Le projet européen à l’épreuve
Introduction
L’invasion de l’Ukraine a ouvert une séquence décisive pour l’Union européenne. En actant le retour de la guerre dans son horizon immédiat, elle questionne sa capacité à agir en tant que puissance, tout en révélant ses contradictions. À quelques mois des élections européennes, il est nécessaire d’interroger le sens que nous voulons donner au projet européen aujourd’hui.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 a constitué pour l’Europe un choc immense. S’ajoutant aux multiples crises qui ont testé ces dernières années la solidité des liens entre États membres, mais perçu également comme une épreuve d’une autre nature, ce « retour de la guerre » sur le continent européen a été largement vécu comme un moment de vérité pour l’Union européenne – dont on retrouve aujourd’hui les échos dans la campagne pour les élections de juin 2024 au Parlement européen.
La réalité de la guerre, à nos portes, a d’abord précipité un réveil géopolitique de l’Union européenne : est-elle en mesure aujourd’hui d’agir en tant que puissance, dans un monde chaotique et toujours plus dangereux ? Les remous provoqués par la décision de relancer une industrie d’armement européenne sous l’impulsion de la Commission européenne, puis par les déclarations d’Emmanuel Macron à Prague, évoquant un possible envoi de troupes en Ukraine, témoignent de l’ambivalence qui caractérise encore cette prise de conscience. Mesurons-nous suffisamment les conséquences qu’aurait une défaite de l’Ukraine pour la sécurité et la paix en Europe ? Et à présent qu’une autre guerre, terriblement meurtrière, dure depuis plusieurs mois à Gaza, avons-nous suffisamment conscience, comme le voudrait le haut représentant aux Affaires étrangères de l’Union Josep Borell, des effets à long terme de la déstabilisation du Proche-Orient et de l’animosité des opinions publiques mondiales contre l’« Occident » ?
Car ce « changement d’époque », selon les mots du chancelier allemand Olaf Scholz, expose aussi les contradictions internes de l’Union européenne. Au moment où les uns insistent pour qu’elle se dote enfin d’une politique de sécurité et de défense sérieuse, dans un contexte où la garantie de sécurité américaine n’est plus assurée, d’autres redoutent que cette nouvelle configuration ne la fasse dévier de ses idéaux et principes fondateurs. Ce n’est pas l’existence de l’Union européenne qui est aujourd’hui menacée, mais sa raison d’être, alors que la démocratie, l’État de droit et la justice sociale sont fragilisés en son sein. Quelle est donc cette Europe que nous souhaitons défendre ? C’est ainsi que les questions que se posaient les artisans de la construction européenne, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, retrouvent une surprenante actualité. Dans les pages d’Esprit, alors que les États-Unis ébauchaient un plan Marshall dont on craignait qu’il n’aggrave la partition du continent en blocs antagonistes, Emmanuel Mounier rappelait que « la première vocation de l’Europe, c’est de faire que la troisième guerre mondiale ne soit pas1 ». Et Jean-Marie Domenach tançait les fédéralistes pour leur « amour de la complexité », soulignant que l’Union n’avait réellement de sens que si le réalisme et l’efficacité s’y conjuguaient avec « le sens de l’homme », dans une Europe pensée en relation avec le reste du monde, comme une « maison » et non comme un « bastion2 ».
Ce n’est pas l’existence de l’Union européenne qui est aujourd’hui menacée, mais sa raison d’être.
L’année 2024 pourrait donc marquer un tournant pour l’Union européenne. De part et d’autre de l’échiquier politique, des forces opposées s’accordent sur un point : elle doit se transformer. Mais de quelle manière ? L’un des signaux les plus inquiétants à cet égard est la montée en puissance des groupes parlementaires de droite et d’extrême droite, qui menace de rompre les fragiles équilibres du Parlement européen. Malgré leur échec en Pologne, les nationalistes sont aujourd’hui en passe de remporter une victoire décisive dans l’arène strasbourgeoise et bruxelloise. Emboîtant le pas à Viktor Orbán dans sa promotion d’un « modèle » illibéral, fondé sur la défense d’une civilisation blanche et chrétienne, ils entendent consolider un autre projet pour l’Europe, plutôt que s’en séparer. Face au cosmopolitisme et au fédéralisme, le souverainisme poursuit son inexorable ascension3. Malgré les failles et les sophismes du discours tenu par ses thuriféraires, prompts à dénoncer l’Europe-passoire ouverte au libre-échange et aux flux migratoires, il prétend porter le flambeau de la protection des peuples et lutter contre l’usurpation de leur souveraineté.
La perspective d’un nouvel élargissement, à l’Ukraine mais aussi à d’autres pays du Partenariat oriental, nous invite également à reprendre la question institutionnelle. L’Union européenne a fait preuve d’inventivité lorsqu’il a fallu mutualiser des ressources et redéfinir des compétences communautaires au moment de la pandémie. De quelles évolutions supplémentaires ne pourra-t-elle faire l’économie, si elle compte demain trente-cinq pays membres ? Et comment s’assurer, dans le même temps, d’une meilleure représentation démocratique ?
La question est politique, à l’heure où la colère et le ressentiment des agriculteurs conduisent paradoxalement à renforcer l’espace public européen : faire de Bruxelles le lieu de convergence des tracteurs venus de l’Europe tout entière pour fustiger les contraintes et les injustices liées à la politique agricole commune, au Pacte vert ou aux traités de libre-échange revient à reconnaître la centralité du pouvoir européen, maître du jeu en matière agricole, environnementale et commerciale. Adopté en 2019, le Pacte vert est sans conteste le projet le plus ambitieux de la mandature d’Ursula von der Leyen et du Parlement européen élu il y a cinq ans : qu’en reste-t-il aujourd’hui, alors que les gouvernements et la Commission ont choisi de repousser toutes les échéances de la transition écologique, sous la pression des lobbys agricoles et industriels ? Sans projet crédible pour un avenir plus désirable et plus juste, en matière fiscale, sociale et environnementale, l’Union européenne peut-elle répondre aux attentes de ses citoyens ?
Dans ce moment charnière, entre l’irruption de la guerre et des élections à haut risque, ce dossier propose de réexaminer un à un ces enjeux, pour mieux cerner quel avenir se joue à cette échéance.