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Descartes, la métaphysique et l’infini, de Dan Arbib

PUF, coll. "Épiméthée", 2017, 368 p., 32€

Un livre de plus sur Descartes ? La bibliographie concernant l’auteur du Discours de la Méthode est colossale, et tout livre supplémentaire doit être justifié par des raisons bien sérieuses. C’est assurément le cas de ce Descartes, la métaphysique et l’infini, proposé par l’un des cartésiens les plus incisifs et les plus puissants d’aujourd’hui. C’est à une double enquête que se livre Dan Arbib. L’une porte sur l’inscription de la pensée cartésienne dans l’histoire de la métaphysique, l’autre sur le statut cartésien de l’infinité de Dieu. Ces deux enquêtes ne sont pas juxtaposées, mais imbriquées l’une dans l’autre – malgré l’austérité apparente du propos, cette intrication des problèmes contribue à donner au livre un rythme heureux qui porte la lecture. Ajoutons que, s’il mobilise une culture philosophique très ample, l’auteur sait donner à son lecteur (qui n’a pas forcément étudié tout à la fois Thomas d’Aquin, Duns Scot, Montaigne, Bonaventure, Henri de Gand, Bérulle et Suarez) l’ensemble des éléments lui permettant d’entrer de plain-pied dans la discussion. Rigueur intellectuelle et générosité : le lecteur a toutes les pièces en main.

Le livre est tenu de main de maître du début jusques à la fin, et écrit dans une langue impeccable (on regrettera toutefois l’usage, heureusement épisodique, du mot «cogité» : « pensé » ne suffisait-il pas ?). À côté des problèmes traditionnels, ici éclairés d’une façon toute nouvelle (par exemple, la question de l’idée «matériellement fausse» ou le rapport entre les deux preuves de Dieu dans les Méditations), Dan Arbib découvre des problèmes nouveaux. Éclairer une philosophie «bien connue», c’est souvent y découvrir un problème que personne n’avait vu.

Le principal problème découvert par Dan Arbib est celui de l’infinité divine – problème qui commande une série d’apories précisément restituées et analysées tout au long du livre. Que Dieu soit infini paraît aller de soi. Erreur ! Dan Arbib rappelle le long temps qui fut nécessaire pour que ­l’infinité, concept péjoratif chez Aristote, devienne un prédicat positif (et même suprêmement positif) dans la pensée théologique et philo­sophique. Cela était connu. Ce qui ne l’était pas, c’est l’ambiguïté du statut de l’infinité divine chez Descartes. En 1630, le Dieu de Descartes est d’abord Créateur Tout-Puissant, et son infinité marque la distance entre sa toute-­puissance et l’extrême dépendance des créatures (au nombre desquelles se trouvent les vérités mathématiques). En 1641, Dieu est devenu intrinsèquement infini : l’infinité définit son essence. Dan Arbib distingue ainsi une infinité de distances, «qui énonce la transcendance de la puissance instauratrice à l’égard de l’ordre du créé», et une infinité de substances, qui est «l’être même du créateur». Ces deux infinités ne se succèdent pas dans le cadre simple d’une évolution de Descartes, mais doivent, malgré la tension qui les oppose, être articulées dans la complexité d’un projet métaphysique tout autant appuyé sur la supériorité ontologique de Dieu que sur la primauté épistémologique de l’ego.

L’énigme change alors de plan, et ­d’intensité. Il ne s’agit plus seulement (si on peut dire) de résoudre un problème interne au texte cartésien, et qui serait circonscrit en lui, mais d’interroger, sous la pression de ce problème, ce qu’il en est de «la métaphysique». Le recenseur est ici contraint de brasser large (alors même que le livre qu’il recense est toujours extrêmement minutieux). À diverses reprises, on crut que le temps de la métaphysique était passé (ce furent les époques du kantisme, du positivisme, des sciences humaines) – mais la métaphysique ressuscite toujours, aujourd’hui dans des pensées d’inspiration phénoméno­logique et/ou religieuse, ou dans différents courants de la philosophie ­analytique. L’étude de Dan Arbib s’inscrit dans une lignée, elle-même complexe, marquée par les noms de Heidegger, Levinas et Jean-Luc Marion, mais elle n’est réductible à aucune de ces trois positions. Pour Dan Arbib, le nom d’infini, appliqué à Dieu, porte chez Descartes à la fois une détermination métaphysique (ens infinitum, l’étant infini) et une détermination non métaphysique (ce qui excède toute représentation) ; il ne s’agit pas là d’une insuffisance ou d’une bévue de Descartes, mais d’une ambiguïté propre à la situation de l’infini dans l’histoire longue de la métaphysique. Comme le dit fortement Dan Arbib, si c’est comme infini que Dieu est entré, avec Duns Scot, dans l’histoire de la métaphysique, c’est aussi comme infini qu’il en est, avec Levinas, sorti : l’infini divin est à la fois ce qui doit pouvoir être pensé (Scot) et ce qui excède toute représentation (Levinas). Cette ambiguïté de la notion d’infini s’exprime également dans l’ambiguïté de la notion métaphysique de fondement : tout autre que ce qu’il fonde, le fondement est pourtant soumis à la «condition paradoxale» de devoir «se laisser entrevoir comme fondement».

Mais le livre touche plus profond encore : il porte aussi sur le statut de la rationalité. Le Dieu de ­Descartes est, au grand scandale de Leibniz, le créateur des vérités logico-mathématiques dites éternelles, donc des structures de la rationalité humaine. La raison peut-elle se justifier elle-même sans se présupposer ? Peut-elle, sans se contredire, reposer sur ce qui l’excède ? C’est un des enjeux du livre. Les trois thèmes de l’infini, du fondement et de la rationalité sont pensés ensemble dans une phrase qui résume à la fois l’ambition et la difficulté du projet : « L’idée d’infini est à la fois idée du fondement qui outrepasse la rationalité, et l’idée qui s’intègre à la rationalité pour conquérir ce fondement.»

La marque d’un grand livre, en histoire de la philosophie, est qu’il fait progresser la connaissance objective des textes, tout en permettant de penser mieux et plus profond. C’est éminemment le cas du livre de Dan Arbib, lequel, on l’aura compris, n’est pas seulement un livre pour cartésiens.

Bernard Sève

 

Bernard Sève

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