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De l'imposture au sophisme, la science du climat vue par Claude Allègre, François Ewald et quelques autres

mai 2010

#Divers

Le dernier livre d’entretiens de Claude Allègre publié en février 2010 est un livre de dénonciation d’une soi-disant imposture climatique. La théorie selon laquelle les émissions de gaz à effet de serre dues à l’activité humaine depuis le début de la révolution industrielle seraient en train de bouleverser le climat de la planète, théorie dont les prémisses ont été le fait de savants du xixe siècle comme Joseph Fourier ou Svante Arrhenius1, est présentée comme un mythe sans fondement scientifique2.

Il s’agirait même d’un mythe imposé à la communauté internationale à la suite d’une prise du pouvoir par un petit groupe d’hommes sans scrupules, avides de fortune ou de gloire, ou emportés par une idéologie écologiste totalitaire – quelques scientifiques mafieux, quelques responsables politiques dont Olof Palme, Premier ministre socialiste suédois assassiné en 1986, et Margaret Thatcher, Premier ministre du Royaume-Uni de 1979 à 1990, et quelques hauts fonctionnaires onusiens. Cette prise de pouvoir n’aurait de précédent, aux yeux d’Allègre, que celle des bolcheviks lors de la révolution russe de 1917.

Au cœur du complot totalitaire se trouverait le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), corécipiendaire du prix Nobel de la paix 2007. Au lieu de se conformer à son mandat officiel qui est de faire un honnête état des connaissances scientifiques sur le changement climatique (origines, processus, impacts, instruments d’action) fondé sur une revue critique de la littérature scientifique publiée, ce groupe aurait, d’après l’accusation, imposé un dogme « réchauffiste » et disséminé une vision catastrophiste du climat, tout en faisant preuve d’un sectarisme acharné contre les très nombreux scientifiques en désaccord avec leur thèse. Il faudrait donc supprimer le Giec. À cela notre auteur ajoute des attaques personnelles dénigrant les climatologues français les plus en vue comme Jean Jouzel et Hervé le Treut.

Ce livre a bénéficié d’un accueil complaisant de la part des médias audiovisuels qui lui ont donné un grand retentissement, quelques semaines après l’insuccès de la conférence de Copenhague sur le climat et les mises en cause par la presse d’un supposé climategate3, mais a trouvé un accueil rétif de la part de certains journalistes de la presse écrite.

Sur son blog accueilli par le journal Libération4, Sylvestre Huet a entrepris depuis février 2010 un debuggage systématique des approximations, erreurs, manipulations et affabulations contenues dans l’ouvrage. Le 25 février, Anne Bauer5, journaliste aux Échos, en faisait une recension honnête, mais sans fard : par sa mauvaise foi et son simplisme, l’ouvrage s’assimilait à un pamphlet ; ce n’était pas le livre d’un homme de science. Trois jours plus tard, Stéphane Foucart6, journaliste au Monde, pointait le « Cent-fautes de Claude Allègre » : le livre est truffé d’erreurs, il se réfère à des auteurs ou à des articles qui n’existent pas, il assimile les opinions de présentateurs météo de la télévision américaine à celles de scientifiques du climat, il enrôle arbitrairement des scientifiques au service de points de vue qu’ils ne défendent pas, etc. En deux mots, le livre est profondément malhonnête.

Des intellectuels et des chercheurs d’autres disciplines à la rescousse d’Allègre

C’est dans ce contexte que le 2 mars 2010, les Échos ont publié une « apologie de Claude Allègre » signée François Ewald, cet ancien assistant de Michel Foucault devenu l’intellectuel de la Fédération française des sociétés d’assurance puis le titulaire d’une chaire au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). Ewald s’en prenait aux journalistes qui auraient fait preuve d’intolérance et cédé à leurs convictions militantes. Protestant avec gravité, il le faisait, prétendait-il, au nom de l’éthique des sciences : pointer les erreurs serait une manière d’esquiver la thèse centrale de l’ancien ministre. Et Ewald de juger impératif un débat national sur les conditions de transformation d’une « hypothèse douteuse » (celle du réchauffement climatique en cours et à venir) en « dogme ». Et de voir en Allègre un nouveau Michel Foucault déconstruisant l’imposture climatique née des amours adultères de la science et du pouvoir !

Il y a dans le procédé une stupéfiante inversion des termes. C’est au nom de l’éthique des sciences que le sophiste s’en prend à ceux qui pointent des erreurs, alors que ces derniers ne font que pratiquer la plus élémentaire des discussions critiques qui forment l’ordinaire de la pratique scientifique : si ce que vous dites s’appuie sur des erreurs, ce que vous dites ne peut pas être admis. L’éthique des sciences commence par le respect des règles de la vie scientifique : le souci de la démonstration et de la preuve, la précision des sources, la publication de travaux dans des revues scientifiques, tous éléments qui mettent à l’épreuve des allégations ou hypothèses avant d’en faire un savoir admis digne d’être communiqué comme tel au grand public. Ce qui est reproché à Allègre ce n’est pas d’avoir des idées et des opinions, aussi farfelues et brouillonnes soient-elles, mais d’usurper l’autorité de la science sans en respecter aucune des règles. Allègre le revendique d’ailleurs en faisant de sa position de sniper de la communauté scientifique compétente, qu’il juge médiocre, pervertie par ses intérêts financiers et manipulatrice, la preuve intrinsèque et ultime qu’il a raison : tous les génies n’ont-ils pas bousculé les préjugés et les routines de leur temps ?

À la suite d’Allègre, Ewald met en cause les modèles numériques utilisés par les climatologues. Il y voit une base précaire. C’est l’axe d’attaque que Benoît Rittaud avait choisi. Rittaud est un spécialiste de la vulgarisation mathématique. Il a publié en février 2010 un livre consacré au « mythe climatique7 ». À ses yeux, l’activité humaine n’a rien à voir dans le réchauffement climatique et ce dernier est un épisode négligeable dont il ne faut pas s’occuper. Reconnaissant la réalité d’un réchauffement et feignant la modestie – il dit ne pas savoir quelles en sont les causes, certainement complexes –, il fonde principalement sa démonstration sur une déconstruction statistique de la reconstitution des températures moyennes du globe depuis 600 ans sous la forme d’une crosse de hockey publiée par Michael Mann (Mit) et des collaborateurs en 19988. Cette reconstruction a donné lieu en Amérique du Nord à une controverse scientifico-politique mouvementée sur plus de dix ans. Néanmoins, un rapport consacré à cette controverse par le National Research Council américain conclut qu’il y a bien des erreurs statistiques dans l’article original mais que cela n’affecte pas sensiblement les conclusions principales du papier, qui sont d’ailleurs confirmées par d’autres méthodes statistiques9. Pourtant Rittaud feint de ne voir que des artefacts statistiques dans cette reconstitution10 et surtout d’y voir le socle essentiel, et défaillant, de preuve à l’appui des travaux des climatologues11. Or le contenu scientifique des travaux sur le réchauffement induit par l’augmentation de la concentration atmosphérique des gaz à effet de serre ne dépend en rien de cette courbe, mais d’une modélisation numérique construite sur des relations mobilisant les lois de la physique que personne ne conteste.

Nonobstant cette controverse, l’argument d’une mise en doute de principe des modèles climatiques est à nouveau mis en avant par Henri Atlan dans sa dénonciation publiée par Le Monde d’une « religion de la catastrophe12 ». Ce biologiste spécialiste de la complexité, ancien membre du Comité consultatif national d’éthique, actuellement à la tête d’une unité de recherche de l’hôpital universitaire d’Hadassah à Jérusalem, commence par rendre hommage à la démarche de Claude Allègre, puis introduit son principal argument scientifique : les modèles par observations souffrent d’une sous-détermination des théories par les faits ; les données sont en quantité insuffisante pour le nombre de variables modélisées, si bien que de nombreux modèles aux conclusions opposées peuvent être compatibles avec les données. Il en vient alors, dans un étonnant amalgame13, à dénoncer la croyance aveugle dans la valeur de vérité des modèles qui serait le fait des scientifiques du Giec et leur façon de présenter comme inéluctables des prédictions plus ou moins apocalyptiques. Et Atlan de stigmatiser le dogme digne d’une nouvelle religion « sauvez la planète » imposé par des experts « qui préfèrent de loin être prophètes de malheur », alors, nous dit-il sans le soupçon d’un doute, que celle-ci n’est pas en danger.

Certes, les modèles climatiques ne sont pas des images exactes de la réalité comme le serait une carte à l’échelle 1 et ne permettent pas de prédire l’évolution du climat sur 200 ans de la même manière que la météo est prévue à trois jours. Ils ne sont pas non plus de pures constructions statistiques montées à l’aveugle. Ils s’appuient en particulier sur la connaissance des propriétés physiques régissant l’absorption du rayonnement infrarouge par les gaz-traces et la dissipation de la chaleur. Contrairement à l’accusation erronée selon laquelle seraient choisis de façon ad hoc et variable les paramètres permettant de caler les modèles sur les données d’observation pour le xxe siècle, un système unique d’équations de base permet de reproduire les saisons et les différents climats par grandes régions, mais aussi les climats connus par la Terre en des temps reculés. Cela leur donne quelque fondement à prétendre éclairer les évolutions à venir du fait de l’accumulation atmosphérique de gaz à effet de serre. Il est un fait que ces modèles ne parviennent à reproduire les évolutions observées depuis le xixe siècle qu’en prenant en compte l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine, avec son incidence sur la densité de gaz-traces dans l’atmosphère et l’absorption d’une partie du CO2 par les océans. Les humeurs connues du soleil et du magnétisme n’y suffisent pas !

Il est ainsi curieux de voir ces différents auteurs se livrer à une dénonciation sans nuance d’une théorie solide et robuste, capable de reconstruire les climats réels sur une planète modélisée et de rétro-simuler les évolutions observées dans le passé, et de lui opposer soit des conjectures non étayées comme les variations du rayonnement solaire qui, pour avoir un effet d’ampleur suffisante, demanderaient l’intervention d’un mécanisme d’amplification inconnu, soit la présomption d’intervention d’autres facteurs encore non identifiés et rangés, sans autre élément à l’appui, sous l’appellation de la « complexité ». En fait, l’activité solaire est restée stable et plutôt déclinante au moment même où se produisait une accélération du réchauffement. Encore plus troublant pour les théories « solaires » : la chaleur s’accroît dans la troposphère tandis que la stratosphère se refroidit, ce qui correspond au tableau obtenu à partir de la théorie de l’effet de serre, mais n’est pas directement compatible avec la théorie attribuant au soleil le plus grand poids dans la variation de la chaleur atmosphérique.

Par ailleurs, si l’on veut comme Serge Galam14, sociophysicien au Cnrs, s’abriter derrière les théories de la complexité et du chaos déterministe pour contester le principe même d’un éclairage de l’avenir climatique par la modélisation, alors nos auteurs devraient reconnaître que rien ne peut être exclu, y compris des emballements climatiques extrêmes. En reprenant tous les travaux de modélisation climatique récents et en les réinterprétant à l’aide de modèles statistiques dits « à queue épaisse », très en vogue depuis la crise financière de 2008, l’économiste et statisticien américain de l’université Harvard, Martin Weitzman, a abouti à la formulation suivante15 : pour un scénario de concentration atmosphérique des gaz à effet de serre de 550 ppm, niveau qui devrait être atteint entre 2030, si l’humanité continue sur la tendance actuelle, et 2050, si elle se contente d’une réorientation molle, il existe une probabilité d’environ 5% que l’accroissement de température moyenne du globe dépasse à terme les 11o C. À ce niveau-là, personne ne peut dire quelles formes de vie, y compris celle des hommes, pourront survivre. Qui peut prétendre sérieusement que ce résultat peut être négligé ? Bien qu’on quitte là le terrain de la science pour celui de la politique, c’est pourtant ce que recommande Atlan : afin d’éviter de mettre en danger le développement, « il vaut mieux s’attaquer aux problèmes d’environnement locaux » et se résoudre à s’adapter à ce qui ne pourra pas être évité.

En contrepoint d’une telle position niant tout intérêt à des démarches politiques de prévention des risques globaux au motif qu’il n’y aurait pas de certitude sur les causes et sur les effets – Atlan en profite pour se moquer du principe de précaution qu’il juge condamné à l’autodestruction et qu’il présente comme l’abri des prophètes du malheur16 –, il est piquant de rappeler comment la presse et l’opinion s’en prenaient il y a peu aux économistes pour ne pas avoir été capables de prévoir la crise financière et économique systémique déclenchée en 2008 – ce qui n’est pas vrai pour plusieurs d’entre eux – et de ne pas avoir su alerter sur ces risques quand il en était encore temps. Les mêmes, peut-être, qui qualifient aujourd’hui de « catastrophistes » ou d’« idéologues » les scientifiques qui livrent simplement les résultats de leurs recherches sur le climat ou qui synthétisent dans le cadre du Giec les travaux publiés à l’échelle mondiale sur cette question.

Enfin, contrairement à la thèse d’Atlan sur la facilité pour une pluralité de modèles aux prédictions opposées de pouvoir coller aux données d’observation, aucune équipe de modélisation au monde n’a encore réussi à construire un modèle du climat compatible avec les contraintes et lois physiques et avec les données d’observation qui ne conduise pas à un réchauffement global de la planète. Pourtant il y aurait certainement un prix Nobel à gagner en cas de succès.

On voit que les arguments des « sceptiques » ont fort à faire pour déstabiliser le diagnostic établi sur le fonctionnement du climat et sur ses perspectives d’évolution par les chercheurs qui en ont fait leur domaine de spécialisation. C’est d’ailleurs pour cela que les dénigreurs s’aventurent peu à publier dans les revues scientifiques et préfèrent écrire des ouvrages pour le grand public, disposer de tribunes dans la presse et répondre avec empressement aux invitations à s’exprimer sur les plateaux de télévision. Il est vrai que de ces invitations à occuper les médias ils ne sont pas responsables, mais bien les médias eux-mêmes, d’où le caractère bien souvent biaisé, comme une autojustification implicite, des interventions des animateurs de ces débats, sous prétexte bien évidemment d’une hygiène du doute et d’un combat contre la pensée unique.

Les traits communs d’un argumentaire contestant les sciences du climat

Qu’y a-t-il de commun entre un géophysicien comme Allègre, un biologiste comme Atlan, un sociophysicien comme Galam, un mathématicien comme Rittaud, un philosophe du droit comme Ewald, et d’autres encore ? Certainement pas la compétence sur le sujet de leur intervention ni leurs disciplines d’origine. Alors ? La réponse est le procédé rhétorique employé consistant à récuser une orientation politique – celle d’une politique de prévention du risque climatique et d’une gouvernance mondiale des efforts de maîtrise des émissions de gaz à effet de serre – en prétendant l’appuyer sur l’entremêlement d’une critique scientifique et d’une critique sociopolitique de l’organisation de l’expertise scientifique internationale, celle du Giec, instituée à la demande du G7 en 1988, à laquelle les chercheurs travaillant sur le climat ont accepté d’apporter leur concours bénévole. Ces chercheurs se trouvent d’ailleurs enfermés par leurs détracteurs dans une posture dogmatique en les désignant par des qualificatifs comme « réchauffistes », ou « carbo-centristes ». Et tous nos critiques mobilisent en dernier ressort la menace d’une emprise totalitaire. Tel est en effet le trait le plus surprenant de leurs discours : l’imbrication de l’invocation de menaces pour la démocratie et de considérations sur la politique à suivre – s’occuper de problèmes plus immédiats et plus urgents – ou à ne pas suivre – prendre au sérieux la question climatique au point de mettre sur pied un dispositif international de maîtrise des émissions de gaz à effet de serre – avec une mise en cause des scientifiques du climat et une prétendue réfutation des connaissances accumulées par ces derniers. On aurait pu s’attendre à ce que chacun ait à cœur de s’en tenir à une critique relevant de son propre domaine de compétence, la philosophie pour les uns, la sociophysique, les mathématiques ou la biologie pour les autres, et que tous respectent la distinction entre discussion scientifique et débat idéologico-politique. Cela aurait révélé que chacun avait alors peu de choses à dire de décisif tant sur l’aspect scientifique que sur le débat économique et politique à mener sur la question climatique, bien qu’il ait trouvé urgent de se saisir de cette question et de le faire savoir urbi et orbi.

Ainsi, au nom de quelle compétence le philosophe Ewald pouvait-il qualifier les travaux des climatologues « d’hypothèse douteuse » transformée en « dogme » ? En revanche, on comprend mieux le sens de sa démarche en consultant l’internet. Sur le site de l’institut Turgot, en date du 10 mars 2010, Ewald présente son papier sous le titre : « Le combat autour de Claude Allègre est un combat libéral17 ». Interprétons : si le changement climatique est imputable aux activités humaines, il met en évidence une responsabilité humaine mais ouvre également un espace pour l’action humaine assumant cette responsabilité ; s’agissant de ce que les économistes appellent un bien public planétaire, cette action demande une intervention publique forte, idéalement à l’échelle mondiale18, afin d’organiser fermement et efficacement la transition énergétique vers une économie décarbonée ; or une telle intervention est perçue comme la plus grande menace pour les libertés et le bon fonctionnement des marchés. Voilà pourquoi il faudrait, quand on est libéral, se mobiliser autour d’un Allègre afin de participer à son œuvre de dénigrement, aux yeux de l’opinion, des fondements scientifiques du changement climatique et des dangers que ce dernier recèle : la prise au sérieux du risque climatique devrait conduire au totalitarisme, pas moins19. Il ne peut s’agir pourtant que d’une alliance de circonstance, tant le personnage d’Allègre peine à incarner l’idée qu’on se fait du libéralisme.

Cela conduit à l’interrogation suivante : pourquoi un libéral a-t-il besoin, pour promouvoir ses idées dans la société, de récuser ou de dénigrer la science et de couvrir sans prudence une opération de manipulation de l’opinion publique par un pamphlétaire qui fut un scientifique ? Ces dernières sont-elles si peu convaincantes qu’il lui faille en passer par ces procédés de basse politique ? Sur son site internet, l’institut Turgot a choisi deux mots phares comme emblèmes : responsabilité et liberté, et la responsabilité d’abord. Où se trouve, dans cet épisode, le sens de la responsabilité ?

Une rhétorique déjà utilisée à plusieurs reprises depuis 20 ans

La théorie du complot ourdi par une science appliquée assoiffée de crédits et ayant débouché sur la création du Giec, cette instance au fonctionnement stalinien d’après Allègre, Rittaud, ou Ewald, qui évoquent l’affaire Lyssenko, n’est pas nouvelle du tout. Yves Lenoir l’avait mobilisée le premier en des termes très similaires dans un livre publié en 1992, au titre évocateur : la Vérité sur l’effet de serre. Le dossier d’une manipulation planétaire20. Il utilisait divers procédés rhétoriques, révélés en leur temps pour ce qu’ils étaient21 : l’attribution aux scientifiques du climat d’idées ou d’affirmations qu’ils ne défendaient pas ; l’exagération des formules et l’intrication de la description d’un état du débat scientifique avec des jugements péjoratifs arbitrairement « orientés » ; des erreurs factuelles significatives ; l’imputation imaginaire d’intentions et de projets à des acteurs fantômes agissant dans l’ombre ; la dérision dans l’exposé des arguments scientifiques à l’appui de la théorie du changement climatique ; l’invocation de la démocratie et de la contre-expertise ; en dernière instance, une étrange posture, auto-attribuée, de juge en dernière instance de la valeur scientifique des divers énoncés. Exploitant le fantasme du complot et de la manipulation par une coalition de grands intérêts menaçant la démocratie, se donnant pour un dévoilement de la vérité, ce livre montait de façon factice une affaire en entrelaçant critique sociale et critique scientifique de telle manière que la critique sociale vienne à la rescousse lorsque la critique scientifique était faible et réciproquement, chacune d’elles étant pourtant incapable de tenir la route à elle seule. Il y eut aussi, la même année 1992, sur le problème connexe de l’ozone stratosphérique, Ozone : un trou pour rien22. Le genre n’a pas désempli depuis lors.

En 2001, nous avons eu droit à l’opus du Danois Bjørn Lomborg, devenu un best-seller mondial (plus de 100 000 exemplaires vendus). Se présentant comme un environnementaliste sceptique23, ce jeune auteur qui enseignait la statistique dans le département de sciences politiques de l’université danoise d’Aarhus, prétendait avoir découvert, au terme d’une revue systématique de toutes les données couvrant les principaux problèmes environnementaux de la planète mis en avant par ce qu’il appelait la « litanie », que tous ces problèmes allaient s’améliorant et étaient faussement mis en épingle par des Ong et des scientifiques militants. Usant d’un biais sélectif systématique dans le choix des données collectées, Lomborg assénait sa propre vision du futur – tout ce dont il affirmait que « cela se produira » ou que « cela est très vraisemblable » (likely est un mot qui revenait sans cesse) contre des futurs moins réjouissants (tous ceux dont il affirmait qu’ils étaient « invraisemblables »). Sous couvert de faits, son livre fourmillait de raisonnements spécieux et de jugements normatifs, mobilisant généralement l’économisme le plus simplet.

Parmi ces procédés, deux méritent qu’on s’y attarde car on les retrouve en permanence. Le premier consiste à considérer qu’un problème donné n’existe pas puisque les générations futures qui y seront confrontées feront le nécessaire pour le résoudre et s’y adapter. Il en va ainsi des catastrophes naturelles (inondations, ouragans, etc.) ou de l’expansion géographique de vecteurs de maladies jusqu’alors confinées par le climat à certaines zones du globe. Des générations futures plus riches que les contemporains auront tous les moyens de s’en prémunir. Donc ce ne sont pas des problèmes. Il en va de même des émissions de CO2. Pourquoi s’en préoccuper aujourd’hui, nous disait Lomborg, puisqu’il est plus que vraisemblable que l’énergie solaire prendra le relais des énergies fossiles aux alentours de 2050 ?

Ce faisant, notre auteur ne nous disait rien – hormis qu’il fallait renforcer les programmes de recherche – des conditions économiques, techniques, institutionnelles et politiques qui rendraient effective l’évolution qu’il posait comme déjà là, alors qu’elle n’était qu’un scénario parmi d’autres, et pas du tout le plus vraisemblable, comme le confirment les scénarios énergétiques les plus récents de l’Agence internationale de l’énergie24.

La réalisation de ce scénario supposé résoudre les problèmes dépend précisément des orientations et décisions qui seront prises par les sociétés contemporaines et la communauté internationale, non en 2050, mais aujourd’hui et dans les dix ans à venir. Tenant pour acquis les conditions et moyens qui permettraient à l’humanité de résoudre dans la durée les problèmes identifiés, le raisonnement de Lomborg conduisait précisément à faire que ces conditions et moyens ne soient pas au rendez-vous.

Le deuxième procédé consistait à récuser une action déterminée parce qu’on pourrait faire un autre usage, jugé préférable, des mêmes ressources – concept économique classique et légitime de coût d’opportunité –, sans se demander si cette option alternative appartenait réellement au domaine des options praticables ou sans réfléchir aux moyens pour qu’elle le devienne. En fait, la référence aux alternatives servait seulement à éliminer l’action réellement envisagée. Application : plutôt que de s’infliger des coûts élevés de réduction des émissions de gaz à effet de serre qui devraient principalement profiter, nous disait Lomborg, aux populations des pays en développement dans un siècle, mieux vaudrait investir les mêmes sommes dans la fourniture d’eau potable, d’énergie et de soins médicaux aux populations actuelles de ces pays. Cet argument est très généralement repris par nombre de participants au débat sur le climat depuis Thomas Schelling en passant par Richard Tol et naturellement par nos climato-sceptiques Allègre, Galam, Courtillaud, Rittaud, Atlan et les autres.

Mais voyons la suite du raisonnement : en conséquence, affirmait Lomborg, il fallait immédiatement abandonner le protocole de Kyoto qui avait été adopté en 1997 mais qui n’était pas encore ratifié en 2001 du fait de l’hostilité de l’Amérique de George Bush Jr.25. En effet, expliquait Lomborg, Kyoto n’aurait de sens que comme premier pas dans l’établissement d’un régime international associant les pays en développement – tout le monde est d’accord sur ce point –, qui allaient rapidement constituer la principale source d’émissions au monde – ce qui s’est confirmé au-delà des prévisions. Or, cela n’est pas possible, continuait Lomborg. Pour deux raisons : d’une part ces pays, qui seront les principaux bénéficiaires des actions de réduction des émissions, ne voudront jamais prendre de tels engagements ; d’autre part et surtout un accord global impliquerait des transferts financiers Nord-Sud tellement importants pour obtenir leur consentement que cette solution serait politiquement infaisable. C’est à ce point que l’argument révèle sa vraie nature : l’idée d’investir les mêmes sommes dans l’équipement de base de ces pays au profit des populations démunies n’était donc pas non plus politiquement faisable ! Elle n’avait été mobilisée par Lomborg que pour mieux écarter l’amorce d’une action internationale de prévention du risque climatique.

Lomborg, c’était la double imposture scientifique et environnementaliste : vouloir apparaître comme un scientifique sérieux et un environnementaliste convaincu, au moment où il trahissait à la fois l’éthique scientifique et le combat des environnementalistes. Précisons qu’après avoir été saisi de cet ouvrage, le Conseil danois de la déontologie scientifique avait jugé en 2002 qu’il ne respectait pas les règles en vigueur dans la communauté scientifique et devait être qualifié de malhonnête.

Postulons la bonne foi de tous ceux qui, aujourd’hui, emploient l’argument des urgences immédiates au bénéfice des populations démunies des pays du Sud pour justifier l’abandon de politiques climatiques. Et demandons-leur pourquoi il faudrait choisir entre se préoccuper du long terme à travers l’enjeu climatique et se préoccuper de l’immédiat sous la forme de l’accès de tous à l’eau, à l’énergie ou aux médicaments ? Pourquoi cette alternative-là ? Ne pourrait-on pas en considérer d’autres tout aussi pertinentes ? Par exemple, entre l’aide aux plus démunis des pays en développement et les dépenses d’armement de toutes les puissances – les grandes et les moins grandes, sur tous les continents –, ou les dépenses occidentales pour l’alimentation des chiens, chats et autres animaux de compagnie, ou les milliards de dollars engloutis mondialement dans les jeux vidéo, etc. Au-delà des apparences, il y a quelque chose de profondément artificiel et de suspect dans ce resserrement des termes du choix qui fait que le recours à l’argument du combat contre la misère immédiate devient nauséabond. Cette posture ignore également l’évidence que s’il se produit de façon anticipée, le réchauffement climatique va très largement amplifier tous les problèmes qui tiennent apparemment à cœur à nos critiques : l’accès à l’eau, la capacité à faire face à des épisodes climatiques extrêmes à répétition, les aléas de la production agricole, l’émergence de nouvelles pandémies, les migrations forcées, etc.

Du risque premier au risque inversé

Il est troublant de voir le succès médiatique et public de ce genre littéraire de la dénonciation et du dévoilement de ce qui serait une science usurpée ou manipulatrice. Prenant apparemment la forme d’une critique scientifique bienvenue, ce genre relève en fait, avec plus ou moins de savoir-faire, du travail du faussaire ou du rhétoricien dévoyé. Comment comprendre que les médias offrent ainsi leurs colonnes, leurs ondes et leurs antennes aux opinions des climato-sceptiques en dépit de la faiblesse des bases scientifiques de leurs énoncés ? Comment expliquer que certains médias soient soudain tout frétillants de pouvoir mettre à terre ce qu’ils avaient porté, il y a peu, au rang des causes les plus élevées ? N’était-ce pas eux, et non les scientifiques du Giec, qui avaient fait preuve d’une surenchère catastrophiste depuis quelques années ?

L’insuccès du Sommet de Copenhague a permis que se gonfle la vague climato-sceptique dans l’opinion. On peut y voir un mécanisme de rationalisation de type freudien : puisque les espoirs ont été vivement déçus tant pour les questions climatiques que pour ce que cet échec signifie plus généralement de l’aptitude et de la volonté des États du monde entier d’engager une action organisée de concert pour protéger un bien commun planétaire, ce qui est éminemment frustrant et inquiétant, mieux vaut mettre fin à la tension en considérant que la cause n’était pas digne d’adhésion. « Ces raisins sont trop verts et bons pour les goujats », disait La Fontaine. En quelque sorte, les interventions médiatiques des climato-sceptiques répondent à une demande et elles ont un marché. L’une et l’autre servent, sur fond de déni de réalité, à conforter un système de croyances autour de la reproduction d’un ordre social un moment ébranlé à la fois par la menace climatique et par la perspective du déclenchement d’une action d’envergure pour y faire face.

Dans un autre contexte, celui du dépérissement des forêts attribué à la pollution acide en Allemagne dans les années 1980, le sociologue Philippe Roqueplo26 avait bien analysé le mécanisme de ce qu’il appelait le « risque inversé ». Faisant écho au risque premier lié à une menace touchant l’environnement biophysique, le risque inversé venait, pour un certain nombre d’acteurs et de groupes sociaux, des possibles initiatives que pouvoirs publics, collectivités locales ou groupes industriels pourraient prendre pour faire face à la menace première. Dans le cas de la menace climatique, le risque inversé est par exemple celui qu’a fait naître la perspective de création d’une taxe carbone ou encore la perspective d’un changement de priorités dans l’allocation des budgets à l’intérieur des sciences de l’univers…

Il n’en est que plus choquant de voir une certaine intelligentsia française, écrivains, « penseurs médiatiques », philosophes de salon, qui n’ont pas plus de connaissances en sciences du climat qu’en science tout court, se rallier aussi aisément aux faussaires ou aux rhéteurs dans lesquels ils feignent de voir le nec plus ultra d’une science innovante qui ose renverser la pensée unique avec courage. Déjà dans L’Express du 25 février 1993, une recension du livre d’Yves Lenoir signée de Luc Ferry adressait les plus grandes louanges à l’auteur (« conviction », « talent », « souci de la vérité – vertu rarissime aujourd’hui », « démonstration sérieuse ») sur le mode : « Enfin quelqu’un qui nous dit la vérité. » Lorsque Lomborg a publié son best-seller en 2001, Luc Ferry et Claude Allègre n’ont pas tari d’éloges sur ce travail sérieux et compétent ! En 2010, Luc Ferry fait certainement preuve de constance idéologique en joignant encore sa voix à celle d’Allègre. Que dire des commentaires d’André-Gérard Slama reprochant au Giec d’avoir rompu avec la science et d’être porteur d’une « idéologie réchauffiste », ou d’Élisabeth Badinter qui, dans son combat contre le naturalisme, en vient à nier le problème climatique « car le climat a toujours connu des variations », ou d’autres « penseurs » et « essayistes » comme Dominique Lecourt27 réduisant l’état des connaissances scientifiques compilées par le Giec à une insupportable opération de peur et de culpabilisation ? Et d’autres encore. Ces éminents intellectuels ont-ils pris connaissance des rapports successifs du Giec depuis 1990 avant de se faire un jugement et de le faire connaître au grand public ?

Du haut de leur incompétence, tout un ensemble de personnalités en vient à juger que les milliers de scientifiques qui font leur travail avec sérieux sont des idéologues ou des incapables, sauf dans l’art de la manipulation, tandis que les contestataires aux compétences climatologiques non établies, les faussaires, imposteurs et rhéteurs médiatiques seraient a priori les vrais savants qui oseraient enfin dire la vérité (« le roi est nu ») jusqu’alors étouffée par des procédés inavouables…

L’invocation perverse du débat public

Il y a un point d’importance dans la rhétorique d’Ewald sur le climat, comme de tous ceux qui veulent accréditer des thèses que la science n’admet pas, tels les créationnistes : l’invocation du nécessaire débat public pour que chacun puisse se faire son opinion. S’abritant derrière le paravent de la démocratie, il s’agit en l’occurrence de faire reconnaître un contenu de vérité à des allégations qui n’ont pas passé les épreuves de la critique scientifique. Comme l’écrivait en avril 2006 Susan Woodbury28, présidente de la Société météorologique et océanographique canadienne, face à une demande pressante de climato-sceptiques au Premier ministre canadien Harper, d’organiser un débat national où seraient confrontées les « thèses » en présence : « Nous soutenons l’idée d’un programme d’information du public sur le changement climatique. Cependant, nous ne croyons pas que la consultation du public soit un moyen crédible d’évaluer la science du changement climatique. » Et Woodbury de renvoyer aux travaux du Giec, meilleure synthèse disponible des connaissances mondiales sur le sujet. Se référer au débat public pour juger de la scientificité de différents énoncés, c’est transposer dans l’ordre de la connaissance scientifique une procédure politique, au rebours d’une éthique des sciences. N’était-ce pas Raymond Aron qui voyait dans la soumission de la science au politique l’une des sources du totalitarisme ?

Sans relever du même type d’épreuves que l’activité scientifique, les compétitions sportives offrent un exemple à méditer : les journalistes et les passionnés, même les penseurs, peuvent bien donner leur appréciation, avant et après les épreuves, sur la valeur des sportifs en compétition, les radios peuvent bien organiser des débats sur les atouts, les chances ou les mérites des athlètes, ce n’est pas la mise en débat public qui forme le cœur de l’épreuve sportive. Il en va de même pour la science, à la différence près que le public ne peut pas observer de visu les épreuves et leurs résultats, c’est-à-dire disposer d’une intelligibilité sensible immédiate. Ce spectacle lui est fermé du fait qu’il n’y a pas de science sans détour par une construction, une abstraction, une généralité, pas de science sans connaissances et sans compétences préalablement acquises. Alors le public est tenté de renvoyer chacun dos à dos, ou de choisir l’une des « thèses » en fonction de croyances a priori, ce qui est le but recherché par les détracteurs. Et Ewald, par une inversion sidérante, de faire mine de se lamenter : « Par un étrange retournement, la science n’est plus aujourd’hui ce qui vient décevoir les préjugés que ce qui fabrique les opinions. Personne n’a rien à y gagner. » De quel côté sont aujourd’hui les croyances et les préjugés conservateurs ? Où sont ceux qui éclairent les enjeux du monde de demain et invitent à faire un retour réflexif sur les formes prises par le développement technique et économique depuis le xixe siècle ?

La responsabilité des médias

Quel est le rôle des médias dans tout cela ? S’ils n’y prêtent attention, ils offrent une plate-forme inespérée aux faussaires ou aux savants autodésignés. Le détournement du principe de l’équilibre démocratique de l’expression des opinions en est le vecteur. Dans la mise en œuvre pratique, c’est, au mieux, la règle de l’égalité des moyens (présence, temps de parole) donnés aux deux « camps » en présence : les pour et les contre, agençant ainsi une fausse symétrie du vrai et du faux. « L’équité » commanderait de traiter de façon égale la parole des représentants des « défenseurs » de la « thèse » du changement climatique d’origine anthropique et celle de ses détracteurs.

Un piège redoutable se referme alors sur les scientifiques concernés, ceux qui, à travers le vocable « officiel » dont on les affuble ou du fait de leur participation aux travaux du Giec, voient l’indépendance de leur jugement scientifique récusée sans discussion. Si ces spécialistes compétents acceptent le débat avec leurs contradicteurs qui ne le sont pas, cela revient implicitement et indûment à reconnaître un statut scientifique à des allégations que la communauté scientifique s’est refusé à admettre. En effet, les conditions d’un débat public orchestré par les médias ne permettent pas, en pratique, la mobilisation des ressources (temps nécessaire au développement d’une argumentation, mobilisation de données, étude critique de la littérature scientifique publiée) indispensables aux scientifiques pour faire un sort à des propos non fondés. S’ils refusent le débat, ils donnent à voir l’apparence d’une attitude fermée, qui sera interprétée comme sectaire, dogmatique et contraire à l’éthique de la discussion scientifique ; ils donneront l’impression d’avouer qu’ils ont quitté le terrain scientifique pour se réfugier dans le dogme, ou de manifester une situation de faiblesse et d’incapacité à réfuter les propos des détracteurs.

Que le débat politique soit légitime pour déterminer la politique climato-énergétique à adopter, il n’y a aucun doute. Il est vrai, par exemple, qu’entre un scénario où la France laisse aller ses émissions de gaz à effet de serre jusqu’en 2050 et un autre où elle entreprend de diviser par quatre ses émissions par rapport à leur niveau de 1990, soit une division par six au regard d’un scénario de laisser-aller, l’impact cumulé sur la concentration atmosphérique des gaz à effet de serre au niveau planétaire est de moins de 1 ppm, pour un niveau de 435 ppm en 2009 et une augmentation annuelle comprise depuis les années 2000 entre 2 et 3 ppm. Autant dire qu’en mettant de côté toutes les justifications étrangères au problème climatique stricto sensu, comme la dépendance énergétique vis-à-vis des pays du Golfe et de la Russie ou la préparation à un prochain choc pétrolier du fait de l’atteinte imminente du peak oil, une France soucieuse des seuls bénéfices pour elle de son action climatique ne s’engagerait pas dans une stratégie ambitieuse de réduction des émissions de gaz à effet de serre, pas plus d’ailleurs qu’une France altruiste mettant en rapport les coûts qu’elle aurait à supporter et les bénéfices de son action pour l’ensemble de la population mondiale29, du moins si l’on s’en tient à l’ordre de grandeur des évaluations économiques auquel avait abouti le fameux rapport préparé sous la direction de Lord Nicholas Stern rendu en octobre 2006 et promu par le gouvernement britannique30.

Seules des considérations étrangères à la question climatique ou une posture morale de type kantien, passant sans contradiction le test de la généralisation des règles de conduite, parviennent à justifier pleinement une stratégie de la nation française visant à réduire drastiquement ses émissions de gaz à effet de serre. Toutefois, depuis que le problème est sur l’agenda, c’est-à-dire depuis le milieu des années 1980, le débat a été lancé à plusieurs reprises, sans aboutir de façon convaincante sur des dispositifs internationaux et nationaux d’action : en vingt ans la France a fait un peu mieux que stabiliser ses émissions. Il lui en resterait quarante pour les diviser par quatre. Une quinzaine d’années a été perdue en pratique, en France et ailleurs dans le monde, éloignant toujours plus la possibilité d’atteindre l’objectif que l’Union européenne a retenu et que l’Accord de Copenhague mentionne : organiser les actions de tous de façon à avoir une chance raisonnable de limiter l’accroissement de température à 2 oC par rapport à l’ère préindustrielle.

Du fait du présentisme de l’époque qui se manifeste par l’absence de mémoire des débats successifs menés depuis 1990 dans le pays, il est légitime de relancer le débat sur la politique climatique de la France et de l’Europe, en ce moment de grande hésitation ouvert par l’insuccès de Copenhague. Encore faudrait-il que ce débat puisse s’engager sur une base saine et non dans la confusion entretenue autant qu’ils le peuvent par les Allègre, Ewald et quelques autres. Établir une base de connaissances partagée à l’échelle mondiale, sans voiler les incertitudes, c’était le mandat reçu par le Giec à sa création. En dépit de ce qui est dit allègrement dans la presse depuis quelques mois, ce dernier a remarquablement rempli son mandat jusqu’à présent, malgré les nombreuses tentatives de déstabilisation qu’il a connues depuis 1988. Une erreur empirique faite dans le rapport du Groupe 2 de 2007 concernant la date de fonte des glaces de l’Himalaya, ou l’affirmation erronée, mais extraite d’un document du gouvernement néerlandais, selon laquelle plus de la moitié du territoire des Pays-Bas serait sous le niveau de la mer, alors qu’il s’agissait de qualifier la partie du territoire qui pourrait être inondée sous l’action conjointe de la mer et des fleuves, ne sont pas de nature à remettre en cause le bilan scientifique établi dans le rapport du Groupe 1, ou les scénarios d’émission et l’analyse des instruments de politique présentée dans le rapport du Groupe 3…

Inversant les rapports du faux et du vrai, surfant sur les thèmes à la mode comme la déconstruction de la science et le débat public, employant des méthodes de combat de rue comme le dit l’éditorial de la revue Nature de mars 2010, les imposteurs et sophistes climato-sceptiques les plus en vue en viennent à leur objet véritable : délégitimer à la racine des politiques publiques du climat « aussi coûteuses qu’inefficaces », disait Ewald. Avec le talent qui leur est propre, ils pratiquent les recettes bien décrites par David Michaels dans son livre31 documentant les stratégies de décrédibilisation des bases scientifiques de la gestion des risques sanitaires aux États-Unis. La France de l’esprit est soumise ces temps-ci à de bien mauvais vents.

  • *.

    Directeur de recherche au Cnrs, École polytechnique.

  • 1.

    Les Éditions La Ville brûle ont réuni dans un ouvrage six textes pionniers de savants du xixe siècle publiés entre 1824 et 1897 : Sur les origines de l’effet de serre et du changement climatique, préfaces d’Édouard Bard et de Jérôme Chapellaz, Paris, Éditions La Ville brûle, février 2010.

  • 2.

    Si réchauffement il y a, nous dit l’auteur, cela n’a rien à voir avec l’activité humaine, mais sans doute avec les variations de l’activité solaire ou avec le magnétisme ; de toute façon, il est impossible de prévoir le climat à 100 ou 200 ans puisque la météo ne permet pas de faire des prévisions au-delà de 8 jours…

  • 3.

    À la suite du vol de la correspondance électronique des climatologues de l’université d’East Anglia au Royaume-Uni, des accusations de rétention de l’information, de manipulation des données et de concertation pour empêcher la publication d’articles contestant la théorie dominante ont été diffusées sur l’internet, puis relayées par la presse et des responsables politiques hostiles aux politiques climatiques. Une commission d’enquête du Parlement britannique constituée pour faire la lumière sur cette affaire a rendu son jugement en mars 2010 : la probité des chercheurs est intacte et leur comportement a été conforme aux normes professionnelles du milieu scientifique ; cependant, un effort plus grand de transparence des données scientifiques est recommandé.

  • 4.

    http://sciences.blogs.liberation.fr/

  • 5.

    Anne Bauer, « Le “climato-sceptique” en chef perd le Nord », Les Échos, 25 février 2010, p. 13.

  • 6.

    Stéphane Foucart, « Le cent-fautes de Claude Allègre », Le Monde, 28 février 2010.

  • 7.

    Benoît Rittaud, le Mythe climatique, Paris, Le Seuil, coll. « Science ouverte », 2010.

  • 8.

    M. E. Mann, R. S. Bradley et M. K. Hughes, “Global-Scale Temperature Patterns and Climate Forcing over the Past Six Centuries”, Nature, 23 avril 1998, 392, p. 779-787.

  • 9.

    Nrc Committee on Surface Temperature Reconstructions for the Past 2, 000 Years, Surface Temperature Reconstructions for the Past 2, 000 Years, Washington, D.C., The National Academies Press, 2006.

  • 10.

    En revanche et curieusement, cet auteur s’affirme certain de l’effondrement imminent de la thèse « réchauffiste » sans partager avec le lecteur les raisons scientifiques étayant cette certitude. Que ne se livre-t-il pas au même travail de déconstruction statistique des thèses adverses, par exemple celle qui attribue au soleil l’essentiel des changements du climat pour les xxe et xxie siècles !

  • 11.

    De même Rittaud entend-il tirer un argument décisif d’une apparente panne du réchauffement dans la décennie 1998-2008. Comme il est fréquent en statistiques, le choix des dates encadrant la période examinée peut être critique pour la tendance décelée. En l’occurrence, les deux années 1998 et 2008 ont toutes deux été atypiques, mais en sens inverse, pour des raisons tout à fait identifiées : un épisode fort d’El Niño en 1998 et un épisode inverse de La Niña en 2008. Une fois les données corrigées de ces épisodes, on retrouve la tendance qui fait que les années 2004-2009 ont encore été les plus chaudes jamais connues depuis le début des mesures, confirmant la tendance séculaire depuis 1850. On ne saurait tirer de conclusions fortes sur un éventuel basculement climatique en ne considérant que cinq ou dix années choisies de façon ad hoc.

  • 12.

    Henri Atlan, « La religion de la catastrophe », Le Monde, 27 mars 2010.

  • 13.

    La critique formulée par Atlan à l’encontre du Giec serait plus crédible s’il donnait l’impression d’avoir lu les rapports de cette instance. Or il se trompe dans ce qu’il lui attribue : loin d’asséner une vérité unique et inéluctable, le Giec fait usage de nombreux scénarios et souligne lorsque cela est nécessaire les différents types d’incertitudes et de désaccords associés à la compréhension des processus ou aux projections des climats à long terme. Surtout, le Giec ne fait aucune recommandation !

  • 14.

    Serge Galam, Les scientifiques ont perdu le Nord. Réflexions sur le réchauffement climatique, Paris, Plon, 2008.

  • 15.

    Martin Weitzman, “On Modeling and Interpreting the Economics of Catastrophic Climate Change”, Review of Economics and Statistics, février 2009, 91(1), p. 1-19.

  • 16.

    Cette assimilation ne manquera pas de choquer Jean-Pierre Dupuy qui n’a de cesse de ferrailler en toute occasion contre le principe de précaution et dont les thèses sur le « catastrophisme éclairé » sont construites précisément à partir d’une récusation violente de ce principe, pour manque de radicalité. Voir J.-P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé : quand l’impossible est certain, Paris, Le Seuil, 2002.

  • 17.

    http://blog.turgot.org/index.php?post/Ewald-Allegre

  • 18.

    Sur le même site de l’institut Turgot on trouve, en date du 15 février, un article de Jean-Michel Bélouve glosant sur la mauvaise santé du Giec, mais alertant surtout contre les dangers du projet formé par la diplomatie française et soutenu par le président Sarkozy de voir se créer une organisation mondiale de l’environnement.

  • 19.

    Voir par exemple T. Dalik, Changement de climat, 26 février 2010, site internet de la Droite libre, mouvement associé à l’Ump, http://www.ladroitelibre.com/archives/1020-Changement-de-climat, -suite.html

  • 20.

    Yves Lenoir, la Vérité sur l’effet de serre. Le dossier d’une manipulation planétaire, Paris, La Découverte, 1992. L’obsession première de Lenoir était alors son combat antinucléaire. D’où l’idée que le changement climatique était une invention du lobby nucléaire nouant une alliance avec la science appliquée pour relégitimer le nucléaire…

  • 21.

    Olivier Godard, « Sciences et intérêts : la figure de la dénonciation. À propos d’un livre d’Yves Lenoir sur l’effet de serre », Natures, sciences, sociétés, juillet 1993, 1(3), p. 238-245.

  • 22.

    R. Maduro et R. Schauerhammer, Ozone : un trou pour rien, Paris, Alcuin, 1992.

  • 23.

    Bjørn Lomborg, The Skeptical Environmentalist. Measuring the Real State of the World, Cambridge University Press, 2001. Cet ouvrage a fait l’objet de nombreuses critiques et réfutations. Voir par exemple le très documenté Skeptical Questions and Sustainable Answers, sous la direction de C. Ege et J. Lind Christiansen, publié en 2002 par The Danish Ecological Council ; voir également O. Godard, « Bjørn Lomborg ou Tintin au pays de l’écologie ? », Cahiers de la chaire développement durable X-Edf, janvier 2003, 2003-002, et E. Zaccaï, F. Goor et B. Kestemont, « Quelle importance a l’environnement ? Enseignements du cas Lomborg », Natures, sciences, sociétés, 2004, (12), p. 42-49.

  • 24.

    International Energy Agency (2009), World Energy Outlook 2009, Paris, Iea & Oecd.

  • 25.

    Ce protocole annexe à la Convention sur le climat définit des objectifs quantifiés de réduction des émissions de gaz à effet de serre pour les pays industriels à l’horizon 2012. Il n’est entré en vigueur qu’en 2005 après ratification par la Russie.

  • 26.

    Philippe Roqueplo, Pluies acides, menaces pour l’Europe, Paris, Economica, coll. « Cpe », 1988.

  • 27.

    Dominique Lecourt, « Qui sont les créationnistes », Le Monde.fr, 6 avril, http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/04/06/qui-sont-les-creationnistes-par-dominique-lecourt_1329618 3232.html

  • 28.

    Susan K. Woodbury, “Open Letter to Stephen Harper, Prime Minister of Canada”, 20 avril 2006, http://www.cmos.ca/LettertoPM20Apr06.pdf

  • 29.

    Voir O. Godard, « Hotelling or not Hotelling? Comment calibrer la valeur tutélaire de la tonne de gaz à effet de serre de 2010 à 2050 ? », dans Centre d’analyse stratégique, la Valeur tutélaire du carbone. Rapport de la Commission présidée par A. Quinet, Paris, La Documentation française (rapport 16-2009), avril 2009, p. 317-335.

  • 30.

    Id., “The Stern Review on the Economics of Climate Change: Contents, Insights and Assessment of the Critical Debate”, Surveys and Perspectives Integrating Environment and Society (Sapiens), février 2008, 1(1), p. 23-41.

  • 31.

    David Michaels, Doubt Is Their Product. How Industry’s Assault on Science Threatens Your Health, Oxford University Press, 2008. Dans ce livre, l’auteur analyse les stratégies mises en œuvre par des consultants spécialisés recrutés par des groupes industriels, dont les plus connus opéraient dans l’industrie du tabac, pour pervertir l’information et mettre en doute de façon systématique les résultats scientifiques pouvant aboutir à mettre en cause leurs produits.