bousculent le monde colonial ibérique. D’après Ivan Domingues, ancien professeur de philosophie à l’Université fédérale du Minas Gerais, l’influence française, triomphante au siècle de Louis le Grand, occupe l’espace laissé par l’expulsion des jésuites16. Mais elle est au moins double : entre la tradition de la monarchie et les nouvelles Lumières. Machado de Assis, le grand romancier brésilien du siècle suivant, le résume assez bien dans son roman Esaú e Jacó quand, au chapitre XXIV, les deux frères jumeaux Pedro et Paulo se disputent à propos des portraits peints de Robespierre et Louis XVI17. Dans ce roman, qui date de 1904 et qui est d’ailleurs publié par la grande maison d’éditions Garnier d’origine française, Machado de Assis suggère aussi que, à partir des Lumières, l’influence politique française est si forte qu’elle a pu étouffer toute forme d’expression brésilienne, un peu comme le Cacambo de Basílio da Gama disparaît derrière celui de Voltaire18. Tandis que le poète Santa Rita Durão souhaite que le Brésil prenne la France pour « marraine », en 1789, les protagonistes des insurrections du Minas Gerais et de Bahia ont pu être accusés de complicité avec la France des Lumières19. À la différence peut-être d’une certaine influence italienne et portugaise, l’influence française est donc avant tout laïque au Brésil. Ce qui ne l’a pas empêché de prendre des formes missionnaires, faisant ainsi écho à la « mission civilisatrice » qu’aiment à se donner la France et l’Occident au XIXe siècle.

Sous le signe de la mission

Comme le souligne l’historien brésilien Fernando Novais, le mot « mission », qui se retrouve dans plusieurs initiatives françaises, indique clairement que les Brésiliens étaient « perçus comme une terre d’indigènes nécessitant une catéchèse20 ». Sous le signe de la mission, les relations entre la France et le Brésil ont pourtant participé d’une orientation vers la modernité, tout au long du XIXe siècle et au-delà.

Arts et sociétés 

Au début du XIXe siècle, le conflit des idées de la période révolutionnaire évolue en une lutte armée, non sans paradoxes. Suite à l’invasion napoléonienne du Portugal, la famille royale portugaise qui s’est installée à Rio de Janeiro soutient l’envoi de forces armées à Cayenne, faisant du statut de la Guyane un point de litige franco-brésilien pour près d’un siècle. Mais si le destin brésilien immédiat est monarchique, la cour qui a affronté Napoléon est des plus francophiles et des plus ouvertes aux influences françaises. Pays baroque, le Brésil est marqué par un art de cour français ! La fin de l’aventure napoléonienne amène en fait « un groupe d’artistes et d’artisans français, tenus à l’écart par la Restauration, à tenter leur chance à Rio » et celui-ci a laissé « son empreinte sur la formation culturelle du jeune pays21 ». Le nom même de « mission » reste controversé ici, mais il décrit clairement l’esprit de ce projet. Selon les historiennes brésiliennes Lilia M. Schwarcz et Heloisa M. Starling, « avec les Français est venu le désir d’établir un appareil artistique laïc et l’intention d’imposer une “nouvelle culture artistique” » qui répondaient, du moins théoriquement, aux ambitions impériales de Jean VI22 ». Certains de ces artistes, à l’instar de Jean-Baptiste Debret, contribuent à l’assise idéologique d’un trône impérial aux prétentions civilisationnelles et qui gagne son indépendance du Portugal en 1822. Pourtant, face à un système esclavagiste profondément enraciné et à cette indépendance fondée sur la monarchie, Debret, qui avait fui la Restauration, ne pouvait que rencontrer des difficultés à traduire les vertus civiques françaises23. Mais la France entretient alors une histoire complexe avec l’esclavage et la traite négrière ; les deux pays partagent en fait aussi un caractère plus conservateur.

Au XIXe siècle, l’influence française suit en fait deux axes : une attraction culturelle et politique, d’une part, et un accompagnement sur la voie de la modernisation du Brésil, d’autre part. Tout cela dans un jeu qui, d’après Michel Riaudel, suivait les règles d’« un tri sélectif et bien des réappropriations en fonction des enjeux politiques et culturels locaux24 ». L’influence n’était d’ailleurs pas à sens unique car le Brésil lui-même reste une source d’inspiration pour le monde culturel français. La période impériale permet ainsi une nouvelle reconnaissance française du Brésil qui dépasse la seule reconnaissance diplomatique en 1825. Après son retour en France en 1831, Debret publie par exemple trois volumes illustrés, son célèbre Voyage pittoresque et historique au Brésil (1835-1839)25. L’ouverture des ports brésiliens au début du XIXe siècle au commerce étranger n’annonce donc pas seulement la fin du monopole portugais et la nouvelle domination économique de l’Angleterre, mais inaugure aussi une nouvelle époque d’études brésiliennes en France dont Ferdinand Denis, passé au Brésil entre 1816 et 1819, devient « la figure tutélaire »26. D’autres noms mériteraient d’être cités ici dont celui d’Augustin de Saint-Hilaire qui, au long de son périple brésilien, « accumule une somme considérable d’observations et de spécimens27  ». Ces circulations d’idées et ces trajectoires témoignent en fait d’une ample gamme de possibilités entre la France et le Brésil.

Entre tradition et innovation

Dans la deuxième partie du XIXe siècle, les relations entre la France et le Brésil tanguent ainsi entre tradition et modernité, conservatisme et innovation, au rythme des « incitations du monarque éclairé dom Pedro II, féru des nouveaux savoirs. L’empereur soutient Gorceix à la tête de l’École des Mines, fondée à Ouro Preto, en même temps qu’il subventionne des séjours en Europe de Brésiliens pour qu’ils y approfondissent leur formation (…) Le Brésil est aussi le berceau d’inventeurs géniaux comme Hercule Florence (1804-1879) pour la photographie ou, au XXe siècle, Alberto Santos-Dumont (1873-1932)28  ». Seule l’armée semble hors du champ d’influence française, surtout depuis que l’Allemagne ennemie s’est imposée comme le premier fournisseur d’armes et de doctrines militaires. Ce n’est en fait qu’après l’éclatement de la Première Guerre mondiale et l’entrée en guerre du Brésil aux côtés des Alliés que la France se permet d’envoyer une mission militaire au Brésil29. Mais le Brésil a alors déjà basculé sous l’influence des États-Unis d’Amérique30. 

Paris domine cependant longtemps la scène intellectuelle et culturelle ; d’après la chercheuse franco-brésilienne Itana Rousset, dans la capitale française « se cristallise une vision du progrès et de la modernité qui va profondément marquer les projets de construction nationale au Brésil31 ». L’expansion de l’influence française peut se traduire alors par le succès du positivisme d’Auguste Comte, du spiritisme d’Allan Kardec, voire d’un certain racisme issu des thèses d’Arthur de Gobineau. Elle fait surtout courir le risque à l’élite brésilienne de cultiver un certain « trans-océanisme », soit, d’après l’intellectuel brésilien Joaquim Nabuco, cette « dualité de perspective dans laquelle l’individu vit, l’esprit en Europe et le cœur au Brésil32 ». La proximité intellectuelle s’inscrit enfin dans les paysages urbains du pays, à l’instar de Rio de Janeiro et de Belo Horizonte, en partie planifiées selon un patron haussmannien. Néanmoins, au XXe siècle, quelques Français participent aussi de la remise en valeur du patrimoine baroque. La visite de Blaise Cendras à Ouro Preto en 1924, aux côtés d’autres modernistes de renom comme Mário de Andrade, annonce ainsi le travail si important d’un directeur du Louvre, Germain Bazin, qui, dans les années 1950 et 1960, consacre plusieurs ouvrages à l’œuvre de l’Aleijadinho33. Cette attention et ce dialogue entrepris avec l’environnement brésilien a en fait été l’une des caractéristiques principales de la Mission française qui a accompagné le décollage de l’Université de São Paulo.

Mission et dialogue

Dans le cadre de cette université, l’influence française fut certainement « indéniable (…) avec la participation de deux générations de missionnaires (…) dans un processus qui dura cinquante ans, se terminant en 1984 lorsque la “Mission” fut transformée en “Poste”34 ». D’après Ivan Domingues, la mission universitaire française réussit à placer la philosophie brésilienne à un niveau comparable à d’autres centres de l’Occident, et pas seulement à Paris et à la tradition française35. Au-delà d’une catéchisation caricaturale, la Mission a pu ainsi prendre le sens d’un dialogue fécond entre la France et le Brésil.

La Mission française

Une nouvelle mission française s’ouvre en effet quand, à partir de 1934, la nouvelle Université de Sao Paulo accueille « plusieurs intellectuels français invités à participer à sa structuration, notamment dans les domaines des sciences humaines et sociales », en particulier l’historien Fernand Braudel, le philosophe Gilles-Gaston Granger et le philosophe et anthropologue Claude Lévi-Strauss36. Bien connu en France depuis la parution de Tristes Tropiques en 1955, le passage de Lévi-Strauss au Brésil est essentiel, non seulement pour l’avenir de l’anthropologie elle-même, mais aussi pour la reconnaissance du Brésil dans sa diversité culturelle. Son remplacement en 1938 par Roger Bastide, qui collabore avec le photographe Pierre Verger, va engager un formidable travail de reconnaissance et d’études des religions afro-brésiliennes. Certes, à l’instar de Albert Camus, tous les intellectuels français ne partagent pas cette passion brésilienne37. Mais, pour le Brésil, cette Mission française annonce aussi un profond changement dans la vie intellectuelle du pays38.

Selon Ivan Domingues, l’influence française fut si dense et visible que Michel Foucault, lors de son passage à São Paulo, a affirmé (qui donna plus tard son titre au livre de Paulo Arantes) que le département de philosophie de l’Université de São Paulo était un « département français d’outre-mer »39. Les quolibets de Foucault ont d’ailleurs donné libre cours à l’idée que les étudiants de l’université étaient étrangers et aliénés, contrairement à des courants universitaires plus fidèles au nationalisme ambiant. Mais les professeurs français ont appris aux étudiants brésiliens à se concentrer sur la réalité qui les environnait, contrairement à leurs collègues de São Paulo, pour qui la connaissance de l’Europe était plus chic. Cette expérience contribue aussi à l’émergence au Brésil de la figure de l’intellectuel public, sur le modèle de Jean-Paul Sartre qui, aux côtés de Simone de Beauvoir, fait une visite triomphale en 1960 dans un pays largement francophone40. Cette influence française participe ainsi d’un courant de résistance au moment de la dictature. Michel Foucault et Michel de Certeau manifestent par exemple leur désaccord avec le tournant politique brésilien pris dans les années 1960. Outre-Atlantique, ils rejoignent alors un courant catholique contestataire, souvent proche du milieu ouvrier et de la théologie de la libération, et qui n’est pas sans rappeler une autre version de mission française. En effet, de l’Hexagone arrivent, dans les années 1970, quelques membres de la Mission de France41. À Volta-Redonda puis à Belo Horizonte, comme en témoigne encore aujourd’hui le père François Lewden, la mission est alors surtout devenue le signe d’un dialogue et d’un accompagnement, plus que d’une simple catéchisation. 

Vers des relations plus équilibrées

Dans un ouvrage en portugais intitulé Un monde sans livres et sans librairies, l’historien français Roger Chartier a cherché à « renverser la perspective classique qui met l’accent sur la réception brésilienne des œuvres françaises » afin de « comprendre quel rôle le savoir brésilien a joué sur les œuvres, ou la vie, de certains intellectuels français42 ». Cette position met en lumière une situation et appelle un mouvement. D’une part, le dialogue entre la France et le Brésil s’inscrit désormais « dans un contexte plus large, où traditions nationales et approches théoriques se croisent ». Le français lui-même n’est plus aussi diffusé au sein d’une population brésilienne qui représente désormais plus du triple de celle de la France. Aux prises avec la domination américaine, le Brésil cherche de nouveaux partenaires stratégiques, notamment parmi les BRICS. D’autre part, « un effet bénéfique d’une telle situation pourrait être (ou est déjà) une plus forte prise de conscience, en France ou en Europe, de l’importance et de l’originalité des travaux en sciences humaines menés au Brésil (et plus généralement en Amérique latine) ». Et Roger Chartier de conclure : « Notre époque n’est plus celle des “missions”. Elle doit être celle de l’œcuménisme scientifique43. » Cette transformation de regard ouvre en fait la possibilité d’une réactualisation des relations franco-brésiliennes, dépassant le modèle de mission qui a caractérisé l’influence française aux XIXe et XXe siècles, pour s’orienter vers une relation plus équilibrée, voire plus mixte – osons dire « baroque ».

Depuis la re-démocratisation du Brésil, amorcée au milieu des années 1980 et avec l’accession au pouvoir du Parti des travailleurs de Lula, plusieurs domaines de coopération ont été entrepris : de l’économie au militaire, de la musique à la bande dessinée, de la cuisine à l’agriculture (pour ne mentionner que rapidement ici le débat sur l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur). Après un dernier épisode politique de nature autoritaire au Brésil, marquée par des relations plutôt maussades entre les deux exécutifs, les thèmes centraux de la nouvelle saison croisée franco-brésilienne tentent de souligner des perspectives de coopération dans les domaines de l’écologie, de la vie démocratique et des relations avec l’Afrique. Or ces thèmes sont d’autant plus intéressants qu’ils concernent les départements français d’outre-mer voisins du Brésil, dont la Guyane qui, outre d’être longée par la plus grande frontière terrestre française, appartient au bassin de cette Querida Amazonia pour reprendre le titre d’une formidable exhortation du pape François44.

Ces grandes thématiques peuvent suggérer aussi un dialogue entre des auteurs brésiliens et français qui représentent autant de ressources bienvenues pour aborder les questions actuelles liées à la mémoire de la colonisation et de l’esclavage, communes à nos deux pays. Dans le sillage des travaux de l’historien brésilien Alexandre Almeida Marcussi, aujourd’hui professeur à l’Université de São Paulo, on peut penser ici à l’œuvre de Gilberto Freyre, admirée par Fernand Braudel, et dont la réflexion sur le métissage a tout à gagner à être relue au prisme d’un Français des Antilles, Frantz Fanon, dont nous célébrons le centenaire cette année45. Or, en relisant Fanon, comment ne pas se souvenir de la victoire de l’équipe de France en 1998 ? La victoire d’une équipe qui avait vaincu le géant brésilien du football parce qu’elle était peut-être parvenue à s’en faire le miroir gagnant ; une équipe jugée un peu baroque à ses débuts parce qu’elle reflétait justement une certaine diversité française.

***

Entre tolérance et hospitalité, peurs et dialogue, les sentiers brésiliens d’une « pensée métisse », selon le titre d’un ouvrage majeur de l’historien français Serge Gruzinski46, indiquent peut-être des pistes à suivre. Au-delà d’une simple mode et comme en témoignent d’ailleurs les réactions intolérantes à l’encontre des religions afro-brésiliennes, le Brésil vit en fait un moment de formidable appropriation de mémoires longtemps restées marginales. Les succès littéraires de ces dernières années, à l’instar de Um defeito de cor d’Ana Maria Gonçalves en 2006, comme les ouvrages de Itamar Vieira Junior et de Conceição Evaristo, constituent peut-être les meilleures illustrations de cette reconfiguration des mémoires47. La littérature aurait-elle retrouvé le rôle d’éclaireuse qu’elle a longtemps eu au Brésil, notamment à l’époque baroque, quand, sur les collines du Minas Gerais par exemple, elle avait quelque chose de rebelle avant de passer sous l’influence d’un romantisme plus policé venu de France48 ?

Profondément spirituel, le baroque mineiro s’est aussi présenté sous la forme de chemins de foi dont témoignent encore aujourd’hui les nombreux ex-votos répartis aux quatre coins de l’État. Or, comme le dirait le cardinal Jean-Marc Aveline, « le chemin de la foi est un chemin de dialogues, une incessante recherche de la manne cachée au cœur de toute vie humaine, même les plus abîmées, et que seul sait déceler un regard plein de bonté49 ». À une époque marquée par l’agressivité entre les États et les peuples, les relations entre la France et le Brésil ont peut-être la chance et le devoir de cultiver cette bonté.

  • 1. Michel Riaudel, « Temps forts » [en ligne], Bibliothèque nationale de France, 2009.
  • 2. Ibid.
  • 3. Le Brésil de Montaigne. Le Nouveau Monde des « Essais » (1580-1592), éd. Frank Lestringant, Paris, Chandeigne & Lima, 2005, p. 40.
  • 4. Bartolomé Bennassar et Jean Jacquart, Le 16e siècle (1972), Paris, Armand Colin, coll. « Poche », 2012, p. 247.
  • 5. Le Brésil de Montaigne, op. cit., p. 41.
  • 6. François Hartog, Anciens, Modernes, Sauvages, Paris, Galaade, 2005, p. 45-46.
  • 7. B. Bennassar et J. Jacquart, Le 16e siècle, op. cit., p. 378-379.
  • 8. Le Brésil de Montaigne, op. cit., p. 31.
  • 9. Ibid., p. 41.
  • 10. F. Hartog, Anciens, modernes, sauvages, op. cit., p. 59-51.
  • 11. Tzvetan Todorov, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 1989, p. 302.
  • 12. Le Brésil de Montaigne, op. cit., p. 38.
  • 13. Ibid., p. 239.
  • 14. Voltaire, « Anthropophages », Dictionnaire philosophique (1764), cité dans ibid., p. 240-241.
  • 15. Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe (1822), cité dans ibid., p. 249-250.
  • 16. Ivan Domingues, Filosofia no Brasil. Legados & perspectivas, São Paulo, Unesp, 2017, p. 284-285.
  • 17. Machado de Assis, Esaù et Jacó [1904], São Paulo, Penguin & Companhia das Letras, 2012, p. 82.
  • 18. Ibid., p. 193.
  • 19. I. Domingues, Filosofia no Brasil, op. cit., p. 283.
  • 20. Fernando Novais, « Braudel e a “missão francesa” », Estudos Avançados, vol. 8, no 22, 1994, p. 161-166, cité par Roger Chartier, Um mundo sem livros e sem livrarias?, éd. Guiomar de Grammont, Letraviva, São Paulo, 2020, p. 207-208.
  • 21. M. Riaudel, « Temps forts », op. cit. La mission était emmenée par Joachim Lebreton, avec Nicolas-Antoine Taunay, Auguste-Marie Taunau, Grandjean de Montigny, Simon Pradier.
  • 22. Lilia M. Schwarcz et Heloisa M. Starling, Brasil : uma biografia, São Paulo, Companhia das Letras, 2015, p. 192.
  • 23. Ibid., p. 226 et illustration no 50.
  • 24. M. Riaudel, « Littérature et idées » [en ligne], Bibliothèque nationale de France, 2009.
  • 25. M. Riaudel, « Temps forts », op. cit.
  • 26. Voir « Fonds Ferdinand Denis », Bibliothèque Sainte-Geneviève.
  • 27. M. Riaudel, « Courants transatlantiques » [en ligne], Bibliothèque nationale de France, 2009 : « D’autres voyageurs ont également sillonné le pays : Tollenare, Castelnau, d’Orbigny, Biard, Expilly, Coudreau…, ainsi qu’un nombre significatif de femmes souvent méconnues auxquelles est redonnée ici une visibilité. »
  • 28. M. Riaudel, « Arts, sciences et techniques » [en ligne], Bibliothèque nationale de France, 2009.
  • 29. Hugo Rogelio Suppo, « Les enjeux français au Brésil pendant l’entre-deux-guerres : la mission militaire (1919-1940) », Guerres mondiales et conflits contemporains, vol. 215, no 3, 2004, p. 3-24.
  • 30. Pour une introduction à l’histoire des relations entre le Brésil et les États-Unis, voir Catherine Leterrier, Brésil-États-Unis. Pour mieux comprendre une relation complexe, préface de Michel Cahen, Paris, L’Harmattan, coll. « Inter-national », 2022.
  • 31. Itana Rousset,  « 1825-2025 : 200 ans de relations diplomatiques France Brésil. Entre héritage historique et horizons stratégiques » [en ligne], Centre d’études en diplomatie et relations extérieures (CEDIRE), 25 juin 2025.
  • 32. I. Domingues, Filosofia no Brasil, op. cit., p. 322.
  • 33. À titre d’exemple, voir Germain Bazin, Aleijadinho et la scuplture baroqque au Brésil, Paris, Le Temps, 1963.
  • 34. I. Domingues, Filosofia no Brasil, op. cit., p. 408.
  • 35. Ibid., p. 408.
  • 36. I. Rousset, « 1825-2025 : 200 ans de relations diplomatiques France Brésil », article cité.
  • 37. Albert Camus, « La pierre qui pousse », L’Exil et le Royaume, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1957.
  • 38. I. Domingues, Filosofia no Brasil, op. cit., p. 404.
  • 39. Ibid., p. 407.
  • 40. Voir Jean-Paul Sartre, Sartre no Brasil. A conferência de Araraquara, édition bilingue, trad. par Luiz Roberto Salinas Fortes, préface de Franklin Leopoldo e Silva, São Paulo, Editora Unesp, 2019 (3e édition).
  • 41. Tangi Cavalin et Nathalie Viet-Depaule, Une histoire de la Mission de France. La riposte missionnaire 1941-2002, Paris, Karthala, coll. « Signes des Temps », 2007, p. 414.
  • 42. R. Chartier, Um mundo sem livros e sem livrarias?, op. cit., p. 169-170.
  • 43. Ibid., p. 208-210.
  • 44. Pour une introduction à la pensée et au geste théologiques de François en rapport avec l’Amazonie et l’écologie, voir Massimo Naro, Petite théologie du pape François. Au commencement est l’étreinte, Marseille, Chemins de dialogue, 2024, p. 320-323.
  • 45. Alexandre Almeida Marcussi, Diagonais do afeto. Teorias do intercâmbio cultural nos estudos da diáspora africana, São Paulo, Fapesp et Intermeios, 2016. Sur le centenaire et l’influence de Frantz Fanon au Brésil, voir par exemple le numéro 319 de la revue Cult, paru en juillet 2025.
  • 46. Serge Gruzinski, La Pensée métisse, Paris, Fayard, coll. « Renaissance », 1999, p. 40.
  • 47. Um defeito de cor (Rio de Janeiro, Record, 2006) vient d’être choisi par un comité de la Folha de São Paulo comme l’œuvre littéraire brésilienne la plus importante du premier quart du XXIe siècle. Le roman de Itamar Vieira Junior, Torto Arado (São Paulo, Todavia, 2019) et ceux de Conceição Evaristo parus aux éditions Pallas de Rio de Janeiro (Olhos d’Agua, 2016, et Ponciá Vicêncio, 2017) sont aussi sur la liste. On pourrait également mentionner le succès de l’exposition Ancestral: Afro-Américas, accueillie successivement dans plusieurs centres culturels du Brésil.
  • 48. Leônidas Oliveira, Arte, Cultura e Fé, Belo Horizonte, C/Arte, 2024, p. 52.
  • 49. Mgr Jean-Marc Aveline, « Préface » à Jacques Pantaloni, Le chercheur et le pèlerin, Marseille, Chemins de dialogue, 2017, p. 13.