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Tout va plus vite et rien ne change : le paradoxe de l'accélération

juin 2010

#Divers

Dans un essai consacré au sentiment de l’augmentation de la vitesse dans nos sociétés, l’historien allemand Hartmut Rosa rend compte à la fois de l’accélération du changement technique, du changement social et des bouleversements des rythmes de vie. Nous avons d’autant plus l’impression d’être entraînés par ce mouvement sans fin, amplifié par la globalisation, que les institutions sociales et politiques, qui sont des mécanismes de maîtrise collective du temps, inventés par la modernité apparaissent affaiblis. N’y a-t-il pourtant pas moyen de ralentir ?

À aucune époque, les hommes d’action, c’est-à-dire les agités, n’ont été plus estimés.

Nietzsche

Rien n’est mieux partagé, aujourd’hui, que la conscience de l’accélération. De nombreux essais appartenant au genre du « diagnostic d’époque » insistent sur les accroissements de vitesse rendus possibles par la technique, l’accélération des rythmes de vie et les mutations sociales à marche forcée qui caractérisent le présent. Ces phénomènes sont si prégnants que la « mondialisation », qui devrait logiquement être associée à des évolutions spatiales, est le plus souvent décrite en termes temporels. Dans un monde globalisé, tout va beaucoup plus vite et les délais ne cessent de se raccourcir. Le temps, à l’instar des capitaux, est perçu comme l’objet d’un gain indéfiniment extensible1.

Le vécu de l’accélération se double étrangement de l’impression que rien ne change. En effet, la compression du temps s’accompagne d’un épuisement des utopies et d’une focalisation sur le présent qui rendent presque imperceptibles les changements subis par les individus. Comprendre ce paradoxe, c’est faire un pas en direction de la nature de la modernité. On peut dater la naissance des Temps modernes de la découverte du principe d’inertie qui veut que les corps suivent un mouvement rectiligne uniformément accéléré tant qu’ils ne rencontrent pas d’obstacle. Désormais, et cela vaut bien au-delà de la physique, la charge de la preuve incombe à ceux (corps matériels, personnes ou institutions) qui demeurent au repos, et doivent le justifier. Avec la modernité, l’évidence du mouvement et de son accélération s’impose aussi bien dans la nature que dans la considération des affaires humaines : la stagnation désigne une anomalie suspecte aux yeux d’une société en perpétuelle transformation. Si elle est perçue, cette accélération n’est pas toujours comprise, en sorte que l’accroissement de la vitesse n’exclut pas le sentiment d’inertie. Dès l’instant où le mouvement accéléré devient la norme, nous ne remarquons plus sa vitesse. On sait bien que les transports en avion sont les déplacements qui ressemblent le moins aux voyages : l’accélération n’implique pas nécessairement une expérience du changement.

Les paradoxes de l’accélération ont donc quelque chose à voir avec ceux de la modernité. La force du livre d’Hartmut Rosa est d’envisager ensemble les phénomènes d’accroissement de la vitesse et la valorisation typiquement moderne de la compression du temps2. Il ne se contente pas de décrire les effets de l’accélération pour les dénoncer ou en faire l’apologie, mais il en recherche les causes dans les racines du projet de la modernité défini comme « projet d’autonomie ». Cette confrontation entre le présent et les normes implicites qui le fondent permet à l’auteur de poser le problème de la nature du monde contemporain. Qu’en est-il, aujourd’hui, du rapport entre le temps de la vie quotidienne et celui de l’histoire ? Le monde globalisé est-il fidèle à l’impulsion des Lumières vers un temps plus court et une plus grande autonomie ? Ou, au contraire, l’accélération généralisée des rythmes implique-t-elle un « renoncement aux convictions éthiques et politiques les plus profondes de la modernité » (p. 12) ?

Pour que des questions aussi massives puissent être abordées de manière convaincante, il faut distinguer entre les divers registres de l’accélération. Le sentiment confus que « tout va de plus en plus vite » ne suffit pas à rendre compte des phénomènes contemporains, il n’explique surtout pas le paradoxe d’une accélération tellement généralisée qu’elle semble coïncider avec l’immobilisme. C’est pourquoi Rosa distingue trois dimensions de l’accroissement social de la vitesse : l’« accélération technique », le « changement social » et les bouleversements du « rythme de vie » (p. 94-105). L’essentiel du livre est consacré aux rapports qui se nouent entre ces divers régimes de temporalité (du plus objectif au plus subjectif), à leur renforcement mutuel et, parfois, à leur opposition. L’auteur analyse successivement les diverses définitions de l’accélération, ses manifestations dans la modernité, les causes de cette promotion de la vitesse et enfin ses conséquences contemporaines. De là ressort une thèse audacieuse selon laquelle « l’augmentation de la vitesse serait le véritable moteur de l’histoire (capitaliste) » (p. 211). Bien loin de n’être qu’une conséquence des mutations techniques, l’accélération désigne un processus sui generis dont la radicalisation explique la plupart des phénomènes sociaux du monde contemporain.

Plutôt que de suivre le plan de l’auteur, et pour mieux soumettre sa thèse à l’examen, on se demandera d’abord quels sont les enjeux d’une « critique sociale du temps ». Si le temps peut devenir l’objet, non seulement d’une sociologie, mais d’une théorie critique, c’est parce que ses attributs le situent à la jonction du social et du psychique. La temporalité ne désigne pas un cadre intangible de l’expérience humaine car elle possède sa propre histoire : Accélération montre que cette histoire est la meilleure voie d’entrée dans l’interprétation de la modernité. Nous reconstituerons ensuite l’analyse par Rosa des ruptures qui caractérisent le monde contemporain dans son rapport au projet moderne. Qu’en est-il des phénomènes d’accélération dans une « modernité tardive » caractérisée par des processus de globalisation ? La valorisation des flux et des mouvements de capitaux et de personnes est-elle encore compatible avec le projet d’humanisation du temps ? Répondre à ces questions revient à produire un diagnostic politique sur le présent.

Le temps comme moteur de la modernité

Né en 1965, Hartmut Rosa appartient à la quatrième génération de la Théorie critique élaborée par l’École de Francfort. Depuis sa fondation dans les années 1930, celle-ci se propose d’analyser les évolutions paradoxales de la modernité, c’est-à-dire l’ensemble des phénomènes qui, en dépit ou à cause d’une rhétorique du progrès, bloquent les dynamiques d’émancipation sociale et culturelle. Que la critique porte sur la mythologie de la raison comme chez Horkheimer et Adorno, sur la réduction de la rationalité à son usage instrumental au détriment de son usage communicationnel comme chez Habermas ou sur les pathologies sociales liées au déni de reconnaissance comme chez Axel Honneth, il s’agit toujours de séparer le bon grain de l’ivraie moderne3. La recherche du moment à partir duquel la modernité « déraille » anime peu ou prou l’ensemble de ces projets philosophiques. Le pessimisme de telles analyses est proportionnel à la précocité du retournement de la modernité contre elle-même : dès l’origine pour les fondateurs francfortois, beaucoup plus tardif et accidentel chez Habermas.

Le point de départ adopté par Rosa permet de réorienter cette problématique du « déraillement » de la modernité en direction de ses paradoxes. La sociologie classique, dont la naissance s’explique par le besoin devenu pressant d’analyser les phénomènes modernes, s’est évertuée à rendre compte des mutations sociales à partir d’un principe directeur : domestication de la nature (Marx), division du travail (Durkheim), rationalisation (Weber) ou individualisation (Simmel). Déjà pour les classiques de la sociologie, ces principes sont à la source d’évolutions paradoxales qui semblent les contredire : risque de catastrophe écologique, anomie sociale, crise du sens, massification des expériences. Tout se passe comme si la modernisation était, dès le départ, porteuse de pathologies qui contredisent son sens initial. C’est dans ce contexte que doit être comprise l’hypothèse d’Hartmut Rosa sur l’accélération : mettre au jour un nouveau principe de la modernité tout en montrant qu’il est mieux à même de rendre compte de ses paradoxes.

Tous les sociologues que nous avons cités ont évoqué le rapport entre la vie moderne et une nouvelle appréhension du temps. Le temps qui fonctionne comme capital joue un rôle central dans l’analyse wébérienne de l’esprit du capitalisme, tandis que Simmel a fourni une analyse magistrale de la « nervosité » qui règne dans les grandes villes contemporaines4. L’individu moderne est un individu affairé, soucieux d’occuper au mieux le temps dont il dispose faute de disposer de la moindre garantie sur l’existence d’une autre temporalité qui renverrait l’accomplissement au-delà de cette vie. Mais Accélération est le premier livre à proposer une genèse systématique du monde contemporain à partir de la question de la temporalité. En effet, le temps est un opérateur sociologique de premier ordre puisqu’il désigne autant le cadre apparemment naturel de l’existence humaine qu’une dimension sociale de l’expérience. La mise en place d’une datation homogène, l’invention de l’horloge et l’instauration d’horaires contraignants dans le travail démontrent que le temps est une trace du social dans la conscience subjective5.

Le coup de maître de Rosa consiste à envisager les paradoxes historiques de la modernité à partir de ce paradoxe structurel du temps : les formes temporelles de la société « sont le lieu où les impératifs systémiques se convertissent en orientations de la vie et de l’action, “dans le dos des acteurs” » (p. 365). Il y a une évidence subjective du temps puisqu’il est ce dans quoi nous agissons toujours. C’est pourquoi il semble être une donnée naturelle et invariante. Mais la sociologie n’a guère de mal à montrer que cette « naturalité » est illusoire puisque le temps n’est pas seulement une condition du vécu, il est lui-même vécu selon des représentations sociales qui ne cessent d’évoluer. C’est ainsi que Rosa rappelle que, jusque vers le milieu du xixe siècle, le temps était évalué à partir d’expériences spatiales (lever et coucher du soleil), sans qu’aucune mesure objective n’entre en compte. Dans un même pays, le temps n’était pas synchronisé, mais dépendant de la perception de l’espace et des saisons. Ce seul exemple montre que l’institution sociale de l’horloge et des fuseaux horaires transforme de fond en comble la perception subjective du temps. La transformation moderne consiste à rendre le temps homogène en le séparant de l’espace vécu. C’est une condition pour qu’il puisse être rationalisé, entrer dans une série de calculs et rythmer ainsi l’existence collective des sujets sociaux.

En quoi cette réduction du temps à une quantité est-elle liée à l’accélération des inventions techniques et des rythmes de vie ? Rosa cite à plusieurs reprises les analyses de Koselleck sur l’historicisation du temps propre à la modernité6. Pour que les concepts d’Histoire (comme « singulier collectif ») et de progrès apparaissent, il faut que le temps soit défini autrement que comme le milieu passif de l’évolution humaine : il doit s’imposer comme son vecteur fondamental. Le temps devient historique lorsqu’il est perçu comme étant le même pour tous, et que son « passage » est interprété comme la réalisation progressive d’une fin. Or, cette équation entre le temps et l’histoire de l’humanité posée à la fin du xviiie siècle est indissociable d’une conscience d’accélération. Dans la modernité, les sujets historiques éprouvent une disjonction entre leur « espace d’expérience » et leur « horizon d’attente » : l’avenir est un appel à raccourcir le présent pour faire advenir un sens nouveau. La certitude que « tout ne va pas assez vite » est à la source d’une énergie qui accélère les transformations de l’histoire en même temps qu’elle abolit les traditions.

Le pathos moderne de la nouveauté implique donc l’accélération du temps. Celle-ci est d’abord une promesse, et ce dans les trois registres où, selon Rosa, elle se manifeste. L’accélération technique doit permettre de faire de l’homme le maître et possesseur de la nature ; les transformations sociales démontrent par leur rapidité la puissance de la volonté ; l’augmentation des rythmes de vie autorise les individus à profiter des opportunités du monde7. Dans tous les cas, l’accélération accroît considérablement le champ des possibles et, à ce titre, elle entre en symbiose avec le projet moderne d’autonomie. Bien sûr, l’accroissement des vitesses ne va pas sans violences à l’encontre des valeurs héritées : Marx notait déjà que le capitalisme contient une tendance à « volatiliser tout ce qui est solide et bien établi ». La substitution des flux aux lieux, donc du temps à l’espace, n’est pas le propre de l’âge postmoderne puisqu’elle manifeste la force dissolvante d’une liberté humaine devenue créatrice. Il n’est pas jusqu’au « désenchantement du monde » (entendu comme la désacralisation du passé et du présent) qui ne se laisse traduire en termes temporels : rien ne semble devoir résister au désir moderne de comprimer le temps et d’abolir les distances qui séparent l’homme de sa vocation historique.

Mais Hartmut Rosa montre très bien que, au cours de la « première modernité », la violence destructrice inhérente aux phénomènes d’accélération a été tempérée par l’édification de nouvelles institutions. Celles-ci sont d’un genre particulier, puisqu’elles ont pour fonction d’introduire de l’ordre et du sens dans le chaos apparent des nouveautés. Au nombre de ces nouvelles formes d’institutionnalisation du temps, on compte la mise en place d’horaires de travail limités, l’école et l’armée comme disciplines temporelles, mais aussi l’apparition de journaux quotidiens destinés à réconcilier la rapidité des bouleversements sociaux et le désir de sens. L’État, surtout, joue un rôle prépondérant, par la mise en place d’une bureaucratie structurée et par la rationalisation de ses procédures. Tout au long de la première modernité, et au prix du sacrifice de nombreux particularismes, les États se sont imposés comme des organes de gestion du temps social. Dans ce registre, leur action a consisté à dynamiser les évolutions sociales (en se dotant d’instruments d’intervention efficaces et rapides) tout en modérant le rythme des transformations. Le temps de la justice, celui des administrations ou de l’apprentissage scolaire : autant de systèmes institutionnels qui entrent en tension avec la marche forcée des inventions techniques et des mutations économiques. On peut dessiner la physionomie de l’État social à partir de cette exigence de temporisation des changements temporels : à chaque âge de la vie (enfance, jeunesse, âge adulte, vieillesse) correspond une institution propre (école, caserne, salariat, retraites) censée permettre aux individus de maîtriser les accélérations collectives du temps.

On devine que c’est sur ce dernier point – l’articulation entre la temporalité sociale et les institutions publiques et civiles – que se joue la rupture entre « première modernité » et « modernité tardive ». Rosa montre que, depuis les années 1970, les structures qui avaient orienté les mutations temporelles se sont considérablement affaiblies : « L’État-nation, d’une instance clé de l’accélération, s’est transformé en instance centrale du ralentissement » (p. 251). On ne compte plus les discours qui présentent la bureaucratie, le droit social et toute espèce de discipline temporelle comme des entraves à la vitesse préjudiciables à la société, ou plutôt à chaque individu en particulier. Les exigences en termes de flexibilité et de dérégulation se laissent traduire dans les termes d’une meilleure adaptation à la temporalité heurtée du présent néolibéral. Quant aux journaux quotidiens, ils sont en passe d’être supplantés par les divers supports de l’information en temps réel (breaking news des chaînes d’info, débordement de la presse traditionnelle par l’internet). La crise des institutions de la modernité classique est donc d’abord une crise temporelle, comme si la mondialisation introduisait une rupture sans précédent dans les processus d’accélération.

Un présent d’accélérations

Selon Hartmut Rosa, une image exprime le rapport des individus au temps dans un monde globalisé : celle des « pentes qui s’éboulent ». La dérégulation sociale se traduit d’abord par une élasticité des horaires dont les conséquences pèsent sur les individus : un temps qui n’est plus rythmé par les institutions devient une charge pour les sujets qui doivent le gérer. La mode n’est plus à la scansion des journées par des activités rituelles, mais à la nécessité pour chacun de respecter les deadlines à ses risques et périls.

Dans la modernité tardive, la puissance du principe d’inertie se trouve comme redoublée dans une accélération multidimensionnelle qui a fait franchir un « seuil critique » aux sociétés occidentales. Il n’est presque plus possible de faire le récit de ces mutations dans la technique et dans les vies singulières, tant elles sont rapides. Il est devenu plus difficile encore d’assimiler intellectuellement les changements qui nous affectent. On trouve mille signes d’une telle accélération des accélérations : les objets techniques courants sont remplacés plutôt que réparés, personne ou presque n’est en mesure de comprendre les mécanismes des instruments utilisés quotidiennement, le temps disponible semble disparaître à mesure que nous possédons des outils censés le maîtriser. Pour reprendre les catégories de Hans Blumenberg, tous ces phénomènes manifestent une opposition de plus en plus frontale entre le « temps de la vie » et le « temps du monde8 ». Dans un réel globalisé, le problème pourrait bien être celui d’une désynchronisation achevée entre les attentes subjectives et les accélérations du réel.

La métaphore des « pentes qui s’éboulent » est donc pertinente pour décrire des situations instables où la cohésion entre les aspects d’une même existence n’est plus assurée. Dans la modernité classique, individualisation et temporalisation des vies allaient de paire, et contribuaient à constituer des « identités stables a posteriori » (p. 281). Certes, aucun parcours n’était plus, en droit, prédestiné par la tradition ou la position de classe, mais il revenait aux individus d’entrer dans des projets susceptibles de donner un sens cohérent à leur biographie. À ces identités construites, et institutionnellement garanties, succèdent les « identités situatives » de la modernité tardive. On peut, au cours d’une même vie, aimer plusieurs fois, devenir conservateur après avoir été progressiste, transformer ses allégeances en aversions avant de revenir à ses premiers désirs. Dans tous les cas, c’est la situation qui fait l’identité dont un individu se réclame, et qu’il pourra renier demain, à la manière dont un joueur adapte son comportement à l’état de la partie. Plutôt que de « stratégie » (ce qui supposerait un espoir de planification), on parlera de « tactique » pour exprimer cette autodéfinition fluide des sujets.

Lorsque le passé, le présent et l’avenir doivent en permanence être associés et interprétés de manière nouvelle, en fonction de la situation, la notion de qui l’on était, qui l’on est et qui l’on sera se transforme aussi constamment.

(p. 291)

Le maître mot de la modernité tardive serait donc celui de « désinstitutionalisation temporelle ». Par là, il ne faut pas entendre la disparition des cadres de repères dans le temps, mais leur multiplication anarchique. La maxime selon laquelle « il y a un temps pour tout » n’est plus une exhortation à la patience, mais l’énoncé d’une flexibilité radicale qui engage les individus dans une logique de l’adaptation permanente. Dans la modernité tardive, le temps se planifie au jour le jour, presque à chaque heure. La consultation frénétique des mails et des textos est un symptôme parmi d’autres de cette entrée dans l’ère de l’imprévisible où rien ne peut être dit dont on soit sûr que cela vaudra encore dans une heure.

S’il ne cède jamais à la déploration, le diagnostic d’Hartmut Rosa contient pourtant des descriptions sombres de notre présent affairé et technologique. On lira ainsi une analyse originale de la temporalité à l’œuvre dans les spectacles télévisuels (p. 170-180). Les psychologues ont montré le chiasme entre l’intensité des expériences et le souvenir qui nous en reste : un temps bien rempli s’écoule rapidement, mais il laisse des traces aiguës dans la mémoire. Réciproquement, un temps vide est long à passer et il ne laisse aucune marque durable. La durée (objectivement de plus en plus longue) que les individus passent devant leur télévision relève plutôt d’un « modèle bref-bref » : elle est riche en vécus immédiats du fait de l’accélération des séquences, et pauvre en souvenirs comme si le temps passé devant l’écran n’avait jamais existé. Cette structure temporelle explique sans doute le succès des écrans (on en dirait autant des jeux vidéo) en dépit de la dévalorisation dont ils font l’objet de la part des consommateurs. La télévision ne demande pas de dépense d’énergie au téléspectateur (son input est faible), mais elle le gratifie d’une certaine vitesse. On regarde la télévision sans l’aimer, et en regrettant de « ne pas avoir le temps » de faire autre chose.

Empruntant une voie ouverte par Walter Benjamin, Rosa en conclut que le présent est « pauvre en expériences ». Cela ne veut pas dire qu’il est vide de vécus, il en est même saturé au point qu’il devient difficile de faire récit de ce dont on se souvient à peine. Le choc des vécus ne suffit pas à constituer une expérience : les images « désensualisées » et « décontextualisées » de la télévision et d’internet en sont une preuve éclatante. Une expérience n’advient que lorsqu’un rapport signifiant peut être établi entre les événements qui se succèdent. Il n’est pas sûr que l’accélération des sociétés contemporaines permette de reconstituer un tel lien.

Mais le signe le plus spectaculaire de la rupture actuelle réside dans la disparité entre les générations :

Le clivage croissant entre horizon d’attente et horizon d’expérience, caractéristique de la modernité, et, par conséquent, l’expérience d’une « compression du présent » ne peut se produire que lorsque des changements s’accomplissent sur trois ou quatre générations. Si le changement social, en tant que transformation de convictions culturelles, atteint un rythme plus élevé que la simple succession des générations […] l’érosion des certitudes sur le « monde vécu » atteint alors un nouveau stade qualitatif qui ne peut laisser intactes ni la reproduction culturelle ni la forme du rapport à soi.

(p. 138-139)

Alors que la vitesse du changement social, au début de la modernité, était intergénérationnelle, elle tend aujourd’hui à devenir intragénérationnelle. C’est pourquoi nous vivons dans un monde où il est si difficile d’être contemporains les uns des autres. Les conditions de l’expérience varient tellement (non seulement entre les « jeunes » et les « vieux », mais aussi entre ceux que dix ans d’âge séparent) que ce n’est plus seulement l’autorité ou le sentiment de la dette qui deviennent problématiques, mais la conviction de vivre dans le même monde. C’est pourquoi l’un des aspects les plus caractéristiques du présent est la « non-simultanéité du simultané » (p. 145) : la découverte généralement attristante qu’une éternité sépare les générations9.

Le point de rupture est atteint lorsque la diversification des espaces d’expérience se répercute au niveau des horizons d’attente. La désynchronisation des vécus et des désirs explique pourquoi le futur devient opaque du fait de la variété infinie des attentes qui portent sur lui.

Si la mondialisation constitue une rupture qualitative par rapport au projet initial de la modernité, c’est parce qu’elle marque le triomphe du temps réel sur toute autre dimension de l’existence. Le primat du capital sur le travail dans la globalisation s’explique par sa mobilité (via les transferts financiers rendus possibles par l’internet), alors que le travail, en dépit de tous les efforts de dérégulation, continue à résister à la généralisation des flux. De la « volatilisation » des anciennes valeurs évoquée par Marx à la « fluidification » de tout le réel analysée par Zygmunt Bauman, le projet de la modernité semble s’être radicalisé au point de devenir un frein aux accélérations contemporaines.

De là le sentiment tenace de « danser de plus en plus vite, uniquement pour rester au même endroit » (p. 90). Selon Hartmut Rosa, le paradoxe de l’accélération est à son comble dans le monde contemporain où l’accroissement des vitesses produit le sentiment que rien ne peut changer. L’abandon du thème du progrès n’est qu’un aspect de cette conscience de pétrification : « C’est le passage d’un mouvement perçu comme dirigé à une dynamisation privée de direction qui suscite l’impression d’immobilité » (p. 345). On pourrait faire un pas de plus en rappelant que Kant a montré que la perception du changement suppose l’existence d’un point fixe, une « substance » dont les modifications peuvent être interprétées comme des événements. Autrement dit, la perception du temps suppose l’existence de quelque chose de permanent dans l’espace. Cette démonstration intervenait dans le cadre d’une « Réfutation de l’idéalisme » dont le but était de prouver l’existence du monde extérieur10. L’accélération effrénée des inventions techniques et des rythmes serait « idéaliste » au sens où elle aurait dissipé jusqu’à cette certitude du monde sensible et, avec elle, la croyance que quelque chose de nouveau peut advenir.

Point de non-retour ?

Si « l’accélération sociale de la modernité est devenue un processus autoalimenté » (p. 187), et si cette évolution entre en conflit avec le projet d’autonomie, le problème de la transformation de ce modèle se pose inévitablement. Hartmut Rosa envisage avec sympathie, mais assez peu d’espoirs, la mise en place d’« oasis de décélération » par des individus fatigués de la vitesse. Ceux-ci ressemblent un peu à des rescapés de la modernité classique dans la globalisation capitaliste, c’est-à-dire à des hippies perdus dans des mégapoles affairées. Il y a bien des manières d’échapper aux deadlines et à la « détemporalisation de la vie », mais elles comportent toutes le risque d’une désynchronisation qui éloigne encore du monde. La menace de ringardise pèse sur tous ceux qui, à la manière d’Oblomov et de Bartleby, mais dans des conditions sociales moins indulgentes, veulent rompre avec l’intensification des rythmes11.

Le livre propose un argumentaire impressionnant en faveur de la thèse qui exclut tout retour en arrière, ce dernier devant être compris comme une réactivation du projet moderne. C’est d’abord la circularité entre les divers registres d’accélération qui explique la pérennité du mouvement. La compression du présent incite les acteurs à recourir de plus en plus systématiquement à la technique, ce qui relance évidemment le processus d’innovation. De même, les accélérations technologiques ne sont pas sans effets sur les changements sociaux, comme l’atteste l’exemple de l’informatisation des marchés financiers. Dans ce domaine, une transformation sociale est induite par une rupture technologique qui a elle-même des effets sur les rythmes des vies individuelles.

À ces facteurs internes d’accumulation, qui donnent parfois l’impression d’une spirale infernale, s’ajoutent des raisons externes qui rendent improbable une décélération. Parmi celles-ci, on retrouve bien sûr l’exigence de croissance économique propre au capitalisme et la conviction largement admise selon laquelle « le temps c’est de l’argent ». Que le capitalisme soit une « économie du temps », c’est une certitude partagée par Karl Marx et Benjamin Franklin : elle structure tout le devenir-valeur de la temporalité. Mais, là encore, les ruptures sont sensibles : les formes traditionnelles du capitalisme étaient celles d’un « temps discipliné » où les périodes de travail et de repos alternaient. La modernité tardive, en revanche, se caractérise par une mobilisation de tous les instants. Les demandes de livraisons just in time expriment assez bien ce désir de voir coïncider production, consommation et relance du besoin. Les mutations sont telles que la remise en cause actuelle de la différenciation entre le travail et la vie (arrachée de haute lutte par le capitalisme traditionnel) semble parfois impliquer un « retour à l’état précapitaliste » (p. 209). À ces motifs économiques s’ajoutent des évolutions culturelles qui, marquées par une sécularisation aboutie, achèvent d’accorder la moindre créance à l’idée de salut. Or, la disparition des croyances en un « temps suprême » implique nécessairement un recentrement sur la durée de la vie terrestre, donc le désir social de vivre mieux en vivant plus vite.

Mais de tous les éléments d’accélération relevés par Hartmut Rosa, ce sont les causes de nature politique qui sont les plus impressionnantes, et peut-être aussi les plus discutables. Le chapitre 12 du livre est consacré aux mutations institutionnelles du présent, et à l’abîme qui semble se creuser entre le goût pour la vitesse et l’idée de démocratie. Non seulement, la compression du temps exige de remettre en cause les institutions de l’État providence jugées inadaptées aux changements sociaux, mais la durée démocratique elle-même entre en contradiction avec les accélérations techniques et existentielles. Rosa interprète la limitation de la durée des mandats présidentiels ou législatifs dans le monde entier comme un effort des États de droit pour s’adapter au nouveau système. Plus encore, la multiplication des décrets comme la montée en puissance des exécutifs au détriment des instances législatives attestent, selon lui, de l’incompatibilité entre le temps de l’accélération et celui de la délibération. Le fait que des problèmes sociaux de première importance (on pense à l’exemple des retraites) reviennent si souvent devant les assemblées est, en effet, un signe de la généralisation des politiques à courte vue qui gèrent le temps social plutôt qu’elles ne tentent de le réguler.

Mais faut-il pour autant en conclure que « toutes ces évolutions semblent indiquer que le temps de la politique est révolu » (p. 345) ? À ce point, Rosa semble plus proche du pessimisme d’Adorno que de la critique sociale telle qu’elle a été réinvestie par Habermas ou Honneth. Il n’est pourtant pas vrai que nous vivons dans un monde où il n’y a plus d’événements (la crise financière de 2008 en est un), ni par conséquent de possibilités de suspendre l’accélération du temps pour délibérer. Sauf à céder à une rhétorique postmoderne selon laquelle le projet de la modernité était, dès l’origine, une chimère, on doit maintenir le projet d’une intervention sur les temporalités pathologiques. Or, cette intervention ne peut être que de nature politique et collective. Il est vrai que, par un retournement qui n’est rien d’autre que celui de notre propre présent, les « progressistes » sont tentés de tenir le langage de la « conservation ». Face aux « pentes qui s’éboulent », c’est l’image du « moratoire » qui tend à s’imposer, un peu à la manière des actuels discours sur la décroissance. Le projet d’une décélération n’a probablement rien d’enthousiasmant, au moins aussi longtemps que l’on continue à assimiler la vitesse au progrès. Mais si une pédagogie en faveur d’une nouvelle temporalisation des vies est possible, elle est de nature politique.

À ce premier élément, s’ajoute une objection plus profonde qui pourrait transformer le sens du diagnostic final d’Hartmut Rosa. Centrée sur le temps, cette analyse ne laisse pratiquement aucune place aux interprétations spatiales de la globalisation. Or, les phénomènes d’accélération n’expliquent pas tout dans les bouleversements actuels ; on peut aussi bien interpréter la sortie hors des philosophies de l’histoire et l’apparition d’un monde post occidental par la substitution du paradigme de l’espace à celui du temps. Michel Foucault prédisait naguère que les conflits opposeraient de plus en plus souvent « les pieux descendants du temps et les habitants acharnés de l’espace ». C’était suggérer que l’habitation spatiale du monde recèle un avenir politique qui n’a rien à envier aux anciens récits du progrès. Bref, qu’un nouveau cosmopolitisme est possible, qui ne serait plus enté sur une théorie de l’histoire, mais ne désespérerait pas de la mondialisation du droit. Dans ce qu’ils ont de pathologique, les processus d’accélération remettent assurément en cause l’édification de ce cosmopolitisme d’un nouveau genre. Mais ils rendent plus urgente la mise en place d’institutions à la mesure d’un espace globalisé.

  • *.

    À propos de Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, trad. Didier Renault, Paris, La Découverte, 2010. Michaël Foessel vient de faire paraître État de vigilance. Critique de la banalité sécuritaire, Latresne, Le bord de l’eau, coll. « Diagnostics », 2010.

  • 1.

    Sur le sentiment d’accélération de l’histoire, voir le dossier d’Esprit de juin 2008, « Le monde à l’ère de la vitesse ».

  • 2.

    H. Rosa, Accélération…, op. cit. Cet ouvrage est paru initialement en 2005 en Allemagne sous le titre Die Veränderung der Zeitstrukturen in der Moderne (« La mutation des structures temporelles dans la modernité »).

  • 3.

    Sur la thématique de la reconnaissance, voir le dossier d’Esprit « Face aux nouvelles indignations : quelle pensée critique ? », juillet 2008.

  • 4.

    Georg Simmel, les Grandes villes et la vie de l’esprit, Paris, L’Herne, 2007.

  • 5.

    Ainsi que l’a montré Paul Ricœur, la philosophie témoigne aussi de cette dualité entre temps subjectif et temps objectif. L’aporie entre le « temps de l’âme » (saint Augustin) et le « temps du monde » (Aristote), entre la psychologie et la physique, se retrouve dans la plupart des doctrines de la temporalité (voir Paul Ricœur, Temps et récit 1, Paris, Le Seuil, 1983).

  • 6.

    Voir Reinhart Koselleck, le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Ehess, 1990.

  • 7.

    L’auteur analyse finement le rapport entre progrès technique et accélération du rythme de vie. On pourrait penser, en effet, que la technique permet un gain de temps, et donc un relâchement des cadences. Mais c’est le contraire qui se produit car l’accélération technique est moins importante que l’augmentation des tâches et des activités qu’elle induit. Les diverses formes d’activismes modernes viennent de là : « Le fait de disposer d’un nombre croissant de biens et d’informations réduit le temps que l’on peut consacrer à chaque objet » (p. 157).

  • 8.

    Hans Blumenberg, Lebenszeit und Weltzeit, Francfort, Suhrkamp, 1986.

  • 9.

    L’auteur aurait pu montrer que cet écart temporel implique de plus en plus souvent une séparation spatiale. Dans un monde où l’on ne vit pas au même rythme, on ne fréquente pas non plus les mêmes lieux.

  • 10.

    Voir Kant, Critique de la raison pure, B 274-279.

  • 11.

    Curieusement, H. Rosa ne dit rien des diverses formes d’effervescences religieuses qui manifestent un désir de re-ritualisation temporelle des existences. Il est vrai que toutes ne sont pas compatibles avec le projet de la modernité.

Michaël Fœssel

Philosophe, il a présenté et commenté l'oeuvre de Paul Ricœur (Anthologie Paul Ricœur, avec Fabien Lamouche), a coordonné plusieurs numéros spéciaux de la revue, notamment, en mars-avril 2012, « Où en sont les philosophes ? ». Il est membre du Conseil de rédaction d'Esprit. Il est notamment l'auteur de L'Équivoque du monde (CNRS Éditions, 2008), de La Privation de l'intime (Seuil, 2008), État de

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