Que veulent les socialistes?

Le refus de tout compromis avec la majorité présidentielle ne peut que mener les socialistes à une impasse. Pendant ce temps, l’impérieux chantier programmatique consistant à repenser le progrès social dans une économie ouverte, sans croissance et sous contrainte écologique, est encore ajourné.


Il n'est guère besoin de souligner que la crise politique ouverte par la dissolution de l'Assemblée nationale intervient au plus mauvais moment, la France étant confrontée à une conjonction inquiétante de défis internes et externes, auxquels vient de s'ajouter la catastrophe de Mayotte. Signe de la gravité de la situation, sept partenaires sociaux1 ont signé le 17 décembre un appel au retour de la stabilité, soulignant le fait que « L’instabilité dans laquelle a basculé notre pays fait peser sur nous le risque d’une crise économique aux conséquences sociales dramatiques. » Les responsabilités sont partagées, mais l'attitude des socialistes interroge particulièrement. Pourquoi ne font-ils même pas mine de vouloir discuter sérieusement avec le bloc central alors que la situation finira par l'imposer ? La déclaration d'Olivier Faure le soir du 7 juillet repoussant tout compromis avec le camp présidentiel ne pouvait que mener à une impasse. Et nous y sommes sans doute pour de longs mois car à l'heure où ces lignes sont écrites, on ne voit pas pourquoi François Bayrou réussirait là où Michel Barnier a échoué. Mais l'on voit encore moins avec quels appuis un premier ministre issu du NFP pourrait gouverner.

Se prévaloir de la victoire du front républicain en lui déniant d'entrée de jeu tout contenu politique positif était une sorte de bras d'honneur aux électeurs modérés ayant voté socialiste. On s'attendait plutôt à une offre de discussion avec le centre et les républicains sur quelques sujet clefs qui devront de toute façon faire l'objet de compromis : citons les retraites, la fiscalité, la situation des services publics et l'immigration. Le plus dérangeant dans la séquence qui a suivi a été le procès en déni de démocratie intenté à Emmanuel Macron, une rhétorique trompeuse et potentiellement délétère. Dans une situation où l'on devrait tout faire pour préserver une confiance minimale dans les institutions, le thème de « l'élection volée » plus d'une fois repris par des manifestants rappelle fâcheusement les États-Unis. Si l'on peut critiquer au plan politique la manière dont le Président de la République a géré les suites des législatives, il n'y a pas lieu de semer le doute sur la régularité juridique de ses décisions. Il n'est écrit nulle part que le Président doit nommer un premier ministre dans la coalition qui est arrivée en tête, ne serait-ce qu'en raison du fait que les coalitions électorales n'existent pas dans la constitution (contrairement aux groupes parlementaires). Ajoutons que, du strict point de vue du rapport de force politique, l'idée d'une victoire de la gauche ne résiste pas à l'examen. Le NFP compte 193 députés et il en a 355 face à lui qui ne veulent pas de son programme. Si l'on reste dans les limites du front républicain, la gauche pèse moins que les 213 députés du « socle commun », une coalition de fait (même si pas vraiment assumée) reposant sur de solides convergences dans les domaines socio-économiques essentiels comme l'a montré son soutien au gouvernement Barnier. Pour faire bonne mesure, rappelons les 28% du NFP au premier tour des législatives, moins que les 29% du RN et trop peu pour prétendre imposer ses vues quand il faut composer avec un Président qui n'a aucune intention d'écourter son mandat. Les dirigeants socialistes savent cela et l'on peut penser que la thèse du vol de l'élection n'est qu'un prétexte commode pour ne pas se compromettre dans la gestion du pays et préserver ainsi des positions électorales qui reposent sur l'alliance avec LFI.

Le fantôme du programme commun

Un rapide coup d'œil sur le programme du NFP suffit d'ailleurs pour se convaincre qu'il n'est pas fait pour être appliqué. Comme ses prédécesseurs depuis le fameux programme commun de la gauche dans les années 1970, il se présente avant tout comme une « liste au père Noël » où les différents segments du peuple de gauche peuvent trouver matière à espérer. Sur l'Europe, un sujet clef, le programme propose à la fois de s'affranchir du pacte de stabilité budgétaire et, en même temps, de convaincre nos partenaires d'adopter de nouvelles politiques communes (réforme de la PAC, harmonisation sociale, protectionnisme écologique, politique industrielle…). Tout cela, faut-il le souligner, est totalement déconnecté des réalités de la politique européenne, de la situation économique et financière de la France et des contraintes qui résultent de son mode d'intégration dans l'économie mondiale. Rappelons une évidence : le financement relativement peu coûteux de la dette publique repose sur la confiance que nous accorde la finance internationale. Pour mériter cette confiance, nous sommes tenus de manifester une volonté crédible de maîtriser les déficits publics. Entretenir le doute sur cette volonté se paye immédiatement et très cher : l'écart actuel du taux de financement de la dette entre la France et l'Allemagne équivaut à un surcoût budgétaire annuel de l'ordre d'un point de PIB.

Le programme du NFP comprend certes un volet recette (ISF, héritages, progressivité de l'impôt sur le revenu…) dont on ne peut qu'approuver l'orientation générale, malgré l'indigence de son volet écologique – rien sur la fiscalité carbone hormis une taxe kilométrique sur les produits importés qui compenserait difficilement l'abolition de la taxe de 10% sur les factures d'énergie. En tout état de cause, la faisabilité financière de ce programme est douteuse et sa pertinence économique encore moins plaidable. Le NFP évalue ses propositions à 150 milliards de recettes et de dépenses supplémentaires, l'institut IFRAP avance pour sa part 215 milliards pour les dépenses et 55 pour les recettes. La vérité est entre les deux, mais c'est de toute façon énorme quand on le compare aux 20 milliards de recettes supplémentaires que Michel Barnier a eu bien du mal à inscrire dans son projet de Budget. Si l'effort ainsi demandé aux riches n'a en soi rien de scandaleux, l'impact économique d'un tel choc serait forcément négatif, pour la raison évidente qu'il réduirait l'attractivité de la France pour les investisseurs étrangers. Or, s'il est un domaine où Emmanuel Macron peut se prévaloir d'un certain succès, c'est bien celui là – un succès qui a contribué à la baisse du chômage depuis une dizaine d'années.

Une fois aux affaires, les technocrates de gauche se muent rapidement en défenseurs de l'orthodoxie budgétaire.

Est-il nécessaire de poursuivre la démonstration ? Une fois aux affaires, les technocrates de gauche qui mettent leurs compétences au service de ces exercices de propagande se muent rapidement en défenseurs de l'orthodoxie budgétaire et en gestionnaires diligents du système. On pense aux deux derniers présidents de la Cour des comptes, mais ils sont bien plus nombreux à avoir fait carrière dans la finance après être passés par les cabinets socialistes, depuis 1981 jusqu'à la présidence Hollande, adoptant dans leurs pratiques sinon dans leurs idéaux les modes de raisonnement du capitalisme financier. Au cours des dernières décennies, la seule période où la gauche a obtenu de bons résultats en appliquant l'essentiel de son programme est celle du gouvernement Jospin (1997-2002), mais il a bénéficié d'une conjoncture mondiale bien plus favorable que François Hollande, ce qui change tout. Et l'on peut ajouter que les effets structurels sur la productivité, la qualité des services publics, les conditions de travail et le lien social de sa réforme sociale emblématique, la loi Aubry de passage aux 35 heures (2000), restent controversés. La direction actuelle du parti socialiste a construit son pouvoir sur un discours de rupture avec les compromissions de la période Hollande, mais on peut défendre la thèse que la politique des gouvernements Ayrault, Valls et Cazeneuve constituait un compromis acceptable entre les contraintes économiques et la préservation des acquis sociaux. S'il faut reprocher quelque chose à François Hollande, c'est plutôt de n'avoir pas su expliquer sa politique et de n'avoir pas suffisamment cherché à y associer les forces sociales.

L’obsolescence du logiciel marxo-keynésien

L'impasse dans laquelle se trouve la gauche n'a rien de conjoncturel, elle résulte de l'obsolescence d'un logiciel marxo-keynésien qui n'a jamais été sérieusement critiqué ni mis à jour. La question peut se formuler simplement : comment repenser le progrès social dans une économie ouverte, sans croissance et sous contrainte écologique ? La réponse ne va pas de soi mais certains y réfléchissent depuis des années2 et la gauche ferait bien de s'approprier leurs travaux. Les formes que prend désormais l'imbrication de l'économie, de l'écologie, du social et du culturel imposent un changement de paradigme, de nouvelles manières d'articuler la question de l'égalité à celles du sens du commun et du renouveau de la culture démocratique. Pour en donner un aperçu concret, il devrait être évident que la lutte contre la pauvreté et la dégradation des conditions de vie passe par des politiques de maîtrise, voire de réduction des besoins monétaires des ménages - le problème récurrent des « dépenses contraintes », souvent évoqué mais jamais pris à bras le corps ni même envisagé dans sa globalité. Une démarchandisation par en bas qui devrait s'accompagner d'un redéploiement de l'échange social hors de la sphère monétaire/ marchande et de nouvelles symbioses entre les services publics, le monde associatif et la société civile. Une telle politique – une politique des modes de vie et pas seulement du niveau de vie - ne se contenterait pas de répondre aux attentes immédiates d'une clientèle électorale mais elle se fixerait pour but de contribuer au renforcement de la culture de la solidarité, de la confiance sociale et de l'esprit civique. On comprend très bien ce que cela veut dire quand on regarde certaines réussites de l'action publique au plan local. S'inscrire dans cette perspective n'est visiblement pas facile pour des gens qui ont toujours pensé le progrès social en termes exclusifs de droits sociaux, de redistribution monétaire et d'emploi public.  

 

  • 1. Medef, CPME, U2P côté patronat, CFDT, FO, CFTC et CFE-CGC côté syndicats.
  • 2. Voir par exemple Isabelle Cassiers, Kevin Maréchal et Dominique Méda (dir.), Vers une société de post-croissance. Intégrer les défis écologiques, économique et sociaux, éditions de l'Aube, 2017-2024. Voir également le Second manifeste convivialiste (https://convivialisme.org/).