Un réveil en sursaut. Introduction.
En lien avec la globalisation, nous assistons à un retour des violences, qui dissipe l’illusion d’un monde apaisé. Peut-on les réinscrire dans un horizon de sens commun ?
L’année 2016 commence donc sous le signe de l’urgence : de l’état d’urgence bien sûr, mais aussi de celle, politique, due à la progression inexorable du Front national. De ces deux urgences, nous déduisons une troisième : l’urgence de penser ce qui nous arrive. Injonctions contradictoires car, pour penser ces événements, il faut à la fois regarder la violence en face et lever les yeux vers les horizons plus vastes que nous offrent l’histoire et le monde, en relisant Ibn Khaldûn par exemple, ce que propose Hamit Bozarslan dans ce dossier1.
Les attentats nous ont réveillés en mettant brutalement un terme au rêve, que nous voulions sauver malgré les signes négatifs de toutes sortes, d’un monde apaisé, d’une mondialisation heureuse, mettant l’universalisme à portée de main, promettant la fin de la guerre, une vie rallongée et un enrichissement sans pause. Il faut dire que notre torpeur était entretenue par la mondialisation et le libéralisme, son manifeste idéologique, qui contournent les conflits et prétendent pacifier toute relation sociale en les gouvernant par l’intérêt et en réservant un traitement procédural à tous les problèmes. En outre, le droit et l’économie sont des disciplines formelles qui ne sont pertinentes que dans des univers abstraits : ainsi, l’homo œconomicus est sans thumos (il lui manque la « part colérique de l’âme2 ») et les procédures du droit paraissent bien froides lorsque les esprits s’échauffent. Alors même que la violence et le sacré3, réapparus en couple ces derniers mois, renvoient à une dimension de l’expérience du monde que les sciences formelles n’arrivent pas à saisir. Pourquoi cette impuissance ?
Les violences du monde paraissent intraitables d’abord parce qu’elles semblent sans fin4, que ses images nous sidèrent, que nous ne savons par quel bout les prendre : par l’État ou par la société5 ? D’autant qu’elles saisissent aussi désormais les femmes6, qu’on a longtemps crues préservées des fureurs masculines. Intraitables, ces violences le sont parce que nous n’arrivons pas à en saisir le message politique. Mais ce n’est pas la violence qui est « aveugle » : c’est nous qui le sommes devenus en la perdant de vue dans « la gouvernance par les nombres7 ». À avoir les yeux trop rivés sur les indicateurs, nous ne regardons plus ce que nos sociétés sont devenues. La violence accomplit peut-être aujourd’hui le désir secret d’individus isolés, déracinés, se sentant superflus, de hâter la catastrophe pour régénérer le monde. Alors qu’hier le conflit appelait son dépassement par la politique, pour eux aujourd’hui comme aux yeux de nombre de nos contemporains affolés, l’effondrement appelle la renaissance (et non la réforme), tout comme la corruption fait aspirer à la régénération (et non au changement) : ce nouveau vocabulaire qui s’installe silencieusement doit nous faire réfléchir. Le désir de précipiter la disqualification des institutions, de faire table rase du passé pour construire un monde nouveau fut, on le sait, l’un des ressorts de la fureur révolutionnaire, de droite ou de gauche, aussi bien que de la pensée conservatrice (« Le sang est l’engrais de cette plante qu’on appelle génie », dit Joseph de Maistre8). Il vaut mieux s’en souvenir, pour ne pas sombrer à notre tour dans la séduction d’une violence rédemptrice.
Nous nous sommes réjouis de la pacification des sociétés mais elle a aussi entraîné la formation de la violence dans ses marges.
Si la majorité des peuples deviennent moins violents à mesure qu’ils se modernisent, cela n’enlève rien au nouveau pouvoir de nuisance d’une minorité d’individus ou de groupes9.
Mais qui sont ces francs-tireurs ? Des tueurs de masse comme ceux qui fleurissent aux États-Unis ? De petits délinquants qui donnent une teinture transcendante à leur haine sociale ? Chaque société engendre des marginaux, ces gens « sans feu ni lieu » distingués par Michel Foucault ou Bronislaw Geremek et traités par la justice pénale. Mais ne confondons pas ces marginaux avec les marges dont il est question ici (même si certains continuent de chercher une parenté entre les délinquants et les terroristes). Déjà le 11 septembre 2001 résultait de l’action des marges des sociétés arabes qui s’agrégeaient entre elles dans des espaces soustraits à la visibilité (comme les camps d’entraînement, les banlieues ou les prisons où l’on est enchaîné mais aussi, comme Sartre l’avait vu, totalement émancipé). Aujourd’hui, ces marges s’articulent pour une part sur les banlieues, qui sont les marges intérieures des sociétés européennes. Et dans le monde arabe même (peut-être au-delà, dans le monde musulman en général), les marges investissent désormais le centre. La violence s’impose à nous comme la part maudite, le refoulé de la mondialisation.
En introduisant une seule échelle de valeur pour tous et en uniformisant les cultures sur le modèle européen, la mondialisation génère en elle-même le désir de se distinguer en rejoignant les marges. Ne nous voilons pas la face : le risque d’affrontement islam-Occident est bien réel. Non pas qu’il explique les violences actuelles (qui restent pour l’instant essentiellement intra-musulmanes), mais les mauvaises interprétations et le ressentiment de part et d’autre pourraient produire des effets parfaitement tangibles.
Les récents attentats nous ont violemment rappelés à notre finitude. L’impact du choc du 13 novembre est redoublé par le décalage entre la violence dont sont capables de petits groupes d’une part et, de l’autre, les mœurs insouciantes d’une société qui a oublié la violence, refoulé la mort et ne veut plus faire la guerre. Cette violence dépasse l’outrage aux corps, car elle a en quelque sorte une portée métaphysique. Le terrorisme nous rappelle en même temps la vulnérabilité des sociétés ouvertes, la finitude de la condition humaine et le drame de la pluralité interne qui a partie liée avec la modernité.
En réaction à cette vulnérabilité subitement redécouverte, sont-ce des promesses d’éradication de l’ennemi, de « zéro mort » et de sécurité absolue qui sont les meilleures réponses ? N’est-ce pas plutôt le rappel que la peur et l’hubris, en un mot les passions négatives, ne peuvent être dépassées que dans des institutions ? Celles-ci ne vont pas les éradiquer mais les neutraliser, les réorienter, les rapatrier dans un horizon de sens commun. Le terrorisme rappelle que l’homme ne vit pas sans une symbolique, qui prend la forme de valeurs politiques partagées, d’une loi commune, de croyances collectives qui accordent les convictions personnelles. Ces questions sont réinscrites à l’ordre du jour de nos démocraties. Probablement pour longtemps.
- 1.
Voir l’article d’Hamit Bozarslan, p. 30.
- 2.
Pierre Hassner, la Revanche des passions. Métamorphose de la violence et crise du politique, Paris, Fayard, 2015. Voir notre compte rendu dans ce numéro, p. 134.
- 3.
René Girard, la Violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972.
- 4.
Voir l’article de Michaël Fœssel, p. 79.
- 5.
Voir l’article d’Olivier Mongin, p. 68.
- 6.
Voir l’article de Carole Desbarats, p. 57.
- 7.
Alain Supiot, la Gouvernance par les nombres, Paris, Fayard, 2015.
- 8.
Joseph de Maistre, Considérations sur la France [1796], dans Œuvres, édition établie par Pierre Glaude, Paris, Robert Laffont, 2007, p. 217.
- 9.
Benjamin Wittes et Gabriella Blum, The Future of Violence (New York, Basic Books, 2015), cité par P. Hassner, la Revanche des passions, op. cit., p. 15.