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René Girard : celui par qui le scandale arrive

janvier 2016

#Divers

René Girard est décédé le 4 novembre 2015 à Stanford, à l’âge de 91 ans. Salué dans le monde entier, il a aussi reçu en France un hommage impressionnant. À l’heure où la connaissance de son œuvre entre dans une nouvelle phase, où de jeunes chercheurs s’intéressent de façon très stimulante à ses thèses, moins pour en faire un système clos que pour les articuler à d’autres, qui lui furent et lui sont encore contemporaines1, il est bon de rappeler le rôle décisif que joua Esprit dans sa réception française, cela dès 19732. La revue, qui avait ouvert l’année par un débat sur l’Anti-Œdipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari, la terminait en consacrant en novembre à la Violence et le sacré (paru chez Grasset en 1972) un dossier complet, qui achevait de placer cet ouvrage dans le palmarès des livres qui marquèrent l’année 1972. Ce dossier donna ainsi à René Girard l’occasion de revenir sur son parcours, mais surtout d’abattre sa dernière carte – à savoir la troisième thèse de sa théorie, portant sur « l’écriture judéo-chrétienne », dont plusieurs critiques avaient déjà repéré la présence dans Mensonge romantique et vérité romanesque (paru chez Grasset en 1961), dans son essai sur Dostoïevski (paru chez Plon en 1963), mais aussi dans la Violence et le sacré.

Le dossier est composé d’un article introductif d’Alfred Simon, « Les masques de la violence », suivi d’une « Discussion avec René Girard3 », animée par François Aubral, Michel Deguy, Jean-Marie Domenach, Eugénie Luccioni, Maurice Mourier, Pierre Pachet, Michel Panoff et Paul Thibaud ; enfin d’une belle et profonde étude d’Éric Gans, l’un des premiers étudiants de René Girard à Johns-Hopkins, « Pour une esthétique triangulaire ». La présentation de la thèse du livre a été confiée au critique théâtral de la revue, Alfred Simon. Reprenant au départ le compte rendu de Pierre Pachet dans Critique, paru en 1972, ce long article aborde la thèse en présentant le geste de René Girard comme un sacrifice de soi, face à la « violence unanime » des « disciplines du savoir moderne ». Cette accroche est surprenante, alors que ces contradicteurs, si tant est qu’ils puissent être identifiés, n’ont pas encore publiquement réagi. Une telle remarque renseigne bien, en revanche, sur les débats auxquels le livre a dû donner lieu, et sur la difficulté qu’on rencontra sans doute à le « cadrer ». Ainsi, l’auteur évoque en note, à propos de la scientificité prétendue de l’hypothèse girardienne, les réserves de Jean-Pierre Vernant, qui ne s’est alors pas encore officiellement prononcé sur le livre (mûrissant sa réponse pour un livre à venir, la Cuisine du sacrifice en pays grec, qu’il cosignera bientôt avec Marcel Détienne, dans la « Bibliothèque des idées », chez Gallimard, en 1979).

L’autre grand absent du débat sur la Violence et le sacré n’est autre que l’historien et helléniste Pierre Vidal-Naquet, dont les réserves plus précises sont évoquées cette fois par Jean-Marie Domenach dans la discussion qu’il organise autour de René Girard – et où le directeur de la revue Esprit résume, à propos de la tragédie grecque, les principaux reproches adressés à la théorie :

Ce qui vous est reproché dans ce domaine, c’est essentiellement votre ambiguïté à l’égard de la situation historique […] on se demande si cette tragédie dont vous parlez est située dans l’histoire ou si elle est un archétype, comme vous semblez le suggérer, en la privilégiant de la façon dont vous le faites dans votre interprétation. Si elle est dans l’histoire, alors elle signifie d’autres choses, que les historiens nous enseignent, et en particulier à l’égard du sacrifice : il ne s’agit pas seulement de tuer, mais de consommer. Et comme le faisait remarquer Vidal-Naquet, la tragédie n’était pas seulement liée à une crise sacrificielle, crise qui d’ailleurs, à ce qu’il semble, n’existait pas à l’époque où la tragédie est apparue, mais elle était liée davantage à la situation sociale et culturelle de certains groupes de la Cité, entreprenant une critique des croyances fondamentales de la cité.

(p. 544-545)

René Girard entend parfaitement cette objection, et admet que la crise grecque (comme la crise élisabéthaine au xvie siècle), parce qu’elle est située dans l’histoire, n’est pas en effet vraiment « sacrificielle », dans la mesure où elle ne débouche pas « sur un nouveau système rituel au sens étroit ». Il peut ainsi préciser que les analyses de la Violence et le sacré se situent entre les microsociétés primitives, toujours sur le point de s’autodétruire, et la planète mondialisée, au bord de l’apocalypse nucléaire. Entre l’alpha et l’oméga de l’aventure humaine, telle que Girard essaie de l’envisager, prend donc place une complexité croissante, différenciation progressive où chaque crise approfondit et affine la précédente, comme pour retenir le retour inéluctable d’une « violence essentielle », celle-là même que l’histoire aura accumulée pendant des millénaires, mais qu’elle n’aura jamais perdue. On imagine à quel point ces perspectives secouent alors l’univers des sciences humaines.

René Girard décide d’abattre, au cours de ce débat, sa troisième carte. Un tel « scoop » s’explique sans doute par le silence opposé à ses thèses du côté des anthropologues et des ethnologues. Il annonce donc qu’à son athéisme méthodologique concernant le religieux primitif et tous ses avatars politiques, il entend désormais adosser une approche nouvelle de la révélation chrétienne. Une fois décrite et interprétée la situation de l’après-guerre, René Girard défend le rôle spécifique de « notre religieux à nous, c’est-à-dire le judéo-chrétien » (p. 551). C’est la différence biblique et chrétienne, gommée par la prétendue « science religieuse » marquée par le relativisme, qu’il veut, lui, réaffirmer. En effet, si la science en question a pu voir ce qui rapproche toutes les expériences religieuses, elle n’a pu le faire, affirme-t-il, que dans l’éclairage apporté par la différence chrétienne, elle-même longtemps préparée par la tradition prophétique juive. C’est cette dette qu’il nous faut aujourd’hui reconnaître. Car l’aboutissement de la science religieuse aura été de faire apparaître, grâce à l’anthropologie moderne, le meurtre fondateur – celui-là même qui ne trouve sa révélation définitive que dans la Passion du Christ.

Dans la Passion, la violence est contrainte de s’extérioriser et d’apparaître au grand jour. Mais celle qui se camouflait dans la résurrection des faux dieux ne peut plus le faire, car le Christ est vraiment mort de mort humaine. Les dieux archaïques, eux, ne meurent pas. En cela, le christianisme authentique est « athée », qui prêche un Dieu réellement mort. Mais ce Dieu, parce qu’il est réellement mort, est aussi réellement ressuscité. C’est cette « dramatique divine » que refusent de voir le christianisme hellénisé, le déisme ou l’athéisme modernes, qui tous masquent la genèse du religieux, déniant ainsi à la fois cette origine violente et sa révélation dans la foi en un Dieu vivant. On le sent, la science religieuse ici revendiquée par René Girard n’a rien d’un positivisme étroit. Cette science n’est pas auto-fondée, mais excentrée, cela dans la logique pascalienne de la distinction des ordres. Aussi le texte même de l’Évangile échappe-t-il à « toute textualité ordinaire » (p. 558), il n’a rien d’un mythe mais tout d’un texte révélé, d’une vérité objective qui s’inscrirait dans ce que René Girard aurait pu appeler, pour flatter la langue de l’époque et la dénoncer du même geste, une « textualité extraordinaire ». Ce Tertullien redivivus ne pouvait que scandaliser ses auditeurs « personnalistes ». De fait, les échos de ce dossier furent mitigés. Il n’en allait pas moins devenir une étape essentielle dans la réception de l’œuvre, apportant à René Girard nombre de ses futurs interlocuteurs – et dont le théologien autrichien Raymund Schwager n’est pas le moindre –, qui le découvrirent alors grâce à la revue Esprit.

  • 1.

    Pour toute l’actualité des recherches girardiennes, on se reportera au site de l’Association recherches mimétiques (www.rene-girard.fr).

  • 2.

    S’il faut rappeler l’importance de ce numéro de 1973, on n’oubliera pas non plus l’excellent dossier que la revue consacra à nouveau à cet auteur en avril 1979, sous la houlette d’Olivier Mongin (avec des contributions d’Olivier Mongin, Richard Kearney, Henri-Jacques Sticker et Manuel de Diéguez).

  • 3.

    « Discussion avec René Girard », Esprit, novembre 1973. Il s’agit de la transcription d’une rencontre qui eut lieu le 26 juin 1973 dans les locaux d’Esprit.

Benoît Chantre

Auteur et éditeur, il a entre autres publié plusieurs livres d'entretiens, avec Jacques Julliard, Philippe Sollers et René Girard, ainsi qu'un ouvrage consacré à Péguy en 2014. Il est également président de l"Association Recherches Mimétiques, qu'il a créée en 2005 avec René Girard. 

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