Une terre partagée
En 2018, au moment où s’ouvre un nouveau cycle de protestations suite à l’annonce par Donald Trump du transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, Stéphanie Latte Abdallah évoque la perception d’une « catastrophe continue » dans laquelle s’est installée la société palestinienne, et en particulier sa jeunesse. Alors que la perspective d’une solution à deux États paraît hors d’atteinte, les Palestiniens sont plus que jamais tentés de lire le présent à l’aune du passé, et de l’exode de 1948.
La violence exercée contre les manifestants gazaouis le 14 mai dernier à Gaza est survenue alors qu’un nouveau cycle de protestations s’est engagé depuis l’annonce par Donald Trump du transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, prévue à la date anniversaire de la création de l’État d’Israel en 1948. Cette décision, prise au mépris du droit international, ne pouvait qu’attiser les contestations : le plan de partage de 1947 reconnaissait un statut spécifique et international pour Jérusalem (corpus separatum), et le Conseil de sécurité de l’ONU a pris plusieurs résolutions contre l’occupation de la partie Est de la ville, puis contre son annexion unilatérale par l’État israélien, que formalisait la loi de Jérusalem de 1980. Le statut de Jérusalem devait faire partie du dernier round des accords d’Oslo, et en tout état de cause, d’une solution négociée entre les deux parties qui, dans le cadre d’une solution à deux Etats, verrait la souveraineté palestinienne sur la partie-Est de la ville entérinée. En touchant au lieu le plus symbolique et emblématique de la dépossession pour les Palestiniens, Trump a donné son blanc-seing aux politiques de colonisation israélienne qui construisent des états de fait sur le terrain : on compte ainsi 200 000 colons à Jérusalem-Est pour une population arabe de 320 000 et 450 000 en Cisjordanie. En appuyant ouvertement le gouvernement israélien qui mène cette politique, voire en y participant indirectement par le biais de soutiens financiers aux colonies apportés par l’ambassadeur américain en Israël ou la famille de son gendre Jared Kushner, Donald Trump et l’administration américaine ont de facto rompu avec la solution à deux Etats qui a jusque-là été le cadre des discussions et accords internationaux.
La fin de la solution à deux États
Sur le terrain, il est clair pour beaucoup déjà que la solution à deux États n’est pas la voie choisie par les autorités israéliennes alors que le nombre de colons a triplé depuis 1994, et qu’en Cisjordanie, elles ont renforcé leur présence des deux côtés du dit Mur de séparation depuis le déclenchement de la seconde Intifada (2000). Un mur qui, in fine, ne sépare donc pas un espace israélien d’un espace palestinien[1]. C’est ainsi la question même du maintien de l’Autorité palestinienne que cette déclaration est venue raviver quand côté palestinien, nombre de voix issues des partis de gauche, de la résistance populaire ou des mouvements de jeunesse se démarquent de plus en plus visiblement de la solution à deux États défendue par l’Autorité palestinienne pour demander les « mêmes droits » que les Israéliens dans un espace de facto partagé.
Mahmoud Abbas fait en outre face à une forte opposition de la part de la société civile mais aussi des partis palestiniens (Hamas et Front populaire de libération de la Palestine surtout) et maintenant d’une part grandissante des cadres du Fatah et de la jeunesse du parti. Tous s’opposent à sa politique de répression des opposants et des mobilisations pacifiques et dénoncent sa coopération sécuritaire avec Israël, qui se poursuit en dépit de la politique de colonisation, de la guerre à Gaza en 2014, des infractions récurrentes de colons et de groupes religieux extrémistes juifs sur l’esplanade des mosquées, de la grève de la faim des prisonniers palestiniens en Israël en 2017 et encore ces derniers jours de la très violente répression des manifestations pacifiques hebdomadaires de la « Grande Marche du retour » lancée à Gaza le 30 mars 2018 lors de la commémoration du Jour de la terre. Peu après la terrible journée du 14 mai pendant laquelle plus de 60 personnes ont été tuées, on comptait 117 Palestiniens morts sous les balles de l’Armée israélienne et près de 13000 blessés dont près d'un quart très grièvement par armes à feu qui laisseront de lourds séquelles et handicaps, surtout avec le manque criant d’infrastructures médicales fonctionnelles et de matériel pour les soigner.
La Grande Marche du retour
Ancrée sur la question du retour des réfugiés (1, 3 million de Gazaouis sur une population de 2 millions), cette mobilisation a été initialement prévue pour durer jusqu’au 15 mai, jour de la commémoration de l’exode (nommée la Nakba, la catastrophe) de près de 900 000 palestiniens lors de la guerre de 1948[2], puis au-delà. Des camps dit du retour ont été mis en place sur les cinq lieux de mobilisation, à faible distance de la barrière de sécurité qui enclos Gaza, qui ressemblent à de grandes kermesses : des tentes portent le nom des villages détruits ou dépeuplés, certains racontent l’histoire de l’exode aux plus jeunes, des débats et des lectures ont lieu, des artistes y travaillent, des Gazaouis y dorment. On y invente des manières de militer et de lutter avec les moyens du bord, en confectionnant des masques anti-gaz avec des oignons, en s’aidant de pneus en feu et de miroirs pour se dérober à la vue des soldats, en chargeant des cerfs-volants de caméras et parfois de liquide incendiaire pour abîmer les champs de l’autre côté de la barrière. Initiée par la société civile et des mouvements de jeunes, la mobilisation a été rapidement cooptée par l’ensemble des factions politiques palestiniennes, et notamment par le Hamas. Cette « Grande Marche du retour » participe toutefois d’un mouvement de fond qui est loin de se résumer à l’instrumentalisation politique et à la bataille médiatique dont elle fait l’objet entre Israël et le Hamas. Ce sont bien les conditions de vie, les états de fait sur le terrain et l’absence de perspective d’avenir, accrue par la politique américaine actuelle, qui ont déclenché cette mobilisation qui entend remettre Gaza et son enfermement au centre de l’attention internationale. Aux conséquences économiques et sociales du blocus israélien maintenu depuis 2007 s’est ajouté celui que met en œuvre l’Egypte de Sissi[3]. La pénurie d’électricité, d’eau[4], de travail, d’infrastructures et de matériel médicaux, de produits de première nécessité est d’autant plus grande depuis la destruction par les autorités égyptiennes de l’ensemble des tunnels économiques entre Gaza et l’Egypte qui permettaient d’acheminer les biens entre 2007 et 2013 : en 2010, les deux tiers des importations passaient par les tunnels. Les guerres conduites par Israël à Gaza en 2008-2009, 2012 et 2014 ont profondément marqué et accru la vulnérabilité des habitants. Les coupes budgétaires américaines à l’Unrwa – l’agence onusienne qui fournit des aides sociales, entretient un réseau d’écoles et de centres de santé et est un employeur clef à Gaza (qui rémunère 12500 personnes) - et tout dernièrement la suspension du paiement des salaires des fonctionnaires par l’Autorité palestinienne (représentant 70 millions de dollars mensuels) qui fait pression pour reprendre le contrôle à Gaza, ont encore réduit les sources de revenus des Gazaouis qui sont dépendants à près de 80% d’apports extérieurs : le taux de chômage est de 43, 9%[5] et un peu plus de la moitié de la population est en situation d’extrême pauvreté.
Une longue histoire de résistances
Cette forme de mobilisation rappelle la marche du 15 mai 2011 dans le Golan et sur la frontière libanaise et les Marches du retour des déplacés de l’intérieur organisées chaque année depuis quasiment 20 ans, le jour de l’indépendance d’Israël[6], par une association de Palestiniens citoyens d’Israël. Plus largement, elle s’inscrit dans une transformation longue des modes d’action militants en Palestine depuis le lancement en 2004 de manifestations et marches hebdomadaires dans des villages de Cisjordanie touchés par le Mur et la colonisation, à Nailin, Beilin, Beit Omar, Qufr Qadoum, Nabi Saleh ou dans la vallée du Jourdain. Ces formes de résistance populaire non-violentes ont visé à défendre les droits des Palestiniens par des actions parfois innovantes (performances, création ex-nihilo des villages de Bab al-Shams près de Jérusalem en janvier 2013 et de Ein Hijleh dans la vallée du Jourdain en 2014) destinées à gagner la bataille des images et de l’opinion internationale. Les partis politiques ont longtemps regardé ce type d’actions avec condescendance. Toutefois, leur multiplication, leurs succès et leur capacité à fédérer des militants de générations et de parcours divers, de même que l’influence croissante du Bds[7], la campagne nationale et internationale de boycott des institutions et des produits israéliens lancée en 2005 par un collectif d’Ong, a changé cette perspective. De nombreuses personnalités politiques ont appelé à fédérer les luttes, que ce soit au Fatah, notamment Marwan Bargouthi, au Front Populaire de Libération de la Palestine (Fplp) ou maintenant au Hamas. En dépit de l’échec actuel de la réconciliation entre le Hamas et le Fatah, des leaders de différentes factions discutent conjointement de l’importance d’opérer un tournant stratégique en prenant acte du peu de résultats obtenus, pour les uns par les négociations, et pour les autres par les armes. Discrédités aux yeux de la société palestinienne, les partis revendiquent maintenant, de façon plus ou moins instrumentale et circonstancielle, la résistance populaire et s’associent aux initiatives de la société civile qui inscrivent la cause palestinienne dans une longue filiation de luttes pacifiques contre la colonisation ou l’apartheid bénéficiant d’une forte légitimité internationale.
La Nakba continue
Alors qu’Israël fête ses 70 ans d’existence, le présent et l’absence d’avenir ont poussé les Palestiniens à regarder plus en arrière encore et à lire le présent à l’aune du passé et de l’exode : le blocus de Gaza, la colonisation, également en Cisjordanie et à Jérusalem, sont vus comme la suite d’un processus, avec la non reconnaissance et la destruction des villages Bédouins d’Israël entérinées par le Plan Prawer en 2011. En 2017, le Hamas a de fait reconnu dans sa nouvelle charte l’existence d’Israël dans ses frontières d’avant la guerre de 1967 tout comme le Fatah l’avait fait en signant les accords d’Oslo. Toutefois, l’impasse actuelle conduit toujours plus de Palestinien·ne·s des Territoires occupés, dont de nombreux artistes et collectifs militants et alternatifs (tel que Campus in Camps), à soutenir l’idée d’une solution à un Etat, même si elle ne fait pas encore l’objet de scénarii concrets et d’un consensus et cadre juridique internationaux contrairement à la solution à deux Etats. Ils reviennent sur l’histoire de 1948 pour replacer l’expérience des réfugiés au cœur de la question palestinienne, et faire valoir leurs droits sur la terre de la Palestine historique, à la compensation et à une reconnaissance mémorielle. Ils sont soutenus par des Palestiniens d’Israël et des militants israéliens, comme l’association Zochrot, créée en 2001, qui s’est associée aux Marches annuelles du retour des déplacés de l’intérieur. En 2014, avec un groupe de jeunes militants palestiniens citoyens d’Israël originaires du village de Galilée d’Iqrit qui maintiennent depuis quelques années une présence et des activités sociales et culturelles dans leur village dépeuplé en 1948[8], elle a créé l’application iNakba qui localise et documente visuellement les villages détruits. Le centre alternatif de recherche sur Israël De-Colonizer créé en 2015 poursuit cette même démarche.
Dans la société palestinienne, c’est ainsi la perception d’une « Nakba continue » à l’œuvre des deux côtés de la ligne verte[9] qui unifie un territoire politique et mémoriel fragmenté par l’histoire, la colonisation israélienne et les divisions intra-palestiniennes. En Israël, en dépit d’une forte droitisation politique depuis une décennie et de lois visant à interdire la commémoration de la Nakba (en 2009 et 2011), une remontée de la mémoire est à l’œuvre. D’abord très marginale, elle influence à présent plus largement la société israélienne. Ainsi, selon une enquête récente, près de 20% des Israéliens seraient aujourd’hui en faveur du retour des réfugiés palestiniens et ainsi pour une coexistence sur une terre unie et partagée[10].
[1] Voir Stéphanie Latte Abdallah, Cédric Parizot (dir.), Israël-Palestine. L’illusion de la separation, Aix-en-Provence, PUP, 2017.
[2] Selon les chiffres des organisations humanitaires et internationales alors présentes sur place : la Croix-Rouge, les Quakers puis l’UNRWA – Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine. Voir Stéphanie Latte Abdallah, Femmes réfugiés palestiniennes, Paris, PUF, 2006.
[3] Suite à la répression meurtrière de la Grande Marche, l’Egypte a enfin annoncé le 18 mai l’ouverture pour raisons humanitaires de sa frontière à Rafah pendant le mois de Ramadan.
[4] Les gazaouis ont accès à un maximum de 6h d’électricité par jour ; 90% de l’eau n’est pas potable.
[5] Palestinian Central Bureau of Statistics, avril 2018.
[6] Selon le calendrier hébraïque, ce jour change. Cette année ce fut le 19 avril.
[7] Boycott, Désinvestissement, Sanctions.
[8] Des mouvements similaires existent dans d’autres villages de Galilée comme (Kfar) Birim.
[9] Ligne d’armistice de 1949 qui sépare selon le droit international Jérusalem-Est et la Cisjordanie d’Israël.
[10] Conduite par Eitan Bronstein (fondateur de Zochrot) et Eléonore Merza dans l’ouvrage « Comment dit-on ‘Nakba’ en Hébreu ? » (en Hébreu) (Tel Aviv, Pardes Publishing House, 2017).