#Resist. Introduction
Introduction
Passé la surprise et la consternation, il a fallu se rendre à l’évidence que Donald Trump était bien le 45e président des États-Unis. Mais l’admettre, ce n’était pas pour autant l’accepter, comme le montrent les manifestations et les mouvements de résistance qui se multiplient dans l’ensemble du pays depuis son élection puis son investiture.
Dans un premier temps, c’est l’incrédulité qui a dominé, aux États-Unis, à l’étranger, et jusque dans l’entourage du « candidat-élu ». Lui-même semblait avoir peine à y croire. On a vu se développer un début de contestation de la légitimité de son élection, au fur et à mesure que le décompte des voix montrait qu’Hillary Clinton avait emporté le vote populaire. Pourtant, malgré les pancartes Not my President brandies dans les premières manifestations, cette fois encore, le hiatus entre vote populaire et collège électoral ne suffira pas, semble-t-il, à enclencher un processus de réforme radicale d’un système électoral conçu pour donner plus de pouvoir aux petits États les moins peuplés de la fédération. Et on est finalement frappé surtout par le grand respect des règles qui prévaut le plus souvent, aux États-Unis, sur l’appel indigné à en changer.
Cinq mois après l’élection, et bientôt cent jours après l’entrée en fonction de Donald Trump, ce sont désormais d’autres questions qui semblent dominer le débat : comment pareille prise de pouvoir a-t-elle pu se produire, quelles peuvent en être les conséquences, et que faire pour ne pas y assister, passivement, en espérant que quatre ans passeront vite et que le pire ne se produira pas ? Ces questions sont les nôtres, citoyens d’un monde largement marqué par la puissance américaine, comme viennent de le rappeler les bombardements en Syrie et la façon dont ils pourraient, peut-être, reconfigurer la situation au Moyen-Orient ; mais contre les abus de pouvoir éventuels d’un démagogue imprévisible, les citoyens américains, eux, peuvent agir, et c’est à la vitalité de leur société démocratique et à la détermination de la dissidence qu’elle autorise que nous avons souhaité consacrer ce dossier, en y invitant principalement des auteurs américains.
Si Trump est, jusqu’à la caricature, une personnalité du xxie siècle, l’histoire américaine permet de comprendre les forces qui l’ont porté au pouvoir. Deux nationalismes ont toujours cohabité aux États-Unis, un nationalisme civique, ouvert, fondé sur l’allégeance à la Constitution et les promesses d’une terre d’opportunité ; un autre, plus sombre, fondé sur l’appartenance ethno-raciale et l’appropriation violente du territoire1. De même, comme le montre ici Michael Kazin, le populisme y est une force politique déjà ancienne, capable de modifier en profondeur les équilibres de pouvoir au nom de la défense des petites gens. Trump s’inscrit ainsi dans une lignée de personnages étonnants, dont le succès fut toujours lié à des moyens de communication de masse : la presse d’abord, puis la radio ; la télévision hier, les réseaux sociaux aujourd’hui. L’immigration, moteur de la croissance industrielle au xixe siècle, associée à de nouveaux équilibres géographiques, et à des mutations technologiques, a provoqué plus d’une vague de xénophobie et de violences, comme nous le rappelle Nancy Green. La politique, enfin, a partie liée avec de grands intérêts industriels et financiers, qui ont valu aux gouvernements de Hoover puis de Roosevelt de traiter Mussolini avec bienveillance jusque dans les années 1930, dans un contexte complexe que restitue ici Adam Tooze.
Ainsi, pas plus que les nations européennes, les États-Unis ne sont à l’abri des passions politiques extrêmes, et les écrivains sont là pour nous rappeler qu’ils auraient pu, eux aussi, basculer dans le fascisme après la Grande Dépression. Dans le Complot contre l’Amérique, Philip Roth imagine ce qui se serait produit si l’antisémite Charles Lindbergh avait remporté les élections de 1932 plutôt que Franklin Roosevelt. Sinclair Lewis, dans It Can’t Happen Here, nous fait entendre les accents simples et le « parler vrai » du démagogue Buzz Windrip, qui prend le pouvoir grâce à un inquiétant conseiller de l’ombre : à le lire aujourd’hui, on jurerait que Windrip avait une mèche orange… La question que posent ces romans est celle de la résistance des Américains ordinaires et du tissu civique, quand leur gouvernement bascule dans l’autoritarisme, et de la solidité des institutions démocratiques. Aujourd’hui à nouveau, elle est posée avec force.
Le costume présidentiel n’a pas assagi Donald Trump. Dans le droit fil de ses promesses de campagne, en quelques semaines seulement, il a remis en cause avec fracas des accords internationaux, coupé les budgets d’agences fédérales chargées de réglementer l’environnement ou l’agriculture, nommé un juge ultraconservateur à la Cour suprême, maintenu le projet de construction d’un mur à la frontière du Mexique, et voulu interdire l’entrée sur le territoire américain aux ressortissants de six pays à majorité musulmane.
Si on ne peut attendre ni de sa personnalité instable ni de son entourage divisé de véritables freins à son action, viendront-ils des institutions ? Le président des États-Unis doit composer avec le Congrès, dans une mécanique subtile expliquée par Vincent Michelot. Le Congrès est aujourd’hui dominé par des Républicains ultra-libéraux prêts à tout pour démanteler l’État providence : leurs objectifs ne rencontrent ceux de Trump qu’en partie, mais jusqu’où pourra aller leur alliance de circonstance ? Ayant échoué dans sa négociation d’un plan de réforme de l’assurance maladie pour abroger et remplacer l’« Obamacare », le Président souhaite désormais s’attaquer à la fiscalité, dans l’ignorance totale d’un certain nombre d’équilibres délicats, comme le rappelle ici Olivier Zunz. Il risque fort de découvrir, là aussi, que l’action publique est « plus compliquée » que ce qu’il pensait… Il faudra encore compter, au pays de la séparation des pouvoirs, avec des tribunaux et des juges indépendants, garants de l’ordre constitutionnel. Or tout indique, à ce stade, comme l’espère la juriste et militante démocrate Caroline Fredrickson, que ce troisième pouvoir est déterminé à faire respecter un certain nombre de libertés fondamentales.
Parmi les contre-pouvoirs, mentionnons encore la presse, en guerre ouverte avec le Président, ou l’administration, au sein de laquelle les actes de résistance civile se multiplient. Des fonctionnaires d’agences de recherche publique se mobilisent pour sauvegarder des données sur le climat, des documents ont fuités depuis le cœur de la communauté du renseignement, et plusieurs grands ministères abritent à présent des fonctionnaires rebelles décidés à résister de l’intérieur. Les fils Twitter « Rogue Nasa », « Rogue Potus » ou « Alt State Department » se font la voix de cette dissidence, et #Resist fait office de cri de ralliement virtuel. Mais la résistance aux États-Unis, c’est aussi celle des gens ordinaires, des associations et des manifestations sur la place publique. Après le succès de la Marche des femmes, organisée le lendemain de l’investiture, dont Alice Béja décrit la dynamique d’inclusion, sont venues les manifestations de soutien aux étrangers refoulés dans les aéroports à la suite du « décret anti-musulman » ; ainsi que d’innombrables réunions dans les salles publiques municipales (townhalls) ; une manifestation le jour de remise des déclarations d’impôts pour demander que le Président rende ses avis d’imposition publics ; et bientôt une Marche pour la science.
Car les universités et les artistes se trouvent eux aussi en première ligne, comme le rappellent l’historienne Joan Scott, dans un plaidoyer pour la liberté académique, et Anne Dujin, qui évoque le combat des poètes contre un président au langage si pauvre.
La démocratie américaine, finalement, est-elle en danger ? Quel que soit le tempérament instable du nouveau chef d’État ou le nationalisme apocalyptique d’une partie de ses conseillers, le pays n’a pas aujourd’hui basculé dans l’autoritarisme. La liberté d’expression, de conviction, la liberté de la presse ou celle d’organiser des rassemblements publics n’ont pas été entamées et lorsque celles-ci semblent menacées, on mesure surtout la détermination et la créativité déployées pour les défendre. Cette résistance multiforme rassure, car on comprend que les mœurs démocratiques et la tradition du self-government ont la peau dure. Mais on comprend aussi, à lire cet ensemble de textes, combien le pays est aujourd’hui divisé, travaillé par des expériences et des réalités économiques et sociales radicalement différentes, et des formes de séparatisme. Combien le dialogue est devenu difficile entre les étudiants surprotégés dans les universités de la côte Est et les « petits blancs » des Appalaches. Combien la question raciale continue d’empoisonner le débat politique, et combien la violence, multiforme elle aussi, affleure. Alors que les oppositions se durcissent, ce qui est en péril aux États-Unis aujourd’hui, ce n’est pas le droit à la dissidence, au cœur de la fondation du pays et de sa philosophie politique, mais plutôt la capacité à parler d’un bord à l’autre de l’Amérique, au-delà de profonds clivages sociaux, économiques et culturels, pour retrouver la confiance dans un avenir commun.
Note
- 1.
Voir Anatol Lieven, le Nouveau Nationalisme américain, Paris, Gallimard, coll. « Folio documents », 2006.