Crédit : Canva
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Le code contre la loi

En nous faisant sortir de l’espace des interactions entre corps parlants pour privilégier la transmission d’informations codées et gérées par des algorithmes, le numérique reconfigure le pouvoir, et retourne les médiations démocratiques contre elles-mêmes.


Trois logiques s’affrontent au sein de l’équipe qui entoure Donald Trump1 : une logique techno-libertarienne, incarnée par Elon Musk et d’autres grands patrons de la tech, qui estiment que l’État doit être géré comme une entreprise ; une logique chrétienne-conservatrice, incarnée par J. D. Vance, qui veut déconstruire l’administration d’État en limitant son rôle aux fonctions régaliennes, mais en abandonnant toute fonction distributive, toute protection de l’environnement ou toute justice de genre, c’est-à-dire en privilégiant un État puissant intensivement et non plus extensivement ; une logique d’« accélération droitière », incarnée par Curtis Yarvin et Nick Land, qui vise la décentralisation totale et la constitution de communautés fermées entre lesquelles règne le darwinisme social. Pour l’instant, ces logiques contradictoires se métabolisent en permettant plus de liberté « sauvage », affranchie de toute règle de droit, mais en même temps plus d’autoritarisme.

Le pacte politique ne se fait plus autour d’un texte, la Constitution, mais autour d’un chef, à travers des mécanismes prédémocratiques de loyauté, comme l’empressement des uns et des autres à louer les qualités exceptionnelles du président le démontre déjà. Si ce nouveau pacte évoque bien une forme de régression ou de réaction, après quatre-vingts ans de développement économique et de politiques publiques strictement encadrées par un droit souvent procédural et tatillon, justifiant ainsi les comparaisons avec la prospérité des « barons voleurs » du Gilded Age ou le nationalisme xénophobe des années 1930, la comparaison avec ces époques révolues trouve sa limite en raison du rôle que joue la révolution numérique dans cette nouvelle configuration idéologique. En nous faisant sortir de l’espace fondant les interactions entre les corps parlants que nous sommes pour privilégier la transmission d’informations exclusivement rédigées dans des codes et gérées par des algorithmes hors de toute dimension spatiale, le numérique reconfigure le pouvoir et retourne les médiations démocratiques contre elles-mêmes.

Le populisme numérique

Derrière le détricotage des acquis de l’après-guerre et de leur actualisation après la chute du Mur, c’est bien la capacité d’instituer juridiquement, c’est-à-dire de commencer par une nouvelle nomination des garanties dues à l’être humain, qui est aujourd’hui contestée. Il n’est donc pas étonnant de voir revenir les périls que l’énoncé de ces droits fondamentaux voulait conjurer : l’effondrement des institutions internationales (songeons à l’Organisation mondiale du commerce), le retour des nationalismes, la politique du sang et du sol : « Comme il y a cent ans, les masses imprégnées de ressentiment sont entrées en politique, mais alors qu’elles étaient mobilisées par les techniques de la société de masse, de la politique et des médias de masse, au xxie siècle, c’est le populisme numérique basé sur les réseaux sociaux qui attise haines, peurs, xénophobie et chauvinisme2. »

On oppose souvent la suspension de la loi par la dictature à la perversion de la loi qui caractérise les régimes totalitaires. L’origine de cette perversion est à chercher dans des causes politiques (ressentiment des non-représentés, nostalgie impériale, retour d’un nationalisme violent, vengeance des humiliés), mais à toutes ces passions politiques, il faut aujourd’hui ajouter les effets de l’usage désormais généralisé des technologies numériques, comprises comme une véritable révolution graphique3. Cette technologie vient à point nommé au renfort de la géopolitique.

Le fait est bien connu, Trump ne lit pas. « Il ne lit même pas les dix lignes de notes que ses conseillers rédigent pour préparer un rendez-vous. Il ne fonctionne qu’à l’oral4. » Son cas est emblématique d’une tendance plus générale : en déléguant aux machines numériques le soin de lire et d’écrire – et donc d’agir – à notre place5, Trump et son entourage ont quitté le régime séculaire de l’écrit et la distance critique que la literacy rendait possible. Confronté à ce literexit inédit, il nous reste un espace fracturé qui n’est plus médiatisé par des institutions partagées.

Le numérique joue un rôle d’accélérateur des changements en cours, mais pas de n’importe quelle façon : il permet la weaponization de ces changements, terme difficile à traduire, fondé sur le mot weapon (« arme ») et le suffixe indiquant un processus, qui consiste à retourner contre son but premier une substance ou un agent, comme dans le cas des maladies auto-immunes. Cette « arsenalisation » numérique dévitalise toutes les médiations symboliques qui rendaient possibles l’échange démocratique, la justice, mais aussi la sécurité sociale, l’éducation ou la recherche, comme le ministère de l’Efficacité gouvernementale (DOGE) dirigé par Elon Musk s’emploie à le faire. Ce nouveau département n’est pas institué en tant que département exécutif fédéral, ce qui nécessiterait l’approbation du Congrès, et ne repose sur aucun contrôle démocratique, puisqu’il n’est pas soumis aux règles de transparence en vigueur aux États-Unis6. Il est né de la fusion du U.S. Digital Service, dépendant directement du bureau exécutif du président, qui vise la simplification numérique, et du U.S. DOGE Service Temporary Organization, organisation temporaire dont la date de fin a été fixée le jour de la fête nationale 2026 (4 juillet). Cette fusée à deux étages consiste donc à faire en sorte que la simplification numérique soit mise au service du démembrement progressif de l’État qu’elle était censée renforcer. Pour mieux saisir ce changement capital, il faut clarifier le concept de « déspatialisation ».

Le numérique contourne l’équilibre qui s’était établi entre le droit et le pouvoir, non pas en redonnant une capacité d’agir aux pouvoirs constitués, mais en délégitimant tout pouvoir, en inaugurant un nouveau rapport au monde sans médiation autre que technique, fondée sur une nouvelle écriture – une nouvelle manière d’agir sur le monde par une écriture confiée aux machines. Ainsi, dans le droit, le garant de la norme était, jusqu’à présent, la souveraineté sur un territoire délimité. Mais la numérisation du droit tend à la remplacer par le calcul. Or la définition moderne du calcul renvoie à la nécessité algébrique propre à la démonstration, qui se limite à l’exécution de règles d’enchaînement de caractères écrits, comme dans un programme. Il y a de ce fait un divorce complet entre l’écriture numérique et l’espace lié à une souveraineté sur un territoire : l’écriture numérique tente de remplacer l’espace dans lequel l’interaction sociale était encadrée par des institutions, allant de la parole aux cours de justice en passant par l’école, par des transferts d’information fondés sur une écriture algorithmique, à laquelle les humains n’ont plus collectivement accès. En se détournant de l’espace, la normativité par la souveraineté qu’il permet d’incarner disparaît, d’où la faillite du droit.

Drôles de guerres

La généralisation du numérique à toutes les interactions sociales a eu pour effet de scinder l’espace en deux : d’un côté, un espace dit « virtuel » (celui du « cyberespace » ou du « métavers », deux expressions déjà obsolètes), en fait essentiellement des lignes de code rendant possibles les transferts d’information et les communications instantanées devenus indifférents à toute localisation spatiale ; de l’autre, un espace bien réel, mais qui devient toujours plus un espace de non-droit, dans lequel règnent les attaques informatiques, les sabotages, l’extorsion de fonds, le chantage et les fausses nouvelles. Ainsi, à l’espace de la souveraineté sur un territoire s’oppose une autre structure, celle du numérique qui, elle, tire profit d’un rapport arbitraire à l’espace, autrement dit d’une déspatialisation. La maîtrise du différentiel espace/hors-espace est devenue le cœur du conflit des deux légalités7, qui s’exprime autant par la supériorité technologique en matière d’intelligence artificielle (étant entendu que les États-Unis et la Chine ont déjà acquis une position de duopole dans ce domaine) que par la guérilla numérique (comme lorsqu’un État comme la Corée du Nord détourne des fonds considérables sur Internet pour s’acheter des armes).

La guerre informationnelle consiste à exploiter de façon optimale le caractère ubiquitaire de la technologie numérique. C’est particulièrement vrai de l’usage d’Internet qui nous est familier : selon que l’on est un utilisateur lambda à qui l’on donne l’illusion que toute distance est abolie ou un ingénieur sachant ce qu’il en coûte en matière d’infrastructure de donner l’illusion d’abolir cette même distance, l’espace disparaît ou apparaît et, avec lui, la paix ou la guerre. La paix : des échanges directs, sans médiation par des institutions nationales ou internationales, avec des correspondants dont seul le décalage horaire continue de rappeler qu’ils vivent dans un autre espace-temps. La guerre : des attaques permanentes contre l’infrastructure matérielle du réseau composée de câbles (fréquemment sectionnés et pas seulement en mer Baltique), de serveurs dont la propriété est privée et, en général, de médiations technologiques dont la surveillance doit être constante sous peine d’être attaquées. C’est ainsi qu’un sixième terrain de conflit s’est ouvert pour l’Otan, que l’on qualifie parfois de conflit « hybride » ou « ambigu », voire, de manière orwellienne, d’« état de non-guerre » : « Cette évolution majeure consacre l’importance croissante du “sans contact” dans les conflits modernes, où l’adversaire fait en sorte que ses activités s’effectuent “sous le radar” et qu’elles soient suffisamment ambiguës pour contrarier toute riposte8. »

Une bataille était, depuis des millénaires, la comparaison des forces sur un terrain commun, dans un espace qui remplissait le rôle d’élément tiers et jouait le rôle d’un organisateur symbolique qui marquait d’ailleurs profondément les imaginaires nationaux (la patrie). Le territoire, au fondement de cet ordre, donnait sa cohérence à l’affrontement qui se déroulait sur un champ de bataille pour des enjeux territorialisés. La bataille d’aujourd’hui superpose deux « terrains », comme l’exemple de la guerre en Ukraine le montre abondamment.

Alors que l’ordre spatial supposait une ligne de front, une tension en sens opposé qui formait la frontière, dans le monde numérique, on voit plutôt s’opposer des utilisations différentes des mêmes instruments dont il faut déjouer les actions : les transactions financières numérisées sont à la fois plus traçables et plus opaques, les moyens numériques mis au service de l’éducation produisent une inculture généralisée et même des troubles de la santé. D’où l’expression de weaponization. C’est donc aussi sur le plan des usages et des représentations que se joue la bataille ; c’est pourquoi le défi stratégique est moins de nature institutionnelle qu’intellectuelle. Il faut savoir d’où vient la menace, mais comprendre surtout les moyens qu’elle utilise pour affecter l’intégrité politique des pays visés.

Aujourd’hui, une poignée d’hommes déterminés, exploitant au mieux les réseaux sociaux, peut provoquer et parfois mettre en échec des armées régulières pourtant mieux équipées. « Notre nouvelle carte d’état-major ne porte pas tant sur un “front” labile et évanescent de la guerre de l’information que sur les arrières : nos imaginaires9.  » La ligne de front passe dès lors en tout un chacun, entre son expérience du monde, le récit qu’il s’en fait et la façon dont cette expérience lui est présentée pour des fins qu’il ignore généralement (le scandale de Cambridge Analytica qui a permis le Brexit reste exemplaire de ce point de vue).

La manipulation perverse que le numérique rend possible dans les relations internationales et la guerre informationnelle transforment l’expérience quotidienne du monde en une expérience du chaos. « Une cyberattaque émanant d’un État, au-delà de son résultat destructeur, a pour objectif premier de produire de l’incertitude politique10.  » Les dégâts ne se limitent pas aux fake news, car on assiste « à l’émergence d’un système où le contrôle s’exerce non pas en réprimant la vérité, mais en multipliant les récits au point que tout point fixe devient impossible11 ». D’autant qu’il est impossible d’identifier avec certitude l’origine d’une attaque, ce qui rend encore plus difficile la riposte. L’incertitude sur l’auteur et sur ses intentions engendre un « dilemme de sécurité » propre au contexte déspatialisé. Pour garantir leur cybersécurité, les États sont contraints de maintenir la confusion entre les modalités tactiques de l’attaque et de la défense, ce qui ne peut qu’accroître les tensions et augmenter le sentiment d’insécurité générale.

La déspatialisation numérique renforce donc l’incertitude du monde contemporain. « La surveillance défensive et offensive des communications privées, l’intoxication des fake news et les soupçons de manipulation électorale contribuent à défaire le vieux consensus sur le réel et la vérité, et entament l’assise du modèle démocratique12. » C’est ce que Jianwei Xun appelle l’« hypnocratie ».

La vulnérabilité des démocraties

La légalité numérique, qui exploite l’espace et qui est a-géographique, anhistorique et dé-narrativisée, conduit à accroître la vulnérabilité des démocraties en accordant un avantage à la force hors de tout respect d’un ordre juridique quelconque. Toutes les propriétés du numérique en réseau dont se rengorgeaient ses zélateurs (souplesse, efficacité, agilité, liberté) aboutissent aussi à un retour du rapport de force, d’autant plus brutal qu’il n’est plus médiatisé par une institution qui encadrerait son usage dans des limites définies par la loi.

La légalité numérique conduit à accroître la vulnérabilité des démocraties.

Les manipulations ne se bornent pas à des intrusions. Elles passent par la construction participative qui est le cœur même des réseaux sociaux. L’intelligence collective et la discussion ouverte reposent sur le postulat implicite de partager les mêmes principes fondamentaux liés au fait de vivre dans un espace physique et politique commun. Lorsque les frontières faiblissent, ce n’est pas la paix, mais la guerre qui progresse. En d’autres termes, l’arme existait déjà à l’état latent parmi les instruments numériques, ce n’est que son utilisation qui change. Les logiciels peuvent servir de « machine à cibler », mais ils ne disent rien sur les cibles, qui peuvent changer à loisir. À la différence des armes précédentes, qui maniaient la violence et en particulier le feu (toute la guerre moderne était centrée sur la pyrotechnie), ces instruments d’influence et de déstabilisation répondent à une tout autre logique ; ils cherchent à enrôler des agents passifs, voire à obtenir la collaboration passive des victimes de leur propre intoxication. Ce ne sont pas des armes, mais des instruments qui deviennent armes « par destination », comme disent les juristes13.

L’affrontement entre puissances se déroule dans ce qu’il y a de plus intime à une société, ses médiations. Il y a une perversion dans cette attitude qui retourne en son contraire les instruments qui jusqu’à présent permettaient à la société de perdurer grâce à ses institutions. La guerre par bits oblige à chercher les causes d’une possible défaite dans le retournement des citoyens contre eux-mêmes. Ce qui fait le dynamisme d’une société, sa vitalité sociale, peut ainsi donner prise à ceux qui veulent la diviser, voire la tuer. La guerre peut être gagnée avant toute phase de haute intensité, par le simple détournement de ses instruments numériques : l’utilisation rusée du numérique aboutit de ce fait à mener un affrontement dans lequel les armes sont fournies par l’ennemi lui-même et sur son territoire.

Il faut donc porter le regard sur son propre territoire intérieur avant de scruter celui de la puissance ennemie. Non seulement parce que c’est sur lui que se déroule l’affrontement de la guerre informationnelle, mais aussi parce que le pouvoir hostile se borne à exploiter l’ambivalence systémique : toutes les caractéristiques du milieu déspatialisé peuvent se retourner contre leur usage civil et devenir des points de vulnérabilité. La déspatialisation consiste donc en la captation et la prise de contrôle fonctionnelle des médiations – de la plus lointaine à la plus intime qui, toutes, aujourd’hui, passent par la médiation numérique. Celles-ci cessent d’être exclusivement consacrées à leur finalité médiatrice et servent d’autres finalités étrangères à leur signification sociale, comme le montre le pistage à leur insu des utilisateurs d’Internet. La manipulation commence dans cette dissociation, bien avant qu’elle ne soit détournée par un éventuel ennemi. L’essentiel du travail est fait avant son intervention, dans le détournement et la fonctionnalisation d’une médiation essentielle à toute société.

Le numérique a douché les espoirs un peu naïfs d’une démocratie plus directe et plus participative en valorisant notamment l’image du hacker, du pirate, c’est-à-dire d’une liberté qui s’obtiendrait par transgression et non plus par construction. Ce rêve de fuite hors du monde dans un univers déspatialisé, où chacun serait en communication pure avec autrui, après avoir aboli toute distance et s’être débarrassé de toute médiation symbolique au seul profit des médiations technologiques, a tôt fait d’être rattrapé par l’apparition d’un nouveau danger, celui d’une manipulation par des pays ou des entreprises hostiles à la démocratie.

Le différentiel espace/non-espace est de fait exploité plus facilement par les régimes autoritaires (qui ne connaissent pas de divisions internes aussi grandes que les démocraties) au détriment des démocraties (dont le pouvoir repose sur les médiations instituées). C’est parce que les démocraties ont pour ressort de manifester leurs conflits qu’il est possible pour une puissance étrangère de s’y engouffrer : l’inverse serait beaucoup plus difficile, parce que les régimes autoritaires étouffent toute opposition pour imposer la figure du chef. Ce qui fait la force de nos démocraties peut en faire les faiblesses. Les services secrets russes n’ont pas ciblé le collectif américain Black Lives Matter par hasard : ils ont compris que la force des démocraties – leur ouverture, la nécessité de redéfinir sans cesse l’appartenance à la nation, car celle-ci est politique et non pas culturelle ou ethnique (à la différence de la Russie et de la Chine) – pouvait se retourner contre elles, s’ils parvenaient à favoriser les laissés-pour-compte en introduisant une zizanie interne. Le conflit fait vivre les démocraties, à condition qu’il soit réglé par le droit dans des enceintes clairement délimitées, les tribunaux en particulier. Les opérations de déstabilisation de l’opinion ont d’autant plus de poids que l’opinion a du poids, comme en démocratie. L’homme démocratique est d’autant plus vulnérable qu’il a plus de mal à se représenter le contexte non démocratique, c’est-à-dire le rapport de force brut.

Cette différence oppose donc deux types de sociétés : l’une est ouverte et démocratique, fondée sur le débat, comme le rappelle Claude Lefort, et l’autre, défensive, s’est construite de très longue date par rapport à l’Occident, fascinant et menaçant. Tout le paradoxe aujourd’hui est que la place des États-Unis dans cette dichotomie est plus qu’instable. Dans un tel contexte de conflit frontal entre les libertés du monde ancien, celui d’un espace public où chacun s’exprime en clair, celui que Hannah Arendt appelait un espace d’apparition, et l’influence qui nous manipule à notre insu par des instruments déspatialisés, les propos de J. D. Vance à Munich – lieu ô combien symbolique pour les Européens, car ce fut la ville où ils ne firent que retarder la guerre en voulant sauver la paix – sont particulièrement scandaleux et cyniques. Venant lui-même du milieu de la tech, il ne peut plaider l’ignorance ni l’absence de formation politique. Que servaient ces propos si dangereusement hostiles à l’État de droit : la liberté ou l’oppression ? Tout se passe comme si J. D. Vance venait terminer lui-même le travail de sape commencé par les ennemis de la démocratie.


Comment les démocraties peuvent-elles résister à devenir les instruments passifs de leur propre déréliction ? Comment éviter d’être les relais bien involontaires d’une intention hostile ? Certainement pas en niant les raisons profondes de cette involution du droit, qu’il faut chercher en partie dans la technologie. Certainement pas non plus en renonçant à l’État de droit, ni en cherchant naïvement une solution dans la technique, en raison des antinomies qu’elle développe d’elle-même. Non, elles doivent impérativement comprendre la valeur irremplaçable de l’espace comme lieu de l’interlocution. Sans lui, la modernité définie comme liberté collectivement assumée ne pourra se maintenir. Habermas l’a compris avant même de saisir l’ampleur de la révolution numérique : « Il y a une constitution de la modernité, c’est-à-dire un certain cadre normatif hors duquel la critique sombre (dans la régression vers l’archaïque, le mythique, l’instinctuel à consonance fasciste) ou erre14. »

  • 1. Voir “‘Crack-up capitalism’: Historian Quinn Slobodian on Trump, Musk & movement to ‘shatter’ the state” [vidéo en ligne], Democracy Now, 20 février 2025. Voir également Quinn Slobodian, Hayek’s Bastards: Race, Gold, IQ, and the Capitalism of the Far Right, New York, Zone Books, coll. “Near Future”, 2025.
  • 2. Sergueï Medvedev, « En attendant l’avalanche » [en ligne], Desk Russie, 29 mars 2025.
  • 3. Voir Antoine Garapon et Jean Lassègue, Justice digitale. Révolution graphique et rupture anthropologique, Paris, Presses universitaires de France, 2018, chapitres i et ii.
  • 4. Giuliano da Empoli, « Incapable de réagir, la vieille élite a mérité d’être balayée », propos recueillis par Alexandre Devecchio et Martin Bernier, Le Figaro, 3 avril 2025.
  • 5. Voir J. Lassègue et Giuseppe Longo, L’Empire numérique. De l’alphabet à l’IA, Paris, Presses universitaires de France, 2025.
  • 6. Voir Minho Kim, “Trump’s declaration allows Musk’s efficiency team to skirt open records laws”, The New York Times, 10 février 2025.
  • 7. Voir A. Garapon et J. Lassègue, Le Numérique contre le politique. Crise de l’espace et reconfiguration des médiations sociales, Paris, Presses universitaires de France, 2021.
  • 8. Hervé Le Guyader, « Le domaine cognitif de la manipulation est devenu un terrain de conflit », Le Monde, 7 mai 2021.
  • 9. Xavier Bouvet, Benoît Thieulin et Emmanuel Rivière, « Gagner la guerre de l’information : vers la mobilisation des imaginaires démocratiques » [en ligne], Le Grand Continent, 2 mars 2025.
  • 10. Julien Nocetti, « Géopolitique de la cyber-conflictualité », Politique étrangère, été 2018.
  • 11. Jianwei Xun, « Trump, Musk : l’hypnocratie ou l’empire des fantasmes » [en ligne], Le Grand Continent, 26 janvier 2025.
  • 12. J. Nocetti, « Internet contre la démocratie ? », Questions internationales, no 113-114, mai-août 2022.
  • 13. Le droit pénal distingue en effet les armes de n’importe quel objet qui peut être utilisé comme une arme.
  • 14. Jürgen Habermas, cité dans Jean-Claude Monod, L’Art de ne pas être trop gouverné, Paris, Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 2019, p. 84.