Le courage du compromis. Lettres aux députés
Paris, le 7 juillet 2024
Chers députés,
Toutes nos félicitations pour votre élection.
Nous nous réjouissons que le pire ait été évité : l’extrême droite n’obtient pas de majorité, et de loin. Mais rien n’est réglé, vous le savez bien. Les divisions et les incertitudes du pays se reflètent dans la composition de l’Assemblée nationale, rendant problématique l’action d’un futur gouvernement et la définition d’une politique susceptible d’être soutenue par une majorité de députés et approuvée par la population française.
Si le Nouveau front populaire est arrivé en tête, aucun camp ne peut pleinement revendiquer la victoire. Aucun ne pourra gouverner sans bénéficier du consentement au moins temporaire d’une partie de ses adversaires politiques. Chaque bloc a présenté un programme qu’il estime être le meilleur pour le pays, mais aucun ne pourra être mis en œuvre dans son ensemble. Pour sortir de cette impasse, il faut revenir aux fondamentaux de la démocratie représentative : nous n’avons pas élu des programmes, mais des femmes et des hommes libres de leurs jugements et nous leur avons confié la mission de faire des lois et de contrôler l’action du gouvernement. Pour remplir ce mandat, il va vous falloir faire des compromis, des alliances, sur un « contrat de gouvernement » ou selon des « majorités d’idées ».
Nous nous sentons d’autant plus autorisés à l’exiger que beaucoup d’entre vous doivent leur élection à des citoyens qui ont accepté de voter en dehors de leurs préférences pour faire barrage au Rassemblement national. Chacun de vos électorats est mixte. Il vous faut prendre la mesure de ce que cela signifie : un grand nombre d’électeurs ont agi par esprit de responsabilité, sans adhérer à vos idées ni approuver vos projets, animés par la conviction que la démocratie constitue un bien commun qui doit être préservé à tout prix. Leur sens républicain vous oblige à être attentifs à la préservation d’une certaine qualité de la vie démocratique et à faire passer l’intérêt général avant les succès tactiques.
Nous attendons de vous, non pas des postures idéologiques, des vues dogmatiques sur ce que doit être la société française, des réflexes de clan, de glorieuses rigidités qui bloquent le système, mais juste que vous fassiez consciencieusement le travail pour lequel vous avez été élus : faire, autant qu’il est possible, des lois justes, équitables, pertinentes au regard des enjeux les plus importants et applicables. Toute autre attitude reviendrait à trahir la confiance qui vient de vous être accordée.
Regardez comment fonctionnent les démocraties qui nous entourent : la Belgique, l’Allemagne, la Suisse, l’Espagne et les Pays-Bas, sans oublier le Parlement européen. On y discute, on y négocie, on y passe des accords… et on y fait des lois au moins aussi bonnes que les nôtres. Ces peuples et leurs dirigeants politiques ont depuis longtemps compris que le mot « compromis » n’est pas obscène. Dans les autres domaines de l’existence, nous sommes sans cesse obligés de composer avec les autres, de leur parler et de tenir compte de leur point de vue même quand il nous déplaît. Pourquoi en irait-il différemment dans la vie politique ? La culture politique française, avec son penchant pour la rhétorique, les affrontements théâtraux et les grands principes abstraits, n’est pas un modèle indépassable et elle a largement cessé d’être une référence universelle. Dans un monde ouvert, il faut accepter d’apprendre des autres et de vivre sous leur regard.
Car il n’y a pas que les Français qui vous jugent. L’Europe s’inquiète et la Russie se réjouit, prête à contribuer au désordre par tous les moyens. Dans une situation pleine de périls pour l’humanité, il n’est plus acceptable de camper sur des certitudes moralement confortables. Nos partenaires et nos alliés ont vitalement besoin d’une France en ordre de marche, dont la démocratie fonctionne de manière apaisée, dont le système social protège les citoyens et dont l’économie est gérée sans soubresauts.
Nous vous rappelons qu’il y a urgence : un projet de loi de finances pour 2025 doit être déposé sur le bureau de l’Assemblée nationale au plus tard le premier mardi d’octobre. Sur quelle base doit-il être élaboré pour avoir des chances d’être voté ? Nous vous demandons instamment de reconnaître qu’il ne pourra l’être sans constitution préalable d’une majorité de compromis, et d’en tirer les conséquences.
Ne vous y trompez pas : l’extrême droite est en embuscade et elle attend votre échec, votre incapacité collective à gérer une situation nouvelle chez nous, mais courante dans les autres démocraties. Elle attend que l’on déclare le pays ingouvernable pour proposer ses services.
Vos partis ont su faire l’effort coûteux des désistements au profit d’un camp qui n’était pas le vôtre. Un deuxième effort vous est demandé, moins facile que l’imprécation et la mauvaise foi. Vous le ferez sous le feu roulant des critiques : on vous accusera de compromission et de trahir vos engagements, n’en doutez pas.
Disons-le avec force : bâtir des compromis n’est pas trahir. Ayez le courage du dialogue et de la nuance !