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Dans le même numéro

Introduction

novembre 2016

#Divers

Nos prisons sont celles dont nous portons collectivement la responsabilité : contre l’indignité des conditions de détention, en dépit de maigres ressources et face au défi du terrorisme.

La prison s’invite régulièrement dans le débat public. Aujourd’hui, c’est à propos du terrorisme. Hier, c’était à cause du livre du Dr Vasseur, qui avait secoué l’opinion et déclenché pas moins de deux missions parlementaires établissant un état des lieux de nos prisons sans concessions mais aussi sans lendemain. C’est injuste, répondra-t-on, car est intervenue la loi de 2009, une « grande » loi qui a montré sous l’impulsion de deux fortes personnalités, Robert Badinter et Jean-René Lecerf, qu’un consensus humaniste était encore possible autour de la prison. Ce même consensus qui avait inspiré les réformes de l’après-guerre, sous l’impulsion des Résistants qui avaient découvert avec stupeur l’état de nos prisons.

Les bonnes intentions ne manquent donc pas, mais elles doivent vaincre un mal endémique : l’ineffectivité des dispositions législatives. Les lois en effet existent, mais la réalité de la prison ne suit pas. Finalement, le seul vrai succès législatif de ces dernières années aura été la création par un gouvernement de droite d’un contrôleur des lieux de privation de liberté, qui a réformé le contrôle, à défaut de changer les prisons. Cette initiative a introduit une véritable rupture et Jean-Marie Delarue, son premier titulaire, dresse ici un tableau très complet des enjeux actuels de nos prisons.

La réforme de la prison s’avère donc rythmée par des scandales, mais les sons aigus de l’indignation sporadique ne couvrent pas la basse continue de l’institution qui continue de glacer. Comment expliquer cette obstination de l’indignité dans une République par ailleurs si soucieuse d’égalité ? Peut-être parce que la loi de la République qui porte nos espoirs, et peut-être aussi notre culpabilité, voire nos ambiguïtés comme le montre Cyrille Duvert, bute contre des lois d’une autre nature.

La dure loi à laquelle se heurte toute ambition de réforme est d’abord la réalité de nos finances. Celles-ci, déjà maigres, doivent faire face à un flux d’entrants qui semble incontrôlable et qui génère une surpopulation carcérale endémique qui retarde, voire obère, toute politique de réinsertion. Si l’économie est la science de la rareté, l’économie pénitentiaire doit la combiner avec une abondance immaîtrisable des charges. Avec la série télévisée Orange Is the New Black qu’analyse Carole Desbarats, la fiction, une fois encore, en dit plus que de longs discours sur les ravages de la privatisation rampante, plus aboutie aux États-Unis qu’en France. Cette même série met en scène le phénomène de communautarisation, qui gagne aussi nos prisons françaises mais de manière honteuse.

La loi républicaine est aussi coiffée par une autre loi plus profonde, que Robert Badinter nomme la « loi d’airain ». Il n’est pas possible, dit-il, d’améliorer la condition des prisonniers au-dessus du seuil des plus défavorisés. Le public ne le supporte pas : « Comment, s’indigne l’opinion, un condamné serait mieux traité qu’un honnête travailleur ? »

La crise économique condamne ainsi la prison à une double peine : elle la remplit d’un plus grand nombre d’indigents, tout en lui interdisant d’améliorer leurs conditions. Cette conclusion est bien sombre, mais c’est sans compter sur un troisième intervenant qui s’est invité dans le débat : le terrorisme. Son effet est à vrai dire paradoxal, car il réclame plus de prison en même temps qu’il en révèle les failles. La table ronde ici réunie montre que si la prison est le miroir grossissant d’une société, le terrorisme agit alors comme une loupe qui permet de mieux voir les errements de notre temps. Il montre les ravages d’une politique réduite à une technocratie, qui a négligé son rôle plus anthropologique d’intégration dans une socialité commune. Et la globalisation a encore accentué cette tendance : elle comble ceux qui se trouvent dans son centre et qui sont déjà nantis, et refoule dans un dénuement encore plus profond ses marges aussi bien dans l’espace (les banlieues) que dans le temps (l’adolescence). La prison devient un multiplicateur d’injustices ; c’est peut-être là son plus grand scandale, dont nous portons tous la responsabilité.

Antoine Garapon

Magistrat, juge pour enfants, il a fondé l'Institut des Hautes Etudes sur la Justice (IHEJ), où il observe les mutations de la place du droit dans nos sociétés. Il anime sur France culture une émission consacrée à la pensée juridique, « Le Bien commun ». Il a développé sous le même nom une collection d'ouvrages, aux éditions Michalon, qui permettent de présenter des auteurs qui, sans être…

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« Nos prisons » sont celles dont nous portons collectivement la responsabilité : contre l’indignité des conditions de détention, en dépit de maigres ressources et face au défi du terrorisme. A l’encontre des perspectives sécuritaires, il importe aujourd’hui de promouvoir la réinsertion sociale des détenus et de renouveler le sens de la peine.