L’Amérique contre elle-même

Introduction

La crise démocratique que traversent les États-Unis est aussi une crise des représentations, sociales et culturelles. L’idée même d’Amérique y devient conflictuelle, dans une société fragmentée à l’extrême, où manquent la confiance sociale et l’engagement civique.


Huit ans après l’élection de Donald Trump à la tête des États-Unis, et alors que l’humeur nationale-populiste dont il reste l’incarnation la plus célèbre prospère également en Europe, c’est avec le même sentiment d’incrédulité que nous continuons, malgré tout ce que nous pensions avoir appris dans l’intervalle, d’enregistrer les nouvelles qui nous reviennent d’Amérique. Les images de procès alternées avec celles de meetings politiques, les diatribes incohérentes, les casquettes rouges siglées « Make America Great Again » semblent appartenir à l’une de ces fictions dont Hollywood a le secret, ou à la dernière saison d’une série Netflix, dans laquelle Elon Musk, menaçant de fermer Tesla comme un enfant de casser ses jouets quand on ne cède pas à ses caprices, tenterait de voler la vedette au millionnaire new-yorkais. Depuis l’insurrection au Capitole, le 6 janvier 2021, la machine américaine à créer des héros et des mythes semble s’être affolée.

Le procès qui s’est tenu à Manhattan au mois de mai 2024, à l’issue duquel Trump a été reconnu coupable des trente-quatre chefs d’accusation retenus contre lui, n’a fait que confirmer l’intense polarisation de la vie politique américaine. Les opinions sur le comportement de l’ex-président et l’intégrité du tribunal qui le jugeait s’alignent sur les préférences politiques1. Et ce qui est vrai de l’institution judiciaire s’étend désormais à l’ensemble des institutions, et jusqu’au système démocratique lui-même. Sur tous les sujets ou presque, les clivages entre conservateurs et progressistes semblent de plus en plus insurmontables. L’incapacité à se mettre d’accord conduit à une paralysie des institutions, qui nourrit en retour le mécontentement et la défiance.

Sur les aspects politiques et institutionnels de cette crise démocratique, dont les signes avant-coureurs remontent bien avant l’irruption de Trump, tout a déjà été écrit, ou presque. Le projet de ce dossier est d’en interroger plutôt les soubassements sociaux et culturels. Tocqueville déjà observait que la démocratie, en Amérique, n’était pas seulement un type de régime ou une forme de gouvernement, mais une expérience, nourrie par un ensemble de représentations et de pratiques sociales ordinaires. Aujourd’hui, la polarisation idéologique et les inquiétudes démocratiques dont elle est porteuse sont bien sûr un phénomène politique. Mais elles sont aussi profondément ancrées dans l’évolution de la société et de la culture américaines. Ces mêmes Américains qui se divisent sur le choix des candidats et des programmes regardent des séries télévisées différentes, ne fréquentent ni les mêmes magasins ni les mêmes restaurants, et habitent souvent dans des lieux où ils ont peu de chance de rencontrer des concitoyens qui ne partagent pas leurs préférences politiques.

Cette évolution s’inscrit dans la longue durée. Dans son ouvrage aujourd’hui devenu classique, Bowling Alone: The Collapse and Revival of American Community2, Robert D. Putnam avait mis en lumière un tournant, à compter des années 1960, dans les habitudes de vie des Américains, qui participaient de moins en moins à des activités collectives où ils se parlent d’égal à égal, qu’il s’agisse des clubs de sport, de la fréquentation d’une église ou d’un syndicat, des associations de parents ou des comités de quartier ; ils préféraient désormais vivre seuls ou en famille, limitant leur interaction avec les autres. Ce changement coïncidait avec le creusement des inégalités économiques et une plus grande polarisation politique, précipitant en retour la perte de confiance dans les institutions démocratiques et l’idée même d’une société où l’intérêt des uns n’est pas nécessairement opposé à celui des autres, ni la poursuite du bonheur individuel incompatible avec la recherche du bien commun.

L’un des intérêts des travaux de Putnam est de montrer que l’effritement du lien social et de l’engagement civique ne date pas de l’extension des pratiques numériques, qui a prolongé et accentué, plus qu’elle n’a provoqué, ce tournant vers des formes d’individualisme radical, où chacun s’enferme dans une bulle où il n’est plus confronté à des opinions, à des croyances ou à des représentations différentes des siennes. Reste que dans l’Amérique de 2024, dans laquelle l’usage des médias sociaux s’est substitué à la lecture du journal dont Tocqueville faisait une religion démocratique, c’est aussi la relation des personnes à leur environnement immédiat, spatio-temporel, qui est entrée en crise. En substituant des communautés virtuelles aux communautés physiques, Internet et les médias sociaux contribuent à creuser l’écart entre des visions du monde et des modes de vie devenus progressivement irréconciliables. Ils opèrent une forme de dé-spatialisation qui finit par vider quasiment de son sens la notion de vie politique « locale », pourtant centrale dans les représentations de la démocratie américaine.

Ainsi, les textes qui composent ce dossier dessinent le tableau d’une société fragmentée à l’extrême, dans laquelle des valeurs longtemps constitutives de l’expérience démocratique américaine – la défense de la liberté d’expression ou de la responsabilité individuelle, la confiance en soi et la capacité à s’auto-gouverner (self-reliance) – semblent s’être retournées contre elles-mêmes, fragilisant les relations personnelles et les récits partagés qui faisaient tenir le pays ensemble. Les traits culturels qui fonctionnaient autrefois comme des forces de modération, en permettant l’expression des clivages et des divisions mais aussi leur résolution dans le consensus, fût-il minimal, s’exaspèrent aujourd’hui pour nourrir toutes sortes de séparatismes, mais aussi la résurgence d’oppositions parfois violentes, comme l’a montré en particulier l’étrange et chaotique année 2020 : alors que la pandémie de Covid-19 révélait l’ampleur des inégalités sociales, de santé, et la persistance de la fracture raciale, les mouvements de contestation se multiplièrent, allant de la colère de la droite libertarienne contre les mesures de confinement jugées liberticides aux émeutes suscitées par l’assassinat de George Floyd puis à l’extension d’un mouvement national contre les violences policières et pour la justice sociale, emmené par les jeunes activistes de Black Lives Matter, avant que la tension ne culmine dans l’insurrection du Capitole.

Aux certitudes des uns répond le sentiment d’abandon et de dépossession des autres.

La crise de la représentation démocratique, aux États-Unis, est également une crise des représentations, dont la littérature ou le cinéma se font aujourd’hui l’écho. Aux certitudes des uns – milices suprémacistes, activistes des campus, fondamentalistes religieux – répond le sentiment d’abandon et de dépossession des autres – nouveaux nomades des mobil-homes, mères seules, toxicomanes ou psychotiques. De ce miroir brisé du rêve américain, dont il ne reste plus que des éclats épars, se dégage aussi bien la nostalgie d’une époque disparue, l’Amérique de l’après-guerre avec ses promesses d’avenir, que des relents réactionnaires, incarnés par les milices armées réunies au Capitole, ou encore l’espoir que renaissent de nouvelles formes d’appartenance et de communauté, fondées dans la conscience nouvelle des interdépendances que favorise la crise environnementale. Entre la société qui a porté le féminisme ou le mouvement pour les droits civiques dans les années 1960 – la Grande Société de Lyndon Johnson – et celle qui s’apprête à retourner aux urnes plus divisée que jamais en novembre 2024, l’écart peut sembler gigantesque. On y reconnaît pourtant certaines permanences, et on se prend à espérer, avec nombre d’écrivains et d’artistes, qu’il sera encore possible de substituer au slogan de Donald Trump celui de James Baldwin, lorsqu’il exhortait son neveu, dans La Prochaine Fois, le feu3, à ne pas sombrer dans le désespoir et à continuer d’œuvrer, malgré tout, pour « faire de l’Amérique ce que l’Amérique peut devenir ».

  • 1. 98 % de personnes qui s’identifient comme Démocrates jugent que les crimes de Trump sont graves ou très graves, mais le chiffre n’est que de 25 % chez les Républicains ; 95 % des Démocrates interrogés pensent que le procès s’est déroulé de manière impartiale, mais seulement 15 % des Républicains. Sondage YouGov, commenté par le Washington Post, 3 juin 2024.
  • 2. Robert D. Putnam, Bowling Alone: The Collapse and Revival of American Community, New York, Simon and Schuster, 2000.
  • 3. James Baldwin, La Prochaine Fois, le feu [1963], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2018.