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Retrouver l'énergie civique

septembre 2017

#Divers

Certains se sont plaints que, pendant la récente campagne présidentielle, les « affaires » avaient privé les électeurs d’un véritable débat, c’est-à-dire d’une confrontation de projets. Mais c’est tout l’inverse : un véritable débat a bien eu lieu, imposé puis tranché par les électeurs, qui opposait les partisans d’une lutte déterminée contre la corruption et ceux qui prétendaient continuer de faire de la « politique comme avant ». Le principal enseignement que l’on peut déjà en tirer, c’est qu’il faut prendre la corruption au sérieux et ne pas tomber dans le piège de n’y voir qu’une somme de comportements individuels à combattre au cas par cas. Elle doit être entendue dans son sens le plus profond, celui d’Aristote1, qui désigne aussi bien une dégénérescence due au temps qu’une déchéance morale2. « La corruption de chaque gouvernement, dit Montesquieu, commence presque toujours par celle de ses principes », c’est-à-dire dans le sentiment commun inscrit dans les mœurs qui anime les hommes d’un tel régime.

Les deux formes de corruption, individuelle et frauduleuse, d’une part, politique et collective, de l’autre, ont partie liée mais ne se confondent pas. Il faut voir dans cette seconde forme un concept politique souvent négligé (notamment en France), alors qu’il a occupé des auteurs aussi prestigieux que Polybe, Cicéron, Machiavel ou Montesquieu.

Une corruption du régime démocratique

La corruption est d’abord imputable à l’effet du temps qui creuse la distance d’avec la fondation et éloigne des vertus pionnières de conquête. Le prosaïque de la vie de nos démocraties a rejeté dans l’oubli la poétique des fondations. Comment l’homme démocratique pourrait-il garder un esprit combatif s’il n’a plus d’ennemis déclarés ? Le libéralisme lui a été présenté comme la destination finale de tout régime après la chute du Mur. Il n’a plus à le choisir, mais seulement à le perfectionner (en multipliant les droits notamment). Le temps est le grand responsable de cette dégénérescence des principes, mais il n’est pas le seul : la prospérité – ou pire encore la perspective de l’enrichissement – « corrompt les mœurs pures3 » et use les ardeurs politiques.

Nos contemporains oscillent entre, d’une part, une sorte de fatigue que Montesquieu appelait « mollesse des mœurs » ou encore « libertinage », l’habitude leur faisant tenir pour acquis ce qui a requis une énergie considérable, et, de l’autre, une intransigeance refusant toute médiation, ce qu’il appelait la « démocratie extrême », qui correspond à un effondrement de l’autorité. Cette dernière est favorisée par le numérique, sous-tendu par une idéologie libertarienne qui n’a de cesse que de déposer toute autorité. Le savoir institué, la science, les professions – notamment réglementées –, le pouvoir et ses secrets, tout ce qui repose sur une quelconque distinction a tôt fait de passer pour une barrière qui excite l’envie de la détruire au nom d’une démocratie radicale dont la technique fournit enfin les moyens. En passant de l’égalité réglée à cette « égalité extrême », la démocratie dégénère et finit par voir dans toute autorité une menace pour la liberté et pour l’égalité.

Lorsque l’effet du temps affecte non plus la matière mais des principes, la corruption prend la forme d’une dénaturation, voire d’une perversion. Cela permet de distinguer la fatigue démocratique, c’est-à-dire l’affadissement de principes dont les mœurs se désintéressent, d’un autre phénomène, celui d’une compréhension des principes qui retourne le sens original en son contraire.

Le défi de la dé-démocratisation

Wendy Brown appelle dé-démocratisation cette nouvelle forme très contemporaine de corruption de la politique qui menace la démocratie sans s’attaquer à ses principes, et même en se réclamant d’eux4. Le néolibéralisme, par exemple, est un évidement des libertés au nom d’une conception individualiste et radicale de la liberté, le populisme une négation des médiations institutionnelles pour retrouver l’unité fictive du « vrai » peuple. C’est cet hommage troublant aux principes de la démocratie qui distingue cette nouvelle perversion des anti-Lumières, du totalitarisme ou de l’illibéralisme.

La dé-démocratisation a partie liée à la rupture de la mondialisation, entendue en son sens large comme révolution symbolique qui exaspère les causes déjà mentionnées. L’extension de l’espace5 et la compression du temps rendent la notion même de fondation quasi obsolète. La mollesse se trouve encouragée par le rêve d’un enrichissement immédiat et par une sollicitation incessante du désir. La désaffection de la politique démocratique grandit lorsque le gouvernement devient affaire de science (la fameuse « gouvernance ») et non plus de délibération.

La première cause de la dé-démocratisation est à chercher dans la délocalisation des centres réels de décision. Le centre de décision déserte le territoire de la cité et cesse donc d’être contrôlable politiquement : Bruxelles devient synonyme d’une bureaucratie ayant perdu tout lien avec les peuples, voire avec la réalité. Contrairement à Washington, cette ville ne capitalise pas le pouvoir qu’elle prend aux États, une partie semblant s’évaporer en chemin, ce qui conduit certains à qualifier l’Europe de « trappe à souveraineté6 ». Le pouvoir n’est plus seulement délégué : il s’évanouit. Pis, tout se passe comme si le pouvoir pulvérisé n’était plus localisable du tout : il est partout et nulle part. Il est dans « les marchés », mais le marché est un mécanisme, pas un lieu et encore moins un acteur autonome susceptible d’élaborer des stratégies. Il serait alors dans les grandes banques qui tiennent les ficelles ? Mais celles-ci ne sont que les agrégats des actionnaires… Il est dans les milliards d’utilisateurs de Facebook, dans les consommateurs qui peuvent se détourner d’un produit ; il est en nous tous, devenus producteurs aussi bien que consommateurs. La corruption de la démocratie commence son travail de sape à l’intérieur de l’homme démocratique, dans les arbitrages que son moi producteur concède à son moi consommateur, dans le désarmement de sa volonté politique par la réalisation immédiate du désir.

Un renoncement au droit

Si cette délocalisation était commandée par des motifs extérieurs à la politique, il ne serait pas possible de parler de corruption. Ce diagnostic ne peut être posé que lorsque la dégradation se produit de l’intérieur des démocraties. Prenons l’exemple des paradis fiscaux qui échappent à toute juridiction, notamment fiscale : on est surpris d’apprendre qu’ils n’ont pas été imposés par des forces hostiles à l’État, mais organisés par l’économie formelle, qui y voyait l’occasion d’échapper à la rigidité de la réglementation avec la bénédiction des États. Ces derniers auraient les moyens de les bannir mais se gardent pourtant de le faire. Les abus de l’optimisation fiscale ne sont pas dénoncés par les administrations fiscales mais par les Ong qui mettent en demeure les États de faire rentrer l’impôt. En d’autres termes, la souveraineté n’exerce pas ses prérogatives – pis : elle se destitue elle-même7. Choix paradoxal et scandaleux des grandes puissances démocratiques, qui aménagent ainsi non seulement des zones de non-droit, mais de véritables trappes à régulation. En effet, dans un monde interdépendant, la possibilité même d’échapper à une réglementation ruine toute capacité de réguler les affaires du monde. Le pouvoir peut être taxé de corrompu lorsqu’il continue de se parer des attributs de la souveraineté tout en en organisant son impuissance.

Pourquoi une attitude si paradoxale ? La plupart des États qui désarment la protection sociale dans leur pays ne le font pas par cynisme mais dans l’espoir d’attirer des investissements étrangers ou de restaurer l’économie et donc de garantir la prospérité de leur peuple. La mondialisation économique les presse en quelque sorte de renoncer d’eux-mêmes à leur souveraineté.

Un mécanisme identique se produit pour les individus qui deviennent l’objet de pressions pour renoncer d’eux-mêmes à invoquer leurs droits au nom de leurs intérêts (cela se vérifie en matière de divorce avec le droit collaboratif, de licenciement avec la rupture conventionnelle, de pratiques commerciales avec la généralisation des transactions). La corruption prend alors son origine dans un renoncement aux principes démocratiques : c’est aussi vrai pour les États que pour les individus. La dé-démocratisation affaiblit la volonté politique non pas en la disqualifiant frontalement mais en la mettant en balance avec d’autres biens plus accessibles, plus désirables, plus immédiats.

La dimension politique évacuée

La dé-démocratisation ne prend plus la forme d’une violence faite à la volonté, comme dans le totalitarisme, mais celle d’un choix proposé aux individus dont les termes sont biaisés. La dépolitisation est à chercher moins dans le résultat que dans les prémices mêmes de ces choix. Ceux-ci se cantonnent en effet exclusivement à des faits, si possible chiffrables de façon à soumettre l’arbitrage à des calculs (et non à de vaines querelles politiques). Cette « factualisation » du discours politique réduit les campagnes électorales non plus à une confrontation de projets mais à un comparatif de programmes. Elle gagne également le travail des juges dont on attend désormais des jugements de fait (la dangerosité se substitue à la culpabilité, le comportement à l’acte) plutôt que des jugements de valeur.

Les citoyens sont sommés de comparer les performances de la démocratie avec celles de l’entreprise et encore plus de la technique. La variété des cultures politiques est ramenée aux désirs de sécurité et à l’intérêt, jugés être les plus, voire les seuls, universalisables. Or pour Montesquieu, aucun sentiment moral ne peut être séparé des « principes » d’une société, pas plus l’intérêt que la peur. C’est en ne le comprenant pas que les sociétés démocratiques se fragilisent, comme le montre leur attitude à l’égard du terrorisme qui prend ces peurs dépolitisées pour levier. L’autorité politique se limite désormais au simple exercice d’un pouvoir instrumental.

Cette dynamique se nourrit d’une sorte de fondamentalisme libéral qui isole un principe – la liberté – dont elle fait un absolu. Elle peut être qualifiée de radicale en ce que la liberté y est réduite à l’un de ses versants – la recherche du bonheur privé – au détriment de l’autre, l’autonomie politique. La radicalisation s’analyse non seulement comme l’opposé de la modération mais plus profondément comme une rupture de l’équilibre. La mondialisation accentue ce déséquilibre en privilégiant l’économique par rapport au politique, en confondant universalisme et mise en système.

Une rupture d’équilibre identique se vérifie dans la dissociation de la forme et de la vie. Les règles du marché sont pauvres en vie partagée, tout comme les procédures qui sont de purs mécanismes ou encore les algorithmes qui expulsent toute dimension signifiante. Gît au cœur de la dé-démocratisation le rêve glaçant d’un monde fait de formes pures, d’un savoir exact qui n’a que faire de la politique. Ce monde entièrement formel, et donc artificiel, ouvre la voie à la corruption criminelle cette fois, qui s’engouffre dans le spectacle de la légalité pour pervertir toutes les règles. Cette corruption manifeste une revanche de la force contre la forme que de nouvelles règles formelles sont impuissantes à arrêter. Elle ne peut être combattue par la règle de droit ou par le marché, sans sortir des deux dogmes du libéralisme.

La corruption est par ailleurs d’autant plus dévastatrice qu’elle se nourrit du refoulement du négatif (autre caractéristique du libéralisme). Pour le néolibéralisme, en effet, la corruption n’est qu’un accident qu’il faut se précipiter à prévenir en améliorant le système8.

La ressource de l’humanisme civique

La réponse à la dé-démocratisation n’est pas à chercher dans un lamento stérile ou dans une délectation morbide, mais dans un renouveau politique. Ce moment n’est pas sans précédent dans l’histoire contemporaine. Lorsque l’économie américaine a connu un essor considérable constituant des empires financiers qui finissaient par menacer la démocratie américaine9, la Cour suprême a cassé les monopoles et le Congrès a mis en place une législation anti-trust qui fut promise à un bel avenir aux États-Unis et ailleurs. Que ne le font-ils pas aujourd’hui contre ces nouveaux oligopoles que sont les Gafa10 ? Ils seraient fidèles à l’idée, très présente depuis la fondation des États-Unis, qu’il faut lutter contre l’excès de pouvoir, où qu’il se trouve. Cependant, il ne faut pas tout attendre de la législation et du droit : la sortie d’une telle dé-démocratisation est aussi à chercher dans une nouvelle mobilisation en faveur de la vie politique.

C’est tout l’intérêt de l’humanisme civique11 qui a placé la lutte contre la corruption en son cœur. Cette école du républicanisme n’a jamais exercé d’influence durable en France, peut-être en raison du courant républicain dans notre pays qui se limitait à un souverainisme un peu régressif, faisant l’économie d’une analyse approfondie des raisons de la corruption de la République. Cela contraste avec le destin de cette école aux États-Unis, où la pensée des Pères fondateurs est référée explicitement aux républiques de l’Antiquité.

L’expression « humanisme civique », forgée par l’historien américano-allemand Hans Baron, fait référence à l’investissement de la culture humaniste, jusque-là exclusivement consacrée à la vita contemplativa, dans la vie politique des villes libres du nord de l’Italie à la Renaissance12. Mais depuis l’Antiquité, cette sensibilité républicaine à la chose commune n’a jamais cessé de se réinventer. Elle est d’une perpétuelle actualité tant, comme dit Pocock, « le conflit entre la vertu civique et le temps séculier est resté l’une des principales sources de la conscience occidentale de l’historicité13 ».

L’humanisme civique place la participation des citoyens au cœur de la vie politique. Contre la représentation formaliste qui postule que les hommes ne sont mus que par l’intérêt ou la compétition, il faut porter le regard moins sur les formes et sur les droits que sur ce qui leur donne vie14.

Le civique est un registre particulier de la politique qui ne se confond ni avec la confrontation des projets, qui est le propre de la vie politicienne, ni bien sûr avec la gouvernementalité : il est l’espace de l’organisation de la coexistence, de la reconnaissance mutuelle initiale. Il repose sur l’idée d’un lien. Celui-ci ne peut se borner à réunir des individus soucieux de leur sécurité, parce que faire de la sécurité maximale la seule politique plonge dans une spirale infernale qui se termine dans l’extrême – le désir de sécurité étant par définition insatiable. « La sécurité absolue, écrit Raymond Aron, implique la domination absolue15. »

Pour lutter contre cet « ordre sans vertu16 », il faut valoriser tout d’abord l’amour de la chose publique. Le paradoxe est que nous ne manquons pas de signaux positifs en ce sens, à en croire les témoignages de solidarité après les attentats de 2015 et de 2016, ou l’engouement pour le service civique. Encore faudrait-il qu’ils soient reconnus par le discours politique. Nous sortons de plusieurs décennies d’un management public qui a cru pouvoir mobiliser par une rémunération au mérite et qui a montré son échec. Il serait bienvenu de reconnaître que nombre de services publics comme les hôpitaux, l’école ou la justice ne survivent que par le dévouement de leurs serviteurs. Une telle vertu ne peut être exigée de tous, ce qui met en demeure d’agrandir l’offre d’investissements possibles, leitmotiv de la démocratie participative.

Les principes démocratiques guettés par la corruption doivent donc être ravivés par un nouveau patriotisme civique17, qui pourrait réunir des citoyens attachés non pas tant à des idéaux abstraits de justice et de liberté, qu’à un mode de vie imprégné de ces idéaux et soucieux de défendre une authentique culture libérale (et non une identité fictive), c’est-à-dire à des mœurs.

La liberté menacée

Tout se passe en effet comme si la mondialisation par l’émancipation des frontières, du temps et de l’espace générait un nouvel état de nature (qui coexiste, c’est là la difficulté, avec l’État de droit). La technique (songeons à la blockchain) concurrence les États dans leurs compétences les plus souveraines : conférer un état civil à chacun, battre monnaie, lever l’impôt et édicter des lois. Les Gafa se posent comme des patries secondaires qui structurent les existences collectives – et la vie politique des États –, mais aucun pacte civique ne les lie avec les milliards de sujets concernés.

On ne sera donc pas surpris de voir des formes de féodalisation réapparaître, comme celles que pointe Alain Supiot au sein du droit du travail, dans une mondialisation qui repose sur les règles du marché et sur les procédures18. La corruption maffieuse révèle en outre la persistance souterraine de structures sociales traditionnelles claniques ou clientélistes, c’est-à-dire de formes de domination pré-politiques, traduisant le fait que les règles formelles n’arrivent pas à véritablement pénétrer la réalité sociale. Ces nouvelles formes de domination ne sont pas spontanément perçues comme telles, ce qui est aussi préoccupant que la surveillance de masse et le manque de conscience, voire l’irresponsabilité de nos attitudes – notamment celles de la génération Y – en ce qui concerne l’usage d’Internet.

Il est donc difficile dans ce contexte de s’en tenir à une définition de la liberté strictement négative, comme absence de dépendance vis-à-vis de la volonté d’autrui. La liberté est en effet à la fois formidablement agrandie et contournée par ce contexte. La mondialisation introduit un troisième terme dans le rapport entre le souverain et le citoyen. L’État et le pouvoir politique ne peuvent être considérés de la même façon lorsqu’ils sont la principale source de domination et d’oppression ou lorsqu’ils sont coiffés, dépassés par l’action d’entités plus grandes que lui, qui le dépassent en poids économique. Il n’est pas certain en effet que toute réduction du pouvoir de l’État augmente ipso facto la liberté, elle peut tout autant livrer pieds et poings liés à de nouvelles servitudes.

La colère et le conflit

La colère qui marque notre époque19 peut fournir une énergie appréciable à condition d’être raffinée politiquement, c’est-à-dire structurée en termes de conflits politiques. D’où l’attention à prêter au traitement véritablement civique des conflits pour en faire l’un des ressorts du dynamisme de nos démocraties contemporaines, depuis les rapports sociaux dans l’entreprise jusqu’aux conflits les plus quotidiens (on songe à la famille). Cela suppose de dépasser une forme de paternalisme d’État si caractéristique de notre culture politique française, et de valoriser l’engagement individuel et collectif dans un sens nouveau (loin de la conception néolibérale de la responsabilité). Aucun conflit n’est politisable sans le secours des syndicats ou des associations.

La fiction d’un pacte initial, auquel il est fréquemment fait référence de manière abstraite, semble avoir atteint ses limites. La déterritorialisation engendrée par la mondialisation a profondément modifié l’économie symbolique du pacte civique, qui doit être envisagé sous son double aspect positif et négatif, comme promesse mutuelle et comme sacrifice consenti. Ce pacte perd sa signification lorsque le sacrifice exigé n’est d’aucun bénéfice pour la cité mais se perd dans l’économie mondialisée, lorsque des emplois sont détruits par des délocalisations dans des pays où les salaires sont plus bas. Mais, répondra-t-on, la mondialisation en recrée d’autres, en nombre parfois supérieur, à ceci près qu’ils ne concernent pas les mêmes catégories sociales. La fameuse « destruction créatrice » de Schumpeter devient violence sociale à l’ère globale. Si la circulation de richesses est tellement facilitée qu’elle permet d’investir ailleurs et favorise l’évasion fiscale, le sacrifice consenti devient une mutilation pure et simple. L’économie sans politique devient nécessairement antihumaniste car le sacrifice des uns n’est plus compensé à un échelon supérieur, comme en témoignent les vies devenues superflues, l’élimination ou la réduction des pensions ou des prestations de santé ou autres atteintes aux acquis sociaux demandées sans aucune contrepartie.

Un tel déséquilibre invite à redimensionner la protection de l’État national à plusieurs niveaux. Son rôle protecteur est plus que jamais central mais, à l’heure de la mondialisation, il n’est plus à l’évidence le lieu pertinent pour garantir à lui seul le pacte civique. C’est pourquoi l’Europe doit jouer un rôle de relais de la protection – de garante des pactes nationaux – et cesser d’être ce moteur néolibéral qu’elle est devenue ces dernières années. Pacte civique national et Constitution européenne se combinent et se complètent, même s’ils n’ont ni la même intensité, ni la même étendue.

Les deux formes de corruption que nous avons distinguées sont donc liées ; il y a bien une concordance entre les mœurs et le comportement des dirigeants politiques. La corruption est un mal politique originaire, qui resurgit à un moment où la politique n’est plus portée par une philosophie de l’histoire et où elle doit plus se concentrer sur elle-même, sur sa durabilité. À un moment également où la mondialisation lui lance des défis inédits, qui troublent cette modalité de notre rapport au monde et qui nous enjoignent d’inventer les voies de la régénération démocratique.

  • 1.

    Aristote, De la génération et de la corruption, traduit par Charles Mugler, Paris, Les Belles Lettres, « Collection des universités de France », 1966.

  • 2.

    Je me permets de renvoyer au numéro « La corruption, maladie de la démocratie », Esprit, février 2014 et plus particulièrement à l’article de Céline Spector, « Montesquieu ou les infortunes de la vertu » et au mien, « La peur de l’impuissance démocratique ».

  • 3.

    Montesquieu, De l’esprit des lois [1748], livre XX, chapitre 2, cité par C. Spector, « Montesquieu ou les infortunes de la vertu », art. cité, p. 41.

  • 4.

    Wendy Brown, Undoing the Demos: Neoliberalism’s Stealth Revolution, Cambridge, Mit Press, 2015 et les Habits neufs de la politique mondiale. Néolibéralisme et néo-conservatisme, traduit par Christine Vivier, Paris, Les Prairies ordinaires, 2007.

  • 5.

    Montesquieu notait déjà que la corruption peut être causée par un agrandissement du territoire (voir Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence [1734], édition de Catherine Volpilhac-Auger, Paris, Gallimard, 2008).

  • 6.

    Je dois cette expression à Denis Baranger.

  • 7.

    Voir Alexis Spire et Katia Weidenfeld, l’Impunité fiscale. Quand l’État brade sa souveraineté, Paris, La Découverte, 2015.

  • 8.

    C’est le sens de tous les mécanismes, comme la compliance, c’est-à-dire la conformité, imaginés aujourd’hui pour surmonter les risques de corruption.

  • 9.

    On dénonça à la même époque la politique des « machines », des systèmes de clientélisme organisé qui pervertissaient la représentation démocratique en échangeant des votes, notamment dans les communautés immigrées, contre certaines faveurs.

  • 10.

    Les géants du Web : Google, Apple, Facebook et Amazon.

  • 11.

    Voir à ce sujet les développements éclairants de Serge Audier, les Théories de la République, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2004.

  • 12.

    Hans Baron, The Crisis of the Early Italian Renaissance: Civic Humanism and Republican Liberty in an Age of Classicism and Tyranny, Princeton, Princeton University Press, 1995.

  • 13.

    Cité par Serge Audier, « Le républicanisme à repenser », postface au livre de Maurizio Viroli, Républicanisme, traduit par Christopher Hamel, Lormont, Le Bord de l’eau, 2011, p. 161.

  • 14.

    C’est la raison pour laquelle Madison était explicitement opposé à la démocratie.

  • 15.

    Raymond Aron, Dimensions de la conscience historique, Paris, Les Belles Lettres, 2011, p. 140.

  • 16.

    C. Spector, « Montesquieu ou les infortunes de la vertu », art. cité, p. 39.

  • 17.

    La campagne pour l’élection présidentielle a mis en lumière l’opposition entre patriotisme et nationalisme. Maurizio Viroli élabore la distinction entre les deux notions et montre que si le nationalisme a pour adversaire l’« hétérogénéité, l’impureté ethnique et culturelle et la désunion politique et sociale », le patriotisme se bat contre l’oppression et la corruption qui prennent des formes sans cesse nouvelles.

  • 18.

    Alain Supiot, la Gouvernance par les nombres, Paris, Fayard, coll. « Poids et mesures du monde », 2015.

  • 19.

    Voir le numéro spécial que la revue Esprit a consacré à ce thème : « Colères », mars-avril 2016.

Antoine Garapon

Magistrat, juge pour enfants, il a fondé l'Institut des Hautes Etudes sur la Justice (IHEJ), où il observe les mutations de la place du droit dans nos sociétés. Il anime sur France culture une émission consacrée à la pensée juridique, « Le Bien commun ». Il a développé sous le même nom une collection d'ouvrages, aux éditions Michalon, qui permettent de présenter des auteurs qui, sans être…

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Ce dossier politique prend acte de la rupture introduite par l’élection d’Emmanuel Macron et formule certains paris sur l’avenir de la représentation politique, l’école et l’Etat de droit. La France, selon Anne-Lorraine Bujon et Antoine Garapon, peut devenir un laboratoire démocratique par le réveil de son esprit civique dans ce moment de transition. Lire aussi les pérégrinations de Montaigne en Irak et l’exception espagnole à l’âge de la régression.