Le philosophe français Jean-Paul Sartre à Helsinki en juillet 1965   © Finnish Heritage Agency. Via Wikimedia
Le philosophe français Jean-Paul Sartre à Helsinki en juillet 1965 — © Finnish Heritage Agency. Via Wikimedia

Sartre, piéton du monde

Figure majeure de la philosophie française d’après-guerre et intellectuel d’envergure internationale grâce à la revue Les Temps modernes1, Jean-Paul Sartre semble aujourd’hui, en France, faire l’objet d’un farouche procès en légitimité. Comment comprendre cet effacement progressif, voire ces attaques récurrentes visant une pensée pourtant indissociable du xxe siècle ? Annie Cohen-Solal – la première biographe du philosophe – relie ici une œuvre en mouvement et un parcours marqué par le refus du jeu des institutions. Dans ce dialogue avec Fabienne Brugère et Camille Riquier, se dessine le portrait d’un intellectuel inclassable, dont l’oubli interroge peut-être autant notre présent que son héritage.

Entretien avec Annie Cohen-Solal

À la fin de votre biographie2, vous reprenez une phrase de Jean-Paul Sartre qui, à propos de son engagement lors du conflit israélo-palestinien, affirmait : « Que les gens m’appellent conscience universelle, ça me plaît plutôt. Mais je ne suis pas conscience universelle, je suis conscience particulière. » Qui est Sartre pour vous, à la lumière de cette alternative ?

Annie Cohen-Solal – Il est intéressant que vous choisissiez de commencer par le conflit israélo-palestinien, d’autant que ce n’est pas le dossier dans lequel Sartre s’est montré le plus radical – je dirais même qu’il ne l’a pas été assez. Mais il est aussi éclairant de souligner, comme vous le faites, le choix de la part de Sartre de se présenter en « conscience particulière », car je crois qu’il y a chez lui la conviction d’une mission. En fait, cet élément sous-tend profondément toute sa trajectoire d’écrivain engagé – mais en filigrane –, et il faut un peu de pratique pour le repérer. Par exemple, en 1967, au moment du Tribunal Russell, lorsqu’avec d’autres intellectuels comme Bertrand Russell, Laurent Schwartz, ou James Baldwin, Sartre souligne un « vide juridique que personne ne comble » et dénonce les crimes commis par les États-Unis pendant la guerre du Vietnam, au détour d’une phrase, il lâche : « Luther disait : “Tous les hommes sont prophètes”. » Il y a ainsi tout un attirail de signaux faibles que Sartre laisse paraître, et qu’on peut analyser en reprenant la pratique de microsociologie développée par Erving Goffman. Mais on pourrait aussi analyser cet élément en considérant la place charismatique que Sartre a occupée dès 1945, à Saint-Germain-des-Prés, dont il est devenu l’intellectuel organique, et la manière dont, avec le lancement de sa revue Les Temps modernes, sa voix s’est imposée dans le monde entier.

Camille Riquier – D’ailleurs, la phrase « Tous les hommes sont prophètes » rejoint la question initiale sur le conflit israélo-palestinien, au sens où les prophètes viennent d’un peuple particulier : le peuple juif. Dire qu’il est prophète, c’est parler au nom de la conscience universelle, mais aussi au nom d’une transcendance. Il en vient donc à universaliser une condition. On pourrait dire, à ce moment-là, qu’il affirme : « Nous sommes tous Juifs. »

Fabienne Brugère – Cette question des signaux faibles rejoint celle de la conscience particulière. Mais je pense aussi au dualisme entre universel et particulier en raison du moment où Michel Foucault, s’imposant sur la scène intellectuelle française, reproche à Sartre d’incarner l’intellectuel type du xixe siècle – universaliste –, alors que lui se conçoit d’abord comme un intellectuel spécifique.

Annie Cohen-Solal – Foucault a un peu raison car, en un certain sens, Sartre reprend la tradition du bohémien messianique sur le mode de Voltaire qui s’engagea pour Calas au xviiie siècle, ou de Zola qui s’engagea pour Dreyfus à la fin du xixe siècle, avec J’accuse. Et puis, il faut bien le reconnaître, Sartre règle encore ses comptes avec le xixe siècle dans son dernier livre, le magistral Idiot de la famille en trois tomes (sur Flaubert), qui ne parle pas d’autre chose. Un tel intérêt provient certainement en partie de sa relation avec Charles Schweitzer, son grand-père maternel, qui fut son unique pédagogue jusqu’à l’âge de onze ans – une éducation racontée avec autodérision et virtuosité dans Les Mots, son autobiographie. Ce pasteur défroqué avait fait une carrière de pédagogue éclairé dans la lignée de ceux qui, au moment de la loi de séparation des Églises et de l’État, assistèrent Jules Ferry, alors ministre de l’Instruction publique, en mettant l’accent sur l’éveil d’une individualité et l’esprit critique, et non pas sur le formatage ou la répétition de la pensée magistrale.

Faut-il pour autant renvoyer Sartre exclusivement vers le xixe siècle ? Je ne le crois pas du tout, car il a noué un dialogue réel avec le xxe siècle, à commencer par la manière dont il a influencé les jeunes générations dans la vie quotidienne ou les intellectuels des pays émergents. Durant trois décennies, par des textes mythiques comme Réflexions sur la question juive ou « Orphée Noir3 », ou par des articles de soutien au Front de libération nationale en Algérie, Sartre s’est toujours départi de son statut pour se positionner en héritier subversif aux côtés des marginaux.

Mais j’aimerais revenir sur son éducation et ses années d’École normale : il était célèbre dans sa promotion pour avoir déjà écrit à la fois un essai philosophique célébrant le cinéma (un art qui émergeait à peine), et un roman d’apprentissage intitulé Une défaite. À la différence de ses pairs, Sartre était dans la démesure totale. De son éducation protestante, on pourrait encore retrouver des traces dans son arrogance face à l’autorité. Au cours des fêtes de l’École normale, par exemple, Sartre était tout à la fois dramaturge, compositeur et acteur principal, attaquant sans vergogne Gustave Lanson, le directeur de l’École normale, mais aussi une personnalité de renom dans le monde littéraire. Cette insolence face au pouvoir se répéta en 1960, lorsque Sartre attaqua le général de Gaulle au moment du Manifeste des 121, en dénonçant l’usage de la torture pendant la guerre d’Algérie tout en appelant les citoyens à l’insoumission. D’ailleurs, Sartre a toujours refusé de jouer le jeu des institutions, pourtant si centrales en France. Il n’a pas écrit de thèse (mais il a écrit L’Être et le Néant), il ne s’est pas engagé dans un enseignement universitaire (mais il a marqué des générations par ses années de lycée), il n’a pas postulé au Collège de France (mais il est devenu scénariste et patron de presse). Enfin, il a refusé et la Légion d’honneur et le prix Nobel.

Pour poursuivre sur la figure de « Sartre l’intellectuel », on peut remarquer que, d’un point de vue biographique, Sartre est inscrit dans son siècle, comme Victor Hugo un siècle avant lui – il en serait donc le témoin privilégié. Or vous vous opposez à cette lecture, en voyant chez lui un intellectuel peu en phase avec son temps. C’est intéressant, car son point de vue sur les situations dont il était témoin lui permettait d’avoir un regard différent, comme un regard universel, à l’instar d’un Hugo, qui n’a jamais aussi bien parlé de la France que lors de son exil. Sartre a souvent affirmé que ce qui allait rester de lui, ce serait le recueil Situations4, ce qui nous renvoie aux Temps modernes. Qu’est-ce qui, à votre avis, a été le plus important dans la réception de Sartre ? Quel regard portez-vous aujourd’hui sur Les Temps modernes ?

Annie Cohen-Solal – La première chose que je voudrais souligner, à propos de cette revue, c’est qu’elle a été conçue en 1945, dans l’immédiat après-guerre durant la vague de renaissance de la presse après des années d’occupation nazie, pour affirmer la nécessité de l’engagement de l’écrivain « en situation » dans son époque, et redessiner la place de « l’Européen de 45 », en le plaçant au centre d’un monde avec le pouvoir de comprendre « tout projet, même celui du Chinois, de l’Indien ou du Noir ». Dans ses premiers numéros, elle intégrait une rubrique intitulée : « Vies anonymes », où étaient racontées la vie d’un ouvrier, celle d’une prostituée et celle de gens inconnus. Cela témoigne de la place bien spécifique d’un philosophe qui avait les deux pieds posés dans son temps, mais qui en même temps tentait d’exposer le point de vue de celui « qui les vaut tous et que vaut n’importe qui » (les derniers mots des Mots).

Comme la plupart des articles que Sartre y écrivit furent publiés dans les différents volumes de Situations, ces derniers attestent que Les Temps modernes fut surtout une vitrine ouverte sur le monde. En 1946, dans le numéro spécial sur les États-Unis, par exemple, Sartre initia les lecteurs français à Richard Wright, Nelson Algren, Charlie Parker ou Walker Evans. Cette revue révèle donc un Sartre chercheur, explorateur – je dirais même piéton du monde, dans sa présentation – pour le public français, de voix qui venaient d’ailleurs, mais également de pays alors souvent méconnus comme Israël, l’Égypte, le Brésil, Cuba, la Chine, le Japon, entre autres, où il a été reçu par des hommes politiques, des présidents (Tito, Khrouchtchev, Castro, Mao, Nasser, et d’autres), comme une conscience universelle. Dans Les Temps modernes, on trouve encore des textes littéraires inachevés dont certains sont magnifiques, comme « Un parterre de capucines », « Venise de ma fenêtre » ou « Tintoret, le séquestré de Venise » – autant d’éléments qui appartiennent à une entreprise foisonnante, avec des « galaxies », un peu difficiles à saisir pour qui ne connaît pas l’œuvre sartrienne dans son ensemble.

Camille Riquier – On peut même ajouter que ce regard intègre aussi différentes sciences de l’époque comme l’anthropologie, la psychanalyse, ou les sciences sociales.

Annie Cohen-Solal – Vous avez raison. Je pense que Sartre a tenté, maladroitement, de prendre à bras-le-corps des questions de son siècle, souvent sans parvenir à y apporter de réponses définitives, mais toujours en cherchant au moins, avec persistance, à les signaler. En vieillard impossible, il restera à l’affût des nouvelles effervescences sociopolitiques, mis en verve par la jeunesse, la trahison de ses vérités passées et la haine de toute racine, de tout enfermement, de toute sclérose des gestes de liberté du bourgeois en cavale, ravi de déchirer le pacte sacré sous lequel il était né. Qu’il ait pu donner une interview au Gai Pied5 par exemple, est pour moi un signe de cette volonté, de son intention de prendre part aux effervescences sociales de son temps.

Si Sartre a du mal à resurgir en France aujourd’hui, c’est parce qu’il y a eu un travail après Sartre pour le faire oublier. Quand, par exemple, on a commencé à opposer, pour faire vite, philosophie du sujet et philosophie du concept, on a relégué trop rapidement Sartre dans la première catégorie. Mais peut-on justifier l’oubli de Sartre uniquement par cet argument, suivant lequel il aurait trop été du côté du sujet et de ses effervescences ? N’y a-t-il pas autre chose, par exemple la position de Sartre sur l’Algérie, au sujet de laquelle il imaginait une France vraiment coupée de toute référence à la colonisation ?

Annie Cohen-Solal – Tout à fait, et je précise que, pour ma part, je ne suis pas issue d’un parcours « franco-français ». J’ai même travaillé plus de temps à l’étranger qu’en France, et je peux témoigner de la manière dont Sartre est perçu aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Belgique, en Suisse, en Allemagne, en Afrique, en Inde, au Brésil ou au Japon. On y trouve des cercles d’études sartriennes, des approches multidisciplinaires, comme dans les départements des sciences humaines aux États-Unis, qui sont extrêmement féconds. En 1985, quand j’ai été invitée à parler de mon livre, qui venait de sortir en France, j’ai perçu que le monde sartrien y était coupé en deux blocs étanches : les philosophes d’un côté, les littéraires de l’autre. Ce qui est regrettable, car Sartre est éminemment « interdiscipliné ».

Camille Riquier – Un autre facteur rend plus étonnant cet oubli. Il est compréhensible qu’après sa mort, en 1980, on n’ait plus voulu parler pendant un moment de celui qui avait longtemps occupé les devants de la scène intellectuelle, dans une période, qui plus est, où le structuralisme avait remplacé l’existentialisme. Comme des vagues qui refluent, la génération suivante remet souvent en avant celui qu’on avait délaissé. Pourtant, lorsque la phénoménologie réapparaît en France autour de Maurice Merleau-Ponty, Emmanuel Levinas ou Paul Ricœur, Sartre demeure encore à l’écart des auteurs les plus étudiés. Or, je pense que ni Merleau-Ponty, ni Levinas, ni tous les autres ne peuvent se comprendre sans le premier, qui a rebattu les cartes, en donnant d’une certaine façon les coordonnées dans lesquelles tous les autres se sont situés. Il y a une pièce manquante dans cette manière de reconstruire sans Sartre l’histoire de la phénoménologie en France. Et le drame, c’est que les spécialistes de Sartre eux-mêmes ont été exilés en Belgique pour en parler. Sans compter qu’il y a des pages et des pages qui attendent d’être publiées, autour de cette morale dont il a longtemps poursuivi la rédaction, après-guerre.

Annie Cohen-Solal – Je ne crois pas que ce soit la meilleure manière de poser le débat, car cet oubli est bien plus grave encore. À la mort de Sartre déjà, la réception de son œuvre se divise entre les tenants du tribunal de ses prétendues erreurs, avec ceux qui lui cherchent un successeur et ceux qui, tout simplement, ne veulent plus parler de lui. Depuis, l’oubli demeure. Aujourd’hui, on trouve des critiques du côté de la droite, avec Michel Onfray ou Michel Houellebecq qui l’accusent régulièrement d’avoir appelé au meurtre. Et, chaque fois, on me sollicite pour monter au créneau, relire la préface au texte de Frantz Fanon, l’expliquer. Mais, ce qui est plus grave, c’est le cas de voix intellectuelles qui font autorité, de personnes cultivées autour de moi que j’entends dire : « Sartre s’est toujours trompé », ou qui ressortent le vieux dossier sur Sartre planqué pendant la guerre. Ces propos persistants ne sont pas de l’oubli. On cherche des poux dans la tête de Socrate : Sartre est devenu l’homme à abattre, le philosophe mis à mort. Mais j’insiste : entre Sartre et la France, c’est la France qui a un problème.

Cela dit, la différence avec Socrate est que Sartre n’a jamais arrêté d’écrire, et qu’il a lancé des idées, des points d’ancrage à certains moments de son parcours. À ce propos, une autre raison de son oubli consiste probablement en ce qu’on trouve chez lui à la fois quelque chose de la « gauche sociale » et de la « gauche sociétale ». Il arrive à faire coexister les deux, sans constituer pour autant un système fixe, ce qui, dans le cadre des clivages actuels en France, paraît inacceptable. Mais justement, que pourrait nous dire Sartre de cette difficile coexistence, qui constitue aujourd’hui l’un des problèmes de la gauche ?

Annie Cohen-Solal – Il faut être très précis quand on parle de sa pensée politique. On pourrait croire en une proximité avec la gauche marxiste dans les dernières années de sa vie, mais il ne faut pas oublier que, dès 1956, avec « Les communistes et la paix », il prend violemment ses distances face au régime soviétique. Sartre a passé sa vie à penser contre lui-même, à se contredire, d’où la difficulté d’en présenter une image figée. À la sortie de mon livre, le journaliste du New York Times me parlait de Sartre comme d’un communiste en carte – « mais combien de temps cette proximité avec les communistes a-t-elle vraiment duré ?, lui ai-je demandé ; il a été compagnon de route du PCF très précisément de 1952 [au moment de la guerre de Corée] à 1956 [au moment de l’arrivée des chars soviétiques à Budapest], et rien de plus ». Il s’est opposé fermement aux communistes après la guerre, et puis il s’est construit une niche à la gauche du Parti communiste, dans un parcours tellement original qu’Edgar Morin l’a qualifié d’« hypostalinien ». Même lors du conflit israélo-palestinien, il n’est pas là où on l’attend, puisqu’il est plutôt en empathie avec les Israéliens. La complexité de ses positions vient aussi du fait qu’on ne peut le détacher entièrement de son entourage intellectuel, notamment de Simone de Beauvoir.

On pourrait dire que Sartre ne cesse d’évoluer parce qu’il est dans une expérimentation constante, par son écriture comme par sa pensée, alors qu’autour de lui se produisent des tentatives de le fixer. Comment appréhender son œuvre, difficilement saisissable ?

Annie Cohen-Solal – Pour appréhender dans toute sa complexité l’œuvre sartrienne, on aurait besoin d’exégètes au fait de son œuvre. C’est une matière riche, plurielle et complexe. Or, en France, on a démoli ces exégètes, et il faudrait incriminer ici la rigidité de certaines institutions françaises dont l’œuvre de Sartre a indéniablement souffert. Cela est comparable à ce qui s’est passé avec l’œuvre de Picasso, à laquelle j’ai consacré des recherches dans Un étranger nommé Picasso (Fayard, 2021). Pour revenir à Sartre, en l’absence de penseurs capables de transmettre adéquatement cette œuvre massive, il est difficile d’y accéder. Car c’est une œuvre en mouvement, en permanence en train de se chercher. Lorsque certains choisissent de se positionner face à un « bon Sartre » ou à un « mauvais Sartre », on comprend que le milieu français rate complètement, aujourd’hui, cette exégèse. Pour ma part, je tente d’utiliser des lunettes d’anthropologue qui permettent de voir à quel point Sartre fut un personnage universel. Je pense encore aux philosophes africains auxquels il a permis de sortir de l’invisibilisation, à sa fonction de préfacier, sur laquelle il y aurait tant à dire… Est-ce véritablement un hasard si c’est la pensée d’Achille Mbembe qui reste aujourd’hui la plus profondément sartrienne ? On trouve chez lui ce rôle de l’intellectuel facilitateur. Au xxe siècle, cela conférait à Sartre un véritable poids dans la société, un statut dont on peut être nostalgique. Je vous donne un autre exemple, symptomatique, et contemporain : dans la cour de la Bibliothèque nationale de France, rue de Richelieu, il y avait une statue de Sartre marchant sur une plage de Lituanie, qui le montrait donc en mouvement. Cette statue a été enlevée à l’occasion de travaux mais, après les travaux, elle n’a jamais été remise. Au jardin du Luxembourg, on trouve les statues d’écrivains français qui sont aujourd’hui pour la plupart inconnus, mais Sartre n’a pas de statue à Paris : comment peut-on expliquer cela ?

Il est vrai que l’on a reproché à Sartre sa morale inachevée, au point de soutenir que, finalement, il n’avait pas de morale du tout, raison pour laquelle il n’aurait pas pu terminer son ouvrage sur ce sujet. Néanmoins, en l’accusant de la sorte, est-ce que l’on ne se trompe pas ? Dans votre dernière préface, vous citez notamment une lettre de Sartre à Arlette Elkaïm, dans laquelle on découvre un Sartre généreux, ou le nombre d’artistes qu’il a fait connaître grâce aux Temps modernes et à sa capacité de prendre le temps d’accompagner des auteurs anonymes.

Annie Cohen-Solal – Vous avez raison de parler de cette lettre, qui est touchante et révélatrice. En 1985, après la publication de mon livre, j’ai reçu un nombre de courriers impressionnant de la part de personnalités qui avaient des informations à offrir sur Sartre ; dont la lettre d’une dame qui avait été l’amie d’Arlette Elkaïm, en 1956, au lycée de Versailles. Elle m’a envoyé la copie de la réponse de Sartre à la jeune Arlette, alors interne et khâgneuse, qui lui avait écrit en lui demandant conseil sur sa professeure de philosophie. La réponse de Sartre, datée du 28 janvier 1956 – une année très dense pour lui –, est longue, détaillée, précise, intense. Je me suis donc immédiatement demandé : combien d’intellectuels prendraient le temps de rédiger une réponse pareille à une inconnue ? Certes, il n’y a aucune exhibition dans un tel geste, c’est le geste gratuit d’un homme qui ne s’intéresse ni au pouvoir, ni aux rapports de force, mais à l’empowerment de l’autre, anonyme. Et c’est cela, Sartre ! C’est après la mort d’Arlette que j’ai décidé de publier un extrait de cette lettre, car elle est magnifique, parce qu’elle est, à elle seule, une réponse à toutes les attaques venimeuses contre lui. Il y a beaucoup de mauvaise foi dans le traitement qu’on a fait subir à Sartre. On a dit qu’il a été collabo pendant l’Occupation, a appelé au meurtre des hommes blancs, a demandé le Nobel pour pouvoir le refuser… Il n’a cessé de se remettre en question, et il est bien le premier à avoir reconnu ses échecs, alors à quoi bon l’accabler ainsi de reproches ? La question que je me pose est tout autre. Je me demande : de quoi cette haine déversée sur Sartre en France, et en France seulement, est-elle le symptôme ?

De quoi cette haine déversée sur Sartre en France est-elle le symptôme ?

En France, on apprécie les philosophes ou les intellectuels qui énoncent une morale, mais on néglige complètement la question de la pratique d’une telle morale, et plus en général des pratiques de vie. Or, chez Sartre, la question de la morale se joue directement dans ses modes de vie, dans sa capacité à accompagner les autres et à se remettre en question. Ne lui en veut-on pas, dès lors, d’avoir préféré la pratique de modes de vie à l’énonciation d’une théorie ? Chose qui pourrait pourtant inciter à le relire aujourd’hui, où l’on met en avant l’idée de modes de vie électifs, en dehors de toutes les formes de domination et de souveraineté. Sartre est quelqu’un qui a toujours évité les abus de pouvoir. Qu’en pensez-vous ?

Annie Cohen-Solal – Oui, vous avez raison. J’ai parlé avec Sartre une seule fois dans ma vie. J’avais 20 ans, je terminais une maîtrise sur Paul Nizan, et j’étais allée le voir pour l’interroger sur son ami. Alors que mes professeurs se comportaient en mandarins inaccessibles, Sartre s’est comporté de manière radicalement opposée, véritablement intéressé par ce que je faisais, particulièrement attentif, en me questionnant et en m’écoutant. Mais c’est un autre signal faible qui m’a surtout frappée : quand il répondait à mes questions, il cherchait ses mots et, parfois, dans l’interaction, je suggérais un mot pour qu’il termine sa phrase. Cela n’a l’air de rien, mais c’était capital. Cette rencontre a duré deux ou trois heures, puis nous sommes sortis de son bureau qui se trouvait au 222 Boulevard Raspail pour qu’il se rende à son déjeuner à La Coupole. En sortant, et en marchant dans la rue à ses côtés, j’ai éprouvé un sentiment que je ne connaissais pas encore, et que je n’ai pas réussi à qualifier alors. C’est plus tard que j’ai compris ce qu’était ce que l’on appelle en anglais l’empowerment. Alors que nous nous trouvions dans un rapport de force où il était la « star », il a renversé ce rapport pour me permettre de penser avec lui. Jamais auparavant je n’avais rencontré quelqu’un qui transforme à ce point la relation de pouvoir de manière aussi dialectique.

Cette disponibilité permanente à l’autre, dans sa vulnérabilité et dans sa recherche, apparaît aussi dans de très nombreux témoignages ou dans des documents privés. Sartre, on ne le sait peut-être pas assez, répondait toujours présent à des appels anonymes, des quêtes d’un appui, d’une préface, d’un soutien financier, dans une pratique qui s’est maintenue en coulisses, avec naturel et constance, et sans la moindre publicité. Il y a l’exemple du jeune Robert Misrahi qui, pendant l’Occupation, va le voir. Il porte l’étoile jaune et veut préparer l’agrégation de philosophie, mais il n’en a pas les moyens. Sartre lui propose de financer ses études pendant deux ans, et il le fait. J’ajouterais enfin que, dans une période au cours de laquelle le machisme était particulièrement tenace, il s’est montré d’une générosité rare face à la jeune fille, un peu perdue et vulnérable, que j’étais (comme Arlette, je revenais d’Algérie). Ce qui va de pair avec son désintérêt pour l’argent, et sa pratique de « désassignation » des relations de pouvoir. J’ajouterais enfin que, dans son rapport avec moi, il ne s’est jamais comporté (contrairement à beaucoup d’intellectuels de l’époque), comme un personnage surplombant et misogyne. C’est un Sartre féministe, ou allié des féministes, qui m’est apparu. Il était capable de se rapporter aux autres en fonction d’une situation qu’il n’exploitait pas à son avantage, et fondamentalement anticonformiste ! Et c’est ce Sartre-là que j’ai voulu dévoiler dans mes travaux concernant son œuvre.

Propos recueillis par Fabienne Brugère et Camille Riquier

  • 1. Les Temps modernes fut une revue politique, littéraire et philosophique, fondée en 1945 par Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et Maurice Merleau-Ponty. Sur décision de l’éditeur Gallimard, elle prit fin en 2018.
  • 2. Annie Cohen-Solal, Sartre (1905-1980), Paris, Gallimard, 1985.
  • 3. Voir Jean-Paul Sartre, « Orphée Noir », préface à Léopold Sédar Senghor (sous la dir. de), Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, Paris, Presses Universitaire de France, 1948.
  • 4. Jean-Paul Sartre, Situations I, Paris, Gallimard, 1947.
  • 5. Le Gai Pied était un magazine français à destination des homosexuels fondé en 1979 et qui a cessé de paraître en 1992.