Quand la valeur n'est plus monnayable
Dans l’échange économique, la monnaie permet de rendre comparables des biens différents. Elle assure ainsi l’équivalence (littéralement : l’égale valeur) de grandeurs hétérogènes. Or, cette puissance de la monnaie est remise en cause par diverses évolutions de nos sociétés : les biens dont nous avons besoin (un environnement viable, une vie en commun harmonieuse, des services personnels adaptés…) ne sont plus des grandeurs monnayables et relèvent de gestions spécifiques. Comment organiser la coexistence nécessaire de tous ces biens incommensurables ?
Qu’un président de la République – celui même qui invitait naguère les Français à « travailler plus pour gagner plus » – s’empare du thème de la critique du taux de croissance1 est un symptôme qu’on ne saurait négliger. Il indique que l’interrogation sur la nature de la richesse se diffuse désormais au-delà des cercles étroits d’experts et d’intellectuels. En témoignent également la multiplication des réflexions autour des « nouveaux indicateurs de richesse2 », l’utilité sociale des associations ou la responsabilité sociale des entreprises. La crise financière, certes, n’est pas pour rien dans cette révolution des esprits, mais celle-ci vient de plus loin. Un nombre croissant d’acteurs sociaux – entreprises, administrations, collectivités territoriales, organisations internationales – se sent désormais tenu de rendre des comptes au regard d’un bien commun qui ne se laisse plus réduire à des données financières.
Quelles seront les retombées concrètes de ce bouillonnement ? Que la richesse monétaire ne soit pas synonyme de bien-être n’est pas une découverte récente et, malgré les critiques récurrentes dont il est l’objet, le Pib a encore de beaux jours devant lui. Pour des raisons rappelées ci-dessous, l’accroissement de l’activité rémunérée constitue un objectif plus tangible et politiquement rentable que le bonheur des gens. Quelque chose se passe pourtant, dont il n’est pas facile de mesurer la portée. La thèse développée ici est que la perte de sens qui affecte les indicateurs économiques est à mettre en relation avec l’hétérogénéité croissante des biens. Par « hétérogénéité », entendons tout ce qui fait que certains biens ou utilités ne peuvent faire l’objet d’un échange marchand, ni même d’une valorisation monétaire. Qu’il s’agisse de la qualité de l’air que nous respirons, de la protection collective contre les épidémies et le terrorisme, du dynamisme de la vie culturelle et de la création artistique, ou encore du sentiment gratifiant de vivre dans une société juste, solidaire et responsable vis-à-vis des générations futures, notre bien-être subjectif dépend de biens hors marché et d’« externalités », de ressources, produits ou services dont la valeur d’usage ne peut être correctement reflétée par une valeur d’échange, fût-elle virtuelle. Ce n’est certes pas nouveau, mais il existe de bonnes raisons pour penser qu’une part croissante des besoins et attentes de la société ne peut désormais trouver de réponse dans la production de biens susceptibles d’entrer dans le circuit économique. Il en résulte une moindre convertibilité de la valeur monétaire en facteurs de bien-être. La conséquence évidente, pourtant largement occultée, de cette évolution est que la rationalité économique est en train de perdre sa capacité d’unifier les différentes sphères de l’échange social.
Il n’est pas sûr que ceux qui critiquent, à juste titre, la dictature de la logique marchande et le réductionnisme de la pensée économique aient conscience du prix à payer pour organiser la société sur d’autres bases. L’alternative que dessine en creux la fragmentation du champ de la valeur ne ressemble à rien de connu. La recherche d’une meilleure répartition des rôles entre l’État et le marché ne suffit pas à répondre à la question posée par la montée de l’hétérogène. Celle-ci signifie en effet qu’une réalité économique inédite est en gestation, dont les critiques de la « marchandisation » ou de la « financiarisation » ne parviennent pas à rendre pleinement compte.
Un nombre croissant de biens relève d’un dispositif de « gouvernance ». L’emploi toujours plus courant de ce terme exprime le fait que le gouvernement des sociétés n’est plus réductible aux décisions d’une instance politique unique mais résulte de l’action d’une pluralité d’institutions agissant à différents niveaux et dans différents domaines. On parlera du « gouvernement » d’un État ou d’une région, mais de la « gouvernance » d’une entreprise ou d’un syndicat intercommunal de gestion des déchets. Entre la gestion publique traditionnelle et la propriété individuelle typique, on voit apparaître de nouvelles manières d’articuler propriété, droit d’usage, procédures démocratiques et répartition des responsabilités. C’est de plus en plus fréquemment dans ce cadre que se pose la question du compte rendu, de l’évaluation et de la fixation des objectifs de l’action collective. Si l’on pense que la gouvernance des biens préfigure l’économie de demain, la « mise en pouvoir » (empowerment) de la société à travers la diversité des institutions, réseaux et corporations qui participent à cette gouvernance, devient un thème majeur des choix démocratiques et d’organisation sociale.
La valeur économique, une logique qui traverse toute la société?
Dominique Méda a récemment brossé dans cette revue un vaste tableau de la genèse philosophique de la conception économique de la richesse3 et rappelé à quel point cette conception est partielle au regard de l’idéal d’une vie bonne. Je voudrais me placer ici d’un point de vue différent et tenter d’expliquer pourquoi ce que mesure le Pib continue d’être si important en pratique, et pourquoi les conditions actuelles du développement économique tendent à creuser l’écart entre cette acception de la richesse et la nature des biens dont dépend le « bien-être », quel que soit le sens précis donné à ce terme.
Rappelons pour commencer que la production valorisée par les comptes nationaux, contrepartie des salaires et profits, constitue la base sur laquelle l’État prélève l’impôt. Or, dans nos sociétés, l’argent est la seule chose que le pouvoir politique puisse exiger des citoyens pour augmenter sa capacité d’action. Cela n’a pas toujours été le cas : il fut un temps où rois et seigneurs disposaient physiquement d’individus « corvéables » et le service national était encore il y a peu une forme de corvée. L’accroissement de la puissance publique est désormais indexé sur celui de la « matière fiscale » constituée par l’ensemble des revenus monétaires. Comme le rappelle François Fourquet, la vieille opposition productif/improductif de l’économie politique classique renvoie directement à la logique de la puissance :
L’économiste […] jette sur la société un regard politique. Il imagine un ordre d’utilité sociale qui lui paraît meilleur pour la société. Il donne des conseils au prince pour agrandir le surproduit et améliorer le travail productif. Mais productif de quoi ? De puissance ! Il s’agit d’accroître la puissance des nations, de la mesurer par rapport aux autres grandes puissances, et de calculer les ressources dont le souverain dispose pour préparer la guerre, la conduire ou réparer ses ruines. D’où la théorie de la valeur-puissance. Valeur est le nom technique (propre au discours économique) donné à la grandeur de la richesse-puissance4.
Mais n’est-ce pas la même chose au plan individuel ? L’argent ne fait pas le bonheur, mais il apporte une liberté de choix et une capacité d’agir dans la société qui, faute de mieux, nous paraît mériter bien des sacrifices. L’individu est comme l’État, il aime la puissance, plus encore que la jouissance des biens. Le même modèle de rationalité fonctionne ainsi à tous niveaux, ce qui contribue à rendre la société lisible et gouvernable. Le caractère « fractal » de la logique économique – le fait qu’elle structure la société de manière cohérente à toutes les échelles – constitue l’une de ses principales forces.
L’économie ne s’intéresse qu’aux biens commensurables
L’hégémonie de la rationalité économique n’a rien d’un fait de nature. C’est un développement historique particulier, fruit d’un ensemble de circonstances historiques et de choix politiques. Mais cette innovation n’est pourtant pas arbitraire : pour être émergent, l’ordre économique n’en est pas moins réel, objectivement fondé. Dans Philosophie de l’argent, Georg Simmel décrit de manière très suggestive le processus par lequel la valeur économique s’objective à partir du rapport immédiat qui nous lie à des biens particuliers. Pour Simmel, c’est à la fois la résistance qu’ils opposent – le travail qu’ils exigent – et, surtout, leur mise à distance dans le processus d’échange, qui obligent à dissocier mentalement la valeur abstraite des objets des jouissances concrètes qu’ils procurent. Purement individuel au départ, le « sentiment de la valeur » devient collectif par le jeu de l’échange social et fait émerger la valeur comme un rapport objectif entre les choses :
L’économie tend vers un niveau de développement qui n’est nulle part entièrement irréel et nulle part entièrement réalité : le niveau où les choses déterminent, les unes par rapport aux autres leurs valeurs réciproques, comme par un mécanisme autonome5.
L’économie trouve ainsi un fondement objectif dans la possibilité effective de comparer et d’échanger une grande variété de biens.
Sans convertibilité de la richesse, l’ordre économique vacille sur ses bases. Les économistes savent traiter les échecs du marché dans la limite où ils concernent des biens dont la valeur peut être réduite à une utilité pour les individus, au moins potentiellement comparable à celle des biens marchands. L’abondante littérature sur les externalités, monopoles naturels et biens publics leur permet d’inclure les biens hors marché dans une axiomatique de l’utilité. La théorie économique n’est en revanche d’aucune aide pour penser la situation créée par la perte de convertibilité de la richesse et l’hétérogénéité croissante des biens. Elle exclut par construction de son champ de réflexion l’élaboration d’une rationalité complexe et contextualisée, construite à part des significations particulières dont sont investis les biens dans un monde social donné. Pour Alain Caillé, l’économie se définit par l’affirmation que nous serions avant tout
des hommes économiques, des homo oeconomicus, ou qu’en tout cas, il convient toujours de raisonner comme si nous l’étions en effet. Des sujets, à l’origine et par nature, indifférents aux autres et qui, en toutes choses, cherchent à maximiser leur avantage propre par le biais d’un calcul rationnel des plaisirs et des peines, des moyens et des fins, des coûts et des avantages6.
Mais en deçà même de l’homme économique, il y a la richesse. Dans le code génétique de la science économique, on trouve le postulat d’homogénéité de la richesse, condition d’existence d’une rationalité unifiée fondée sur l’utilité. Certains textes fondateurs de la discipline sont éloquents sur ce point :
Il est évident que nous ne pouvons aborder, sous le point de vue pratique, aucune discussion sur l’accroissement relatif de la richesse chez les différentes nations si nous n’avons aucun moyen quelconque, quelque imparfait qu’il soit, d’évaluer la somme de cet accroissement7.
La science économique définit son domaine par le type de raisonnements et de calculs qui vont pouvoir s’y déployer. Une fois la richesse posée comme une utilité quantifiable, l’homme ne peut être rationnel qu’en étant calculateur. Cette théorisation, il faut le souligner, n’a rien d’arbitraire. Comme le remarque Simmel, la science économique ne fait que répéter sur un mode théorique le processus social d’émergence de la valeur :
L’économie elle-même, et non seulement l’étude de l’économie, consiste en une abstraction à partir de la vaste réalité des processus de valorisation8.
Si la valeur économique est devenue une évidence pour le sens commun, c’est qu’elle s’est révélée au fil du temps convertible en une large gamme de biens sociaux. Quand la commission Attali observe que la croissance du Pib « est fortement corrélée avec l’innovation technologique, indispensable au développement durable et à la réalisation d’autres objectifs de développement (santé, éducation, services publics, etc.9) », elle confirme ce que le sens commun déduit de l’expérience passée. Mais, précisément, les choses changent, et la phrase ci-dessus représente le type même d’affirmation dont on ne peut plus se satisfaire. Considérons les faits : l’accroissement du Pib est-il synonyme d’amélioration des principaux indicateurs de bien-être – espérance de vie, niveau d’éducation, taux d’incarcération, etc. ? Des chiffres portant sur plusieurs dizaines de pays montrent que la corrélation est assez étroite en deçà d’un certain niveau de revenu par tête, et qu’elle tend à disparaître au-delà10. D’autres observations vont dans le même sens : pour les États-Unis, les indicateurs agrégés de bien-être ou de « santé sociale » évoluent parallèlement au Pib jusqu’aux années 1970 et ont ensuite tendance à stagner. Ce divorce reflète l’accroissement des inégalités et ses conséquences en termes de santé, de criminalité, d’insécurité économique, etc., mais il n’en demeure pas moins que le taux de conversion de la consommation marchande en qualité de la vie tend à diminuer au fil du temps. Quand on les rapproche, ces faits convergents suggèrent une moindre convertibilité de la richesse monétaire en bien-être social.
Les limites de l’équivalence monétaire
Les débats les plus importants autour des nouveaux indicateurs ont précisément trait aux limites de la valorisation économique. Il existe en effet deux manières de répondre à la demande de nouveaux indicateurs de richesse. La première consiste à traduire en termes monétaires les biens sociaux et environnementaux hors marché (par exemple l’espérance de vie, le sentiment de sécurité, la protection du climat et de la biodiversité…), la seconde à compléter les indicateurs monétaires actuels par des indicateurs non monétaires (empreinte écologique, indicateurs d’inégalité, de qualité de la vie, etc.). La première approche est susceptible d’avoir un impact plus immédiat sur le débat politique11 mais elle présente l’inconvénient majeur de suggérer une convertibilité universelle de la richesse monétaire, donnant ainsi l’illusion que celle-ci pourrait permettre de réparer les dommages causés à l’environnement et à la société.
Au sein de la commission Stiglitz, la place à donner à l’indicateur « d’épargne nette ajustée » (Ena) a, semble-t-il, cristallisé ce débat. Cet indicateur mesure le taux d’épargne d’un pays corrigé par les dépenses d’éducation, l’amortissement du capital, la diminution des stocks de ressources naturelles et la dégradation de l’environnement. Son calcul suppose de traduire en terme monétaire la valeur des différents « capitaux » (économique, humain, naturel) qui conditionnent le bien-être futur. Comme l’avait observé le collectif Fair, le calcul de cet indicateur
repose sur une hypothèse inacceptable selon laquelle les trois formes de capital sont interchangeables ou « substituables » : en résumé, ce n’est pas grave si l’on porte gravement atteinte à l’environnement pourvu que les deux autres composantes compensent12.
Le rapport final de la commission semble, sinon faire droit à cette objection, du moins prendre ses distances avec le projet de tout réduire à un équivalent monétaire, que ce soit pour l’environnement :
Il est souvent difficile d’attribuer à l’environnement naturel une valeur monétaire : des ensembles distincts d’indicateurs physiques seront donc nécessaires pour en suivre l’évolution13,
ou pour la qualité de la vie :
Le bien-être présent dépend à la fois des ressources économiques comme les revenus et des caractéristiques non économiques de la vie des gens : ce qu’ils font et ce qu’ils peuvent faire, leur appréciation de leur vie, leur environnement naturel.
Les méthodes utilisées pour valoriser les biens hors marché (environnement, qualité de la vie, cohésion sociale…) sont il est vrai peu convaincantes. L’évaluation « contingente », par exemple, consiste à estimer un prix virtuel à partir d’enquêtes portant sur le « consentement à payer » des bénéficiaires – contribuables potentiels, considérés comme des consommateurs virtuels. On leur demande le montant d’impôt qu’ils seraient prêts à payer pour bénéficier d’un service collectif (soins médicaux, éducation, transport…) ou d’une aménité environnementale (espace vert, etc.). Cette méthode repose sur une double hypothèse : les biens à évaluer sont avant tout des utilités pour les générations présentes et cette utilité peut être estimée à partir des préférences exprimées par les individus.
Le rôle de l’échange social et du débat public dans la formation des préférences
Les méthodes de l’évaluation économique se heurtent à de nombreuses objections : les personnes interrogées manquent le plus souvent d’information sur les biens qu’on leur demande de valoriser et n’ont aucun titre pour décider du sort des générations futures, etc. Par-delà ces limitations, il y a lieu de s’interroger sur le parti pris de rabattre sur le modèle du marché les processus sociaux de construction des préférences collectives. Monétiser le non-monétaire revient à occulter les raisons qui font que certains biens relèvent de procédures politiques de choix social. Ces raisons tiennent pour l’essentiel au fait que les préférences individuelles sont conditionnées par les informations véhiculées et les représentations élaborées au cours des interactions sociales. Comme l’a bien vu Amartya Sen, les points de vue exprimés sur le bien-être collectif et la justice sociale sont liés aux conditions dans lesquelles les gens exercent leur jugement. La capacité de comprendre et de juger d’une situation sociale n’est pas donnée d’emblée : elle dépend, d’une part, de la « base d’information » et, d’autre part, des pratiques sociales dans lesquelles on est engagé – l’expérience concrète de l’interdépendance, de la solidarité et du partage. La qualité du débat public est donc essentielle pour la formation des préférences individuelles :
Une importance particulière doit être accordée au rôle de la discussion et des interactions publiques dans l’émergence de valeurs et d’engagements partagés14.
L’un des reproches qui peut être fait à la commission Stiglitz est d’en être restée à une vision positiviste des indicateurs, comme s’il existait quelque part une mesure intrinsèque de bonheur, de la qualité de la vie, etc. Dès lors que l’économie ne fournit plus de réponse univoque, l’enjeu démocratique du débat sur la valeur des biens est incontournable. Les indicateurs non monétaires n’auront de légitimité qu’à la condition d’être « le reflet des valeurs que souhaite porter la société plutôt que celles d’une poignée d’experts15 ». Encore faut-il préciser que le débat public n’est pas une panacée. Il ne suffit pas d’échanger des informations et des arguments pour faire émerger de nouvelles représentations de la réalité. Les valeurs, attitudes et comportements se révèlent et se transforment en situation, lorsqu’ils sont mis en rapport avec des enjeux concrets, des intérêts constitués et des lieux institutionnels précisément situés. C’est notamment autour de la gouvernance des biens sociaux que doivent se former des sphères d’interaction sociale productrices de visions rationnelles de la réalité.
L’impossibilité de fonder rationnellement l’arbitrage en faveur du long terme
L’une des questions posées par le développement durable est celle de notre capacité à intégrer rationnellement le souci du long terme dans nos décisions. L’arbitrage entre le bien-être des habitants actuels de la planète et celui des générations futures peut-il être produit comme résultat d’un calcul économique ? Pour le rapport Stern16 sur les conséquences économiques du réchauffement de la planète, « le changement climatique est le plus grand échec du marché (market failure) que le monde ait jamais vu ». Cet échec n’a rien de surprenant, il met en évidence l’incapacité des raisonnements économiques courants à tenir compte des phénomènes irréversibles.
La théorie économique dispose pourtant avec le taux d’actualisation d’un outil qui permet de réduire le futur anticipé au statut d’élément du bien-être présent. Couramment utilisé pour éclairer les décisions d’investissement, ce taux exprime la préférence pour le présent des agents économiques. Pour être utile comme outil d’allocation des ressources financières, il doit être le même dans tous les secteurs de l’économie. Les taux couramment utilisés en France et en Europe sont proches de 4%. En clair, posséder 100 euros aujourd’hui équivaut à l’assurance d’en posséder 104 dans un an17. Or, si ce mode de raisonnement fournit une règle utile pour arbitrer entre le présent et le futur proche, un calcul simple montre que son application aboutirait à n’accorder qu’une valeur résiduelle au bien-être de nos descendants des siècles futurs. La préférence pour le présent n’est en réalité pas compatible avec l’équité intergénérationnelle. C’est pour cela que le rapport Stern fonde ses calculs sur le coût économique du changement climatique sur un taux d’actualisation très bas, sans rapport avec ceux qu’utilisent couramment les économistes.
Les limites du raisonnement économique sont encore plus évidentes si l’on pense que la question posée n’est pas seulement celle du bien-être des générations futures mais celle de la survie de l’humanité. Le caractère irréversible de certaines dégradations (par exemple la disparition d’espèces animales remarquables) rend obsolètes les raisonnements fondés sur la convertibilité mutuelle des différents types de richesse. Miser, comme le font Fitoussi et Laurent18, sur l’accumulation des connaissances comme remède au déclin des ressources naturelles relève du pari audacieux qu’aucun élément factuel ne permet de justifier. En l’état actuel de nos connaissances, la seule position rationnelle est d’opter franchement pour la « soutenabilité forte » contre la « soutenabilité faible19 ».
Dématérialisation de la consommation et mutualisation des biens
Le raisonnement économique suppose que la valeur de toute marchandise est comparable20. Jusqu’à présent, la transformation des ressources naturelles en marchandises a constitué le principal moteur de la croissance. Bien entendu, la croissance mesure aussi l’expansion des services, y compris non marchands, mais une étude fine montrerait que la valorisation des services suppose d’ignorer certaines de leurs caractéristiques pour les ramener au paradigme de la marchandise. De plus, les gains de productivité nécessaires à la croissance trouvent pour l’essentiel leur origine dans l’optimisation de la production des biens matériels.
Sauf miracle technologique que rien ne permet d’anticiper, le processus d’enrichissement fondé sur l’accumulation matérielle ne pourra continuer très longtemps. Sommes-nous pour autant condamnés à la décroissance ? En réalité, la question n’est pas de savoir si nous allons continuer à nous développer, mais quel type de développement est compatible avec la maintenance de notre biotope.
La crise écologique invite à renouer avec le sens premier du mot économie, celui que suggère le verbe « économiser ». J’ai tenté par ailleurs21 d’explorer ce que cela pourrait signifier concrètement. Partant du constat que le système économique restera – au moins à vue humaine – un sous-système de l’écosystème planétaire, on peut faire l’hypothèse que l’économie durable devra s’inspirer des mécanismes qui rendent compte de l’extraordinaire résilience des systèmes biologiques. Une telle économie, que j’ai qualifiée de « symbiotique », devra nécessairement : minimiser les perturbations causées à l’environnement ; utiliser dans toute la mesure du possible des ressources renouvelables ; recycler les déchets dans des boucles courtes ; répondre aux besoins en termes de fonctions, de services et de biens immatériels plutôt que de marchandises ; miser sur la coopération et les interdépendances plutôt que sur la concurrence.
Les principales pistes d’action de l’« économie écologique » entrent bien dans ce cadre de pensée : énergies renouvelables, économies d’énergie, recyclage, écoconception, économie circulaire, économie de fonctionnalité. L’économie de fonctionnalité suscite un intérêt particulier en ce qu’elle semble permettre une véritable rupture avec le paradigme productiviste. Pour simplifier, elle consiste à substituer chaque fois que c’est possible la vente d’une fonction, c’est-à-dire d’un service rendu, à celle d’un bien. Parce qu’elle repose sur la mutualisation des équipements et objets matériels, l’économie de fonctionnalité permet d’importantes économies d’énergie et de ressources naturelles. Un autre de ses mérites est d’inciter le producteur à concevoir des objets ayant une longue durée de vie22. L’exemple le plus connu est le Vélib parisien, mais il en existe bien d’autres, notamment dans le domaine des services aux entreprises.
L’économie de fonctionnalité est une étape dans la voie d’une dématérialisation de la réponse aux besoins sociaux. À l’avenir, la valeur sera probablement davantage dans les services et les fonctions que dans les marchandises. Or, cela n’ira pas sans affecter le rôle de la propriété privée dans la gouvernance des biens. L’exemple du Vélib – qui doit faire face aux dégâts du vandalisme des Parisiens – suggère que la viabilité des services de mutualisation des biens repose sur le civisme des usagers. Ceux-ci doivent apprendre à respecter les équipements qu’ils utilisent comme s’il s’agissait des leurs. Le défi, qui s’annonce redoutable, est de transformer des consommateurs passifs et irresponsables en copropriétaires responsables.
L’observation précédente a une portée plus générale : le développement durable va reposer sur des biens et des ressources qui n’ont pas vocation à être possédés par des individus. C’est évident pour les biens environnementaux : le climat, l’air, la mer et les espèces vivantes n’appartiennent à personne et doivent être gérés collectivement. Les exemples abondent – de la surexploitation des ressources halieutiques à celle des nappes phréatiques – d’évolutions potentiellement catastrophiques liées au déficit de gouvernance de ces « biens publics mondiaux ». La privatisation des biens en question étant techniquement impossible, c’est dans la qualité des systèmes de gouvernance que réside la solution. Même pour les biens qui restent privatifs, le développement rapide du droit de l’environnement crée de multiples servitudes et interdictions qui sont autant de limites fixées au droit de propriété. Un propriétaire n’a pas le droit de construire ce qu’il veut sur son terrain, de polluer l’atmosphère, de rejeter des eaux usées ni de détruire une espèce rare, etc.
Un autre exemple important de transformation du régime d’usage des biens est la multiplication des atteintes au droit de la propriété intellectuelle et artistique : téléchargement illégal d’œuvres musicales, projets de numérisation des livres par Google, contrefaçons des produits de luxe. Quelles que soient les contre-mesures envisagées (loi Hadopi), on peut craindre que la prolifération des technologies de duplication de l’information finisse par faire sauter toutes les barrières. Si la propriété immatérielle est bafouée à grande échelle, c’est qu’elle n’a pas de fondement naturel. Il est dans la nature des œuvres d’être diffusées au plus grand nombre : c’est pour cela qu’elles sont créées. Dès qu’elle est composée, une chanson a vocation à être sur toutes les lèvres. Les biens immatériels sont collectifs par vocation et ce n’est nullement un hasard si les logiciels libres tendent à s’imposer au détriment des logiciels propriétaires. Le fondement du droit de propriété est la rareté de biens dont l’usage est mutuellement exclusif : ma voiture et ma maison m’appartiennent en propre parce que leur mode d’usage le requiert. C’est exactement l’inverse pour les biens immatériels : il faut qu’ils soient partagés pour avoir de la valeur.
Il ressort de ces quelques exemples que la question du mode d’appropriation des biens est en train de se complexifier rapidement. L’alternative propriété individuelle/propriété sociale cède la place à des situations plus floues et diversifiées, non seulement du point de vue juridique mais également du point de vue de la relation concrète entre les hommes et les biens dont dépend leur existence.
L’entreprise n’est pas une simple valeur
Dans Philosophie de l’argent, Simmel formule l’idée que toute propriété est une relation entre un individu et un objet qui implique certaines manières d’être. Il n’est pas loin de suggérer que la qualité de propriétaire se mérite :
La possession […] consiste en effet en une interaction des énergies et qualités du sujet et de l’objet […] la possession qui n’est pas une certaine façon d’agir demeure une pure abstraction23.
Il est intéressant d’appliquer cette idée au cas de l’entreprise. À qui appartiennent les sociétés anonymes ? La réponse paraît simple : à leurs actionnaires. Certains juristes contestent cependant qu’une action soit un titre de propriété au sens plein du terme. La responsabilité limitée d’un actionnaire vis-à-vis des conséquences des décisions de l’entreprise n’a en effet rien à voir avec celle qui incombe au propriétaire d’un bien. Non seulement il ne peut être tenu pour responsable des retombées sociales et environnementales de ces décisions, mais il ne lui sera jamais demandé d’éponger les dettes en cas de faillite. Son engagement est limité à la valeur du portefeuille qu’il détient. Il s’en faut de beaucoup que l’achat d’actions conduise les épargnants à s’impliquer dans la vie des entreprises.
Si cette question fort rebattue rebondit actuellement, c’est qu’il devient plus difficile – du fait notamment de la crise écologique – de réduire les enjeux sociaux de la production à un résultat financier. Les entreprises ne peuvent plus arguer du fait que leur rôle social se limite à faire des profits et, par le fait même, les actionnaires n’en sont plus les seules parties prenantes légitimes. Les réflexions actuelles autour de la responsabilité sociale des entreprises (Rse) convergent vers l’idée d’une gouvernance des entreprises faisant droit à la pluralité de leurs fonctions sociales et des intérêts qui les constituent24.
Un autre aspect de cette question concerne le fonctionnement des marchés d’action, la crise financière ayant mis une nouvelle fois en lumière les risques systémiques résultant de leur assimilation à des marchés de biens ordinaires. La responsabilité limitée des actionnaires est un pousse-au-crime pour les acteurs du système financier. À titre individuel, ceux-ci ont en effet presque toujours plus à gagner dans la fuite en avant que dans l’assainissement des bilans25.
Il y a quelques mois dans cette revue, André Orléan critiquait l’idée couramment admise par les économistes selon laquelle la transformation du capital en actifs négociables sur un marché est toujours une bonne chose :
En rendant les investissements liquides, i.e. négociables, on favorise l’investissement. Cependant, cette liquidité est simultanément dangereuse car, par construction, elle est une transgression dans la mesure où le capital, lui, reste bien immobilisé sous forme d’usines et de machines26.
Pour prévenir la répétition des crises financières, il convient donc de « combattre l’emprise excessive de la liquidité sur le financement et les décisions d’investissement » et, pour cela, d’en revenir à un « cloisonnement des circuits et des acteurs de façon à limiter les contagions, à la manière du Glass Steagal Act de 1933 qui interdit aux banques de dépôts d’intervenir sur les marchés financiers de façon à les préserver des emballements boursiers ». Si l’on suit cette analyse, le capital productif n’est donc pas une simple valeur financière et il y a danger à le rendre échangeable dans n’importe quelle condition. Dans cet exemple, une fois de plus, la nature particulière d’un bien interdit de le traiter comme une banale marchandise.
Monnaies plurielles et segmentation des espaces d’échange
Une autre manière d’aborder la question de l’hétérogénéité des valeurs est illustrée par les tenants d’un pluralisme des monnaies. L’idée n’est pas d’abandonner l’euro pour revenir aux monnaies nationales mais plutôt d’organiser la coexistence de plusieurs moyens d’échange ayant chacun une fonction particulière.
Pour l’ancien banquier Bernard Lietaer, la solution à la fragilité du système financier international est à chercher dans l’introduction de monnaies autres que les monnaies conventionnelles : des monnaies locales, régionales ou fonctionnelles :
Lorsqu’elles apparaissent, ces monnaies augmentent la diversité et les interconnections du système économique. Elles diminuent son efficacité, mais améliorent sa capacité de résilience. Elles permettent par ailleurs de résoudre des problèmes très divers auxquels nous devons faire face aujourd’hui, depuis la gestion des conséquences économiques du vieillissement de la population, ou les problèmes de développement durable27.
Il y a déjà longtemps que certains experts préconisent le recours à de tels instruments pour rendre solvable la demande de services de proximité et y développer l’emploi. Des concrétisations partielles de cette idée existent d’ailleurs déjà : de manière anecdotique à travers la création de monnaies locales28, à plus grande échelle à travers les monnaies fonctionnelles que sont les différents titres de paiements spécialisés créés au fil du temps pour financer les politiques sociales (chèques services, tourisme, déjeuner…).
Par le biais des exonérations fiscales, ces chèques constituent en fait des monnaies bonifiées dédiées à l’achat de certaines catégories de services29. Il s’agit donc bien d’un processus émergent de segmentation des sphères d’échange qui va dans le sens de ce que préconise Lietaer. L’intérêt évident de cette stratégie est de permettre le développement d’un secteur d’activité répondant à une forte demande sociale sans peser financièrement sur les autres secteurs de l’économie.
Le cas des services aux personnes
Pourquoi les services relationnels – santé, soins aux personnes âgées, garde des enfants, etc. – relèvent-ils particulièrement d’une telle approche ? Deux raisons peuvent être avancées, l’une économique et l’autre anthropologique. Du point de vue économique, le problème posé par les services relationnels est que leur développement ne s’accompagne d’aucun gain de productivité. Pour simplifier, il s’agit seulement d’échanger du temps contre du temps, contrairement à ce qui se passe lorsqu’il est possible de répondre à un besoin par des objets techniques sans cesse plus performants.
Dès 1987, dans son livre l’Emploi un choix de société30, Guy Roustang soulevait une question dont on n’a peut-être pas encore saisi toute l’importance. En s’appuyant notamment sur un modèle simple développé par l’économiste américain William Baumol, il notait que l’accroissement du poids des services à faible croissance de productivité – dont la demande ne cesse de croître sous l’effet de l’élévation du niveau de vie, du vieillissement de la population, du déclin des solidarités familiales, etc. – laissait prévoir un étouffement de la croissance économique. Il en concluait que le processus de monétarisation de l’échange social allait progressivement se heurter à des limites infranchissables. Cette prédiction est peut-être en train de se réaliser si l’on en juge par l’évolution de la productivité au cours des dernières décennies : en lissant les évolutions de court terme, on constate que le taux d’accroissement de la productivité du travail diminue régulièrement, passant d’environ 6% vers 1950 à guère plus de 1% actuellement. Comme l’observe Arnaud du Crest, les données disponibles confirment le « théorème de Baumol » :
L’augmentation de la productivité est proportionnelle à la part de l’industrie dans l’économie et inversement proportionnelle à celle des services31.
Or, sans productivité, pas de croissance durable.
Comme cela apparaît nettement dans le cas des États-Unis, le couplage du creusement des inégalités et de l’emballement des processus d’endettement peut être interprété comme le moyen pervers trouvé par le système pour retarder les effets de ce mécanisme d’étouffement32. Si la prophétie de Baumol est tombée dans l’oubli, c’est que son accomplissement a paru s’éloigner au tournant du siècle grâce à l’arrivée de l’internet et d’une grappe d’innovations technologiques porteuses de gains de productivité dans l’ensemble des secteurs économiques. Il se pourrait que l’une des causes majeures de la crise économique actuelle soit l’épuisement des effets sur la productivité de cette vague d’innovation, laissant de nouveau agir le mécanisme sous-jacent de ralentissement de la productivité. Si l’on prend au sérieux cette hypothèse, il est logique d’en conclure que la réponse aux nouvelles demandes sociales ne pourra plus passer exclusivement par l’extension de la sphère monétaire, mais qu’elle devra reposer plus largement sur le bénévolat et les solidarités familiales.
La nature relationnelle des services aux particuliers a longtemps posé problème à la gauche, certains n’hésitant pas à plaider pour leur maintien hors de l’économie monétaire. C’était notamment la thèse d’André Gorz :
Les prestations qui ne créent pas de valeur d’usage tout en faisant l’objet d’un échange marchand public sont des travaux serviles ou travaux de serviteur. C’est le cas, par exemple, du cireur de chaussure33…
Sans aller jusque-là, les tenants de l’économie solidaire défendent l’idée que la spécificité des services de proximité34 – la nature de ce qu’ils produisent et leur inscription dans les réseaux sociaux – justifie de les soustraire au moins partiellement à la logique du marché. Tout en participant au marché, l’économie solidaire intègre des finalités et des ressources qui lui sont extérieures :
Des personnes s’associent pour mener en commun des actions qui contribuent à la création d’activités économiques et d’emplois tout en renforçant la cohésion sociale par de nouveaux rapports sociaux de solidarité35.
L’intérêt économique de l’économie solidaire est de combiner l’apport de ressources sociales gratuites – travail bénévole et « coproduction » des bénéficiaires – aux mécanismes économiques habituels. Son intérêt social est d’articuler réponse aux besoins sociaux, renforcement du lien social et apprentissage démocratique.
Parce qu’elle utilise et produit des ressources qu’ignore le marché, l’économie solidaire relève bel et bien d’une « autre économie » dont la rationalité sociale transcende le cadre strict de la rationalité économique. Loin d’être un phénomène marginal, elle connaît un développement important dans plusieurs pays, notamment en Amérique du Sud (Brésil, Pérou…) où elle contribue à la fois au décollage économique et à la démocratisation des sociétés.
De la « justice complexe » à la gouvernance plurielle des biens
L’hétérogénéité des biens se manifeste notamment par le fait que leur distribution sociale est soumise à des normes différenciées. Si l’on parle d’un droit à la santé, au logement ou à la justice, c’est pour signifier que l’accès à ces biens ne doit pas être réservé aux riches. Dans son ouvrage majeur, Sphères de justice, Michael Walzer critique la prétention de John Rawls de formuler de manière abstraite des principes de justice distributive. Dans les sociétés réelles, en effet, les critères de répartition des biens sociaux sont toujours conditionnés par la nature particulière de ces biens36. Dans une certaine mesure, Rawls reconnaît cette relativité puisque l’exigence d’équité ne concerne que la catégorie des « biens premiers ». Walzer va cependant plus loin en montrant que l’impératif égalitaire est encore plus différencié que ne le pense Rawls : il ne s’applique pas de la même manière à la santé, à l’éducation, à l’accès à la justice, à la répartition des travaux pénibles, à l’accès aux responsabilités, etc.
De plus, cette différenciation est variable selon les sociétés : le sens commun de ce qu’est le droit à la santé n’est pas le même en France et aux États-Unis. Il est donc erroné de penser que des principes de justice tels que ceux formulés par Rawls puissent avoir une portée pratique et universelle. Walzer observe que la répartition des biens sociaux s’opère selon trois principes : le marché, le mérite (à chacun selon son mérite) et le besoin (à chacun selon ses besoins). Le poids respectif de ces trois principes ne peut être fixé par aucune règle abstraite : il dépend de la manière dont les citoyens comprennent les exigences sociales de la démocratie relativement à un besoin donné :
Tout bien social ou tout ensemble de biens sociaux constitue pour ainsi dire une sphère distributive à l’intérieur de laquelle seuls certains critères ou dispositifs sont appropriés37.
Walzer tire de cette analyse un idéal d’« égalité complexe » fondée sur la prise en compte de l’hétérogénéité des biens et des droits qui leur sont attachés.
À la lumière des considérations développées depuis le début de ce texte, il semble que la logique du raisonnement de Walzer s’applique au-delà des seuls enjeux de justice distributive. On pourrait dire en le paraphrasant que toute catégorie de biens sociaux constitue une sphère sociale régie par des principes spécifiques relatifs non seulement à leur distribution mais également à leur production et à leur gouvernance. Ainsi, les remises en cause du droit de propriété évoquées plus haut ont pour conséquence une dissociation de la possession, du droit d’usage et des différentes responsabilités liées à la propriété. La gouvernance des biens tend à se complexifier, mettant en jeu des agencements sociaux inédits propres à chaque type de bien et à chaque monde social. Les politiques sociales ne s’occupent d’ailleurs pas uniquement de répartition. Pour les biens essentiels comme le logement, l’eau, l’éducation et les services essentiels, la puissance publique est impliquée dans la définition de ce qui doit être produit, par qui, avec quelles exigences de qualité et de sécurité, etc. La politique de santé, par exemple, ne concerne pas seulement l’accès aux soins mais également l’organisation hospitalière, la réglementation de l’activité des professionnels, la recherche médicale, la mise sur le marché de nouveaux médicaments et des équipements, etc. Dans le cas des biens environnementaux (le climat, l’eau, les paysages, les espaces naturels, la biodiversité…), l’enjeu premier n’est pas de répartir mais de protéger et de réglementer les conditions d’usage.
On pourrait prendre d’autres exemples (alimentation, biens culturels, etc.) qui illustreraient d’autres formes d’intervention et de régulation, d’autres types de sphères d’interaction sociale autour de la production et de la distribution des biens. En réalité, même si nous avons parfois l’impression de vivre dans une économie de plus en plus concurrentielle, force est de reconnaître que les biens les plus importants pour la vie des gens relèvent de formes très organisées de gouvernance. Les deux tendances ne sont d’ailleurs pas forcément contradictoires : il ne manque pas d’exemples de marchés à la fois très concurrentiels et très encadrés (télécommunications, audiovisuel). Avec l’aggravation des contraintes écologiques, les relations entre le marché et la puissance publique pourraient cependant changer de nature : c’est de plus en plus à l’État (ou à l’Union européenne) qu’il reviendra de fixer le cap, de définir la nature des biens à produire, les objectifs d’innovation technique, etc. Comme l’observe Henri Prévot, on va vers un monde où « les marchés seront créés par des décisions politiques38 ».
Vers une gouvernance mondiale des gaz à effet de serre
Le marché des droits d’émission créé par le protocole de Kyoto constitue une forme nouvelle d’imbrication du marché et de l’intervention publique. En apparence, sa création est une victoire des défenseurs du marché sur les partisans de la réglementation et de la taxation, mais c’est aussi le parfait exemple de ce que l’on vient d’évoquer : un marché encadré et subordonné à des objectifs de politique publique. Dans le mécanisme de Kyoto, l’élément principal est l’instauration d’un contingentement. On ne voit d’ailleurs pas comment relever le défi climatique autrement qu’en organisant selon des critères politiques la répartition sociale d’un bien devenu rare, le droit d’émettre des gaz à effet de serre.
Faisons un pari : le système de Kyoto n’est qu’une première étape dans la constitution d’un vaste système multiniveaux de gouvernance des gaz à effet de serre. Ce système articulera des réglementations, des mécanismes de contrôle et d’évaluation, des sanctions, des taxes, des incitations, des programmes de recherche et d’action et des systèmes d’information. Mais ce n’est pas tout : les changements de comportements induits par un tel système auront des répercussions systémiques sur les valeurs, le style de vie, etc. Le système de gouvernance mondiale du climat fournira l’infrastructure d’une nouvelle rationalité sociale présentant le même caractère de fractalité que la rationalité de l’économie monétaire. Imaginons, en effet, que chacun soit informé à tout moment de l’impact carbone de ses activités et décisions, de la même manière qu’il suit actuellement en temps réel l’évolution du contenu de son porte-monnaie et de son compte en banque. Il se pourrait bien qu’un tel cadre de rationalité suscite des pratiques sociales totalement nouvelles, une conscience plus immédiate des relations avec l’environnement, une perception différente de l’efficacité, voire de nouvelles conceptions de ce qu’est une vie bonne.
Une vision complexe des processus de rationalisation de la société
Nous avons abordé des questions en apparence très disparates, des nouveaux indicateurs de richesse aux métamorphoses de la propriété en passant par la fragmentation des espaces d’échange. Toutes pointent cependant vers un enjeu bien identifiable : la déstabilisation du cadre des raisonnements économiques. Or, c’est à partir de ce cadre qu’a été pensée l’articulation entre le politique et l’économique. La place du Keynésianisme dans l’outillage intellectuel de la gauche en fournit une bonne illustration. Depuis des décennies, le débat de politique économique se focalise sur les choix macroéconomiques. Si les analyses qui précèdent sont fondées, le politique ne peut plus se permettre de voir la richesse comme une quantité indifférenciée à produire et à répartir. Il n’est plus possible d’ignorer l’irruption d’enjeux collectifs étroitement liés à la problématique particulière des différents biens sociaux. Tout cela n’est certes pas entièrement nouveau : les politiques sectorielles ont toujours constitué des terrains d’affrontement et de débat dotés d’une certaine autonomie par rapport aux débats de politique économique. Ce qui l’est davantage, c’est le constat que la richesse économique est de moins en moins convertible en bien-être social et, surtout, qu’elle n’est plus gage de bien-être pour les générations futures. Ce n’est certainement pas un hasard si, dans le même temps, les dispositifs sociaux de gouvernance des biens tendent à se multiplier et se complexifier.
De cette conjonction émergent plusieurs enjeux de démocratisation et de rationalisation de la société. Il serait bien difficile d’en donner brièvement une vue d’ensemble, sinon pour observer que l’on se trouve confronté à la désorganisation d’un mode particulièrement fonctionnel de circulation de la richesse sociale. La croyance dans l’équivalence au moins approximative de la valeur d’usage et de la valeur d’échange – et donc dans la pertinence de la monnaie comme mesure et médiation universelle – présente d’immenses avantages en termes de gouvernement de la société : le cadre de rationalité fractal fourni par l’ordre économique assure une coordination des conduites sociales au moindre coût politique.
La crise de la raison économique appelle l’activation d’autres modes de rationalisation de la société, plus exigeants de ressources symboliques et cognitives. Deux grands domaines de rationalisation se présentent : le premier est la gouvernance des biens sociaux (le droit d’émettre du gaz carbonique, l’environnement, la santé, la culture, l’information, les services publics…) à laquelle on pourrait ajouter la gouvernance des territoires locaux. Le second est constitué par les grandes institutions qui structurent le champ social (École, justice, administrations, institutions sociales, culturelles, artistiques, religieuses, comités d’éthique, etc.).
Elles ont en effet, dans leurs domaines respectifs, la capacité de fixer des règles, de répartir des biens, de proposer des échelles de valeur, de prescrire des comportements, de créer des cadres cognitifs et des routines. À charge pour les individus d’habiter démocratiquement ces institutions et de s’en approprier réflexivement les finalités. À charge pour le politique d’instituer un cadre de mise en cohérence d’ensemble. La planification à la française n’était pas un mauvais concept : il faudrait en concevoir une version adaptée à la mondialisation des problèmes et la démultiplication des scènes de gouvernance.
- *.
A publié récemment : Le capitalisme est-il durable ?, Paris, Carnet Nord, 2008. Voir son précédent article dans Esprit : « L’évaluation des politiques publiques. Entre culture du résultat et apprentissage collectif », décembre 2008.
- 1.
Voir le discours prononcé le 13 septembre 2009 à l’occasion de la remise du rapport de la commission Stiglitz : « Nous ne changerons pas nos comportements si nous ne changeons pas la mesure de nos performances. Et nos comportements doivent absolument changer. »
- 2.
Voir Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice, les Nouveaux indicateurs de richesse, Paris, La Découverte, 2007.
- 3.
Dominique Méda, « Quel progrès faut-il mesurer ? », Esprit, juin 2009, p. 86.
- 4.
François Fourquet, « Économie et pouvoir », De l’économie non politique, Paris, Revue du Mauss/La Découverte, 1er trimestre 1989, p. 17.
- 5.
Georg Simmel, Philosophie de l’argent, Paris, Puf, 1987, p. 49.
- 6.
Alain Caillé, Dé-penser l’économie, Paris, La Découverte, 2005, p. 13.
- 7.
Thomas Malthus, cité par Dominique Méda, Qu’est-ce que la richesse ?, Paris, Aubier, coll. « Alto », 1999, p. 54. Voir toute la discussion de D. Méda.
- 8.
Ibid., p. 51
- 9.
Commission Attali, Rapport de la Commission sur la libération de la croissance française, 2007.
- 10.
Entre 12 000 et 18 000 dollars annuels par personne, selon les cas. Je m’appuie ici sur des graphiques communiqués par Jean Gadrey.
- 11.
Comme le dit un récent document de la Commission européenne, « la traduction en valeur monétaire des coûts occasionnés par les dommages environnementaux et des bénéfices de la protection environnementale peut aider à centrer le débat politique sur le fait que notre prospérité et notre bien-être dépendent des biens et des services fournis par la nature ». Le document mentionne cependant les deux approches : étendre la comptabilité nationale pour qu’elle prenne mieux en compte les enjeux sociaux et environnementaux et, d’autre part, d’ajouter des indicateurs sociaux et environnementaux au Pib (« Au-delà du Pib, mesurer le progrès dans un monde qui change », août 2009).
- 12.
Collectif Fair, « Les avancées et les limites du Rapport Stiglitz », Esprit, août-septembre 2009, p. 227.
- 13.
Rapport de la Commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social, septembre 2009.
- 14.
Amartya Sen, Development as Freedom, Oxford, Oxford University Press, 1999, p. 253.
- 15.
Collectif Fair, « Les avancées et les limites du Rapport Stiglitz », art. cité.
- 16.
La Stern Review : « L’économie du changement climatique http://www.hm-treasury.gov.uk/media/E/F/stern_longsummary_french.pdf
- 17.
Ce qui est cohérent avec le fait que 100 euros d’aujourd’hui deviendront à peu près 104 l’an prochain s’ils sont convenablement investis. On retrouve donc les taux d’intérêt réels, bien qu’il s’agisse de deux notions différentes.
- 18.
Fitoussi et Laurent, la Nouvelle écologie politique, Paris, Le Seuil, 2008.
- 19.
On entend par soutenabilité forte une conception qui, contrairement à la soutenabilité faible, refuse de considérer le progrès technique comme capable de réparer les dégâts causés à l’environnement et remplacer indéfiniment les ressources naturelles consommées.
- 20.
Par convention, j’appelle ici marchandise les biens typiques de la croissance capitaliste. Une marchandise possède idéalement les caractéristiques suivantes : c’est un objet matériel dont la production requiert du travail humain, des ressources naturelles et de l’énergie ; il peut être produit en grande quantité et facilement échangé, il peut être possédé par un individu qui détient de ce fait le monopole de son usage.
- 21.
Bernard Perret, Le capitalisme est-il durable ?, Paris, Carnets Nord, 2008.
- 22.
Dominique Bourg, « Dématérialiser les biens de consommation », Pour la science, octobre 2009.
- 23.
G. Simmel, Philosophie de l’argent, op. cit., p. 374.
- 24.
Gaël Giraud et Cécile Renouard (sous la dir. de), 20 propositions pour réformer le capitalisme, Paris, Flammarion, 2009.
- 25.
Comme le note Ivar Ekeland, « les banquiers ont parfaitement compris les avantages de la responsabilité limitée, et sont devenus plus audacieux, tant pour les montants en jeu que pour la prise de risque. Les marchés… regorgent de produits qui sont en fait des paris sur l’évolution des cours, et qui ne nécessitent aucune mise de fonds initial : si les cours montent, on gagne x, s’ils baissent on perd x. Ceux qui ont à prendre ce genre de décision, managers ou traders, émargent aux gains, grâce aux stock-options, aux primes et autres bonus, mais ce sont les actionnaires qui encaissent les pertes. Pourquoi se gêner ? » (Pour la science, septembre 2009, p. 18).
- 26.
André Orléan, « Au-delà de la transparence de l’information, contrôler la liquidité », Esprit, novembre 2008.
- 27.
Bernard Lietaer, « Créer des monnaies régionales pour traiter la crise globale », exposé du 13 mai 2009 devant l’École de Paris du management (http://www.ecole.org) et Monnaies régionales. De nouvelles voies vers une prospérité durable, Éd. de la fondation Charles Léopold Mayer, novembre 2008.
- 28.
Voir l’expérience de Brixton dans le sud de Londres (Le Monde du 18 septembre 2009). On pourrait citer d’autres innovations sociales, plus anecdotiques, comme les systèmes d’échanges locaux (Sel) ou le mouvement des réseaux d’échanges réciproques de savoir. Sous des formes diverses, l’idée est toujours la même : recréer des espaces d’échanges partiellement déconnectés du marché global, encastrés dans des mondes sociaux particuliers.
- 29.
D’un point de vue fonctionnel, ils ont une certaine parenté avec les bons d’achat, tickets de rationnement ou autres vouchers créés pour gérer une situation de pénurie (par exemple au cours de la Seconde Guerre mondiale) ou pour permettre à des individus sans ressources d’accéder à certains biens.
- 30.
Guy Roustang, l’Emploi un choix de société, Paris, Syros, 1987.
- 31.
Voir les chiffres rassemblés par Arnaud du Crest, « Point de vue économique sur la crise et les territoires », communication au Conseil de développement de la Loire-Atlantique le 17 mars 2009.
- 32.
D’une part, le creusement des inégalités facilite la création d’emplois dans les services aux particuliers ; d’autre part, l’endettement permet de maintenir les ménages dans le circuit de consommation malgré la stagnation de leurs revenus.
- 33.
André Gorz, Métamorphoses du travail, Paris, Galilée, 1988, p. 175.
- 34.
On notera que la notion de service de proximité est plus large que celle de service relationnel.
- 35.
Jean-Louis Laville, le Travail, une nouvelle question politique, Paris, Desclée de Brouwer, 2008, p. 163.
- 36.
Le cas des « médicaments orphelins » qui soignent certaines maladies rares à des coûts importants pour la collectivité illustre parfaitement cette relativité des principes redistributifs aux biens sur lesquels ils portent.
- 37.
Michael Walzer, Sphères de justice, Paris, Le Seuil, 1997, p. 32.
- 38.
Henri Prévot, Trop de pétrole, Paris, Le Seuil, 2007, p. 128.