Le drapeau de l’Allemagne réunifiée est hissé le 3 octobre 1990 devant le Reichstag | Via Wikimedia
Le drapeau de l'Allemagne réunifiée est hissé le 3 octobre 1990 devant le Reichstag | Via Wikimedia

Un mur d’incompréhension

L’Allemagne, trente ans après la réunification

Il existe encore une différence importante entre les citoyens de l’Est et de l’Ouest de l’Allemagne, qui touche aux profils socio-économiques ainsi qu’aux sensibilités politiques, et résulte d’un héritage distinct. Face à cette incompréhension, la génération née après la chute du Mur entend rouvrir le débat sur la réunification.


Trente ans après la réunification, l’Allemagne semble être dans une position ambivalente. D’un côté, quel que soit le gouvernement en place, l’État fédéral a accompli des efforts ininterrompus et dépensé sans compter pour arrimer la partie orientale, en grande difficulté économique après 1990, au reste du pays, nettement plus développé. De l’autre, il existe toujours des différences de rémunération, de niveau de vie, de patrimoine ou de produit intérieur brut par habitant entre la partie occidentale et la partie orientale, différences qui ne sont pas toujours bien comprises ni acceptées par les citoyens de l’Est. De même, les habitus, les référentiels historiques et culturels et les valeurs des Allemands de l’Est et de l’Ouest présentent des divergences parfois notables. Enfin, et c’est peut-être le plus troublant, le comportement électoral des uns et des autres demeure différent sur toute la période. En trente ans, on ne repère pas de convergence politique, comme on repère une convergence économique1. Lors du dernier scrutin législatif d’octobre 2017, qui a vu la « grande coalition » formée par la CDU/CSU et le SPD reconduite, les électeurs ouest-allemands ont accordé majoritairement leurs suffrages aux deux partis de gouvernement. À l’Est en revanche, ces deux partis comptabilisés ensemble n’obtiennent pas la majorité des voix (50 %), concurrencés par les votes extrêmes, celui de Die Linke (la gauche, 9, 2 %) et surtout celui de l’Alternative für Deutschland (AfD, extrême droite, 12, 6 %). Le jeune parti d’extrême droite réussit ainsi une percée spectaculaire en devenant, dès sa première participation réelle à un scrutin national, la troisième force politique du Bundestag et la première force d’opposition, ce qui lui confère en outre le droit de diriger des commissions parlementaires. L’AfD doit son succès en partie aux électeurs est-allemands, qui l’ont plébiscité pour plus de 21 % d’entre eux (contre moins de 10 % à l’Ouest).

Ainsi, pour la première fois depuis la fin du nazisme en 1945, un parti populiste, nationaliste et extrémiste fait son entrée au Parlement, dans ce même bâtiment du Reichstag incendié en février 1933 par des partisans de Hitler. Pourquoi les motivations pour un vote d’extrême droite, quelles qu’elles soient (rejet de l’establishment de l’Ouest, ressentiment, frustration, racisme, xénophobie…), s’expriment-elles dans les urnes à partir de 2015 et pas plus tôt en ex-RDA, dès les années 1990 et 2000, soit à un moment où l’Est était très fragilisé sur le plan économique et social ? Plus généralement, qu’est-ce qui n’a pas fonctionné dans la réunification ?

Le poids des différences profondes

De qui parle-t-on exactement lorsqu’on évoque les Allemands de l’Est mécontents ? D’une population variée dont le nombre, en revanche, varie peu : depuis la réunification, sondage après sondage, la proportion de « mécontents » est comprise entre 18 et 22 % de la population des « nouveaux Bundesländer » (deux fois moins en moyenne à l’Ouest). À l’échelle de l’Allemagne et de ses 82 millions d’habitants, dont 15, 5 millions résidant à l’Est, cette proportion de mécontents apparaît donc modeste. Mais ces Allemands de l’Est ou Ossis mécontents constituent une sorte d’épine dans le pied du récit mythique de la réunification réussie. Ils représentent également un défi aux politiques d’intégration volontaristes menées depuis 1990.

L’absence d’une histoire commune

Au sein de l’argumentaire d’ordre psychologique et culturel développé par les chercheurs ouest-allemands et ouest-européens depuis 1990 pour tenter d’expliquer les différences subsistant entre les habitants des deux parties de l’Allemagne, l’histoire occupe souvent une place de choix. Ex-Allemands de l’Est et ex-Allemands de l’Ouest auraient d’autant plus de mal à construire ensemble le présent et à se projeter dans un avenir commun qu’ils n’ont pas la même histoire en partage.

De fait, après le naufrage de 1945, la destinée des uns et des autres ne saurait être plus dissemblable. Tandis que côté ouest, la République fédérale d’Allemagne, grâce à l’aide du plan Marshall, se reconstruit sous la tutelle des Alliés, la République démocratique allemande (RDA), proclamée également en 1949, est d’emblée conçue comme un État socialiste satellite de Moscou. « Libérée » en premier des nazis, la RDA, dans le discours officiel, figurait dans le camp des vainqueurs, de ceux qui avaient résisté au nazisme et qui, en mettant ses pas dans ceux de l’Armée rouge, l’avaient terrassé. Donc, contrairement à la République fédérale d’Allemagne (RFA) à partir des années 1960, la population de RDA n’a pas eu à faire le même type d’examen de conscience et encore moins de devoir de mémoire à l’égard des crimes nazis perpétrés par les Allemands jusqu’en 1945. Au contraire, les livres d’histoire enseignaient un récit héroïque, plein d’actes de bravoure des « héros de la libération » (du joug nazi), le leader communiste Ernst Thälmann en tête. L’immunisation collective en vigueur dans la population ouest-allemande n’était, en apparence, pas nécessaire chez les Allemands de l’Est puisqu’ils avaient eux-mêmes, d’après le grand récit officiel, vaincu les nazis. De la sorte, la population de RDA n’a pas été immunisée en profondeur contre le nazisme, ni par la suite contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, comme l’a été, pendant deux générations au moins, la population ouest-allemande. Certes, comme tout État socialiste, la RDA prônait des valeurs de tolérance, de solidarité et d’entraide entre les peuples, mais elle ne fit absolument rien pour faciliter l’intégration des quelques communautés étrangères « sœurs » accueillies sur son sol.

De fait, il y a bien eu des violences et même des crimes racistes intentés contre les étrangers en RDA par des individus et des groupuscules d’extrême droite, contre les communautés vietnamienne, angolaise ou mozambicaine. Même si les sources sont difficilement vérifiables, les spécialistes estiment à environ deux cents le nombre d’attentats perpétrés par des néonazis ou skinheads contre des étrangers et le nombre de morts à dix, y compris par lynchage. Mais ces crimes ont toujours été tus ou soigneusement masqués par le régime, qui ne voulait pas faire de publicité à ces actes clairement racistes dans un État promouvant officiellement la fraternité et l’égalité entre les peuples. On sait aujourd’hui que le racisme et la xénophobie ont toujours existé, à l’état rampant, en RDA. Des mouvances d’extrême droite et néonazies y ont vu le jour, de manière sporadique, et elles n’ont guère été inquiétées. Après la réunification, on en retrouve la trace dans les attentats anti-étrangers de Rostock, Hoyerswerda, Halle-Neustadt (mais aussi à Mölln et Solingen à l’Ouest), ainsi que dans le vote en faveur du parti d’extrême droite NPD (Parti national-démocrate d’Allemagne). Dans un contexte de grands bouleversements politiques et économiques, l’indispensable travail de mémoire auprès de la population est-allemande est passé totalement au second plan et il n’a guère pu être mené, y compris auprès des jeunes générations. Enfin, il paraît acquis que ce vieux fond raciste et extrémiste nourrit de nos jours des mouvements ouvertement hostiles à l’islam et aux musulmans, comme Pegida ou Pro Chemnitz, ainsi que l’AfD, qui réalise ses plus gros scores électoraux dans les cinq Länder de l’Est.

La question des valeurs

Les tenants du schéma explicatif culturel ajoutent un autre argument pour expliquer la permanence des tensions entre « l’Est » et « l’Ouest ». Ils rappellent que, contrairement à leurs homologues ouest-allemands, les citoyens de l’Est n’ont pas fait l’expérience de la démocratie et de l’État de droit jusqu’à la réunification en 1990. Ils sont passés d’une dictature (nazie) à l’autre (communiste). Malgré la critique qui lui est faite de mettre sur le même plan deux régimes totalitaires qui n’avaient pas grand-chose en commun, de procéder par conséquent comme si ces deux dictatures étaient interchangeables dans leur nocivité, ce courant scientifique avance que la démocratie, la Constitution, le multipartisme, la liberté d’expression, le régime juridique et les valeurs de l’Ouest ont été imposés d’un coup, en 1990, à une population est-allemande qui n’y était pas préparée. D’où la difficulté de celle-ci à intégrer, qui plus est rapidement, le socle de règles, de droits et de devoirs en vigueur en RFA depuis 19492. Il n’est donc pas étonnant de constater ici et là des retards, voire des ratages, dans l’établissement des valeurs démocratiques à l’Est et des résurgences autoritaires préoccupantes, comme dans le cas des mouvements néonazis ou de l’aile droite de l’AfD.

Les sondages semblent donner raison à ces hypothèses. En novembre 2019, soit exactement trente ans après la chute du Mur, un grand sondage d’opinion réalisé par l’État fédéral révélait que la démocratie était une valeur inégalement appréciée à l’Est et à l’Ouest : 91 % des Allemands de l’Ouest estiment que la démocratie est le meilleur régime politique qui soit, contre seulement 78 % des Allemands de l’Est. De même, 18 % des sondés ouest-allemands revendiquent des opinions racistes et xénophobes, contre 23 % dans les Länder de l’Est. Enfin, ceux qui pensaient que les jeunes nés après la chute du Mur dans une Allemagne unie partageaient les mêmes espoirs et les mêmes craintes en sont pour leurs frais : à la question « Quelles sont vos deux principales craintes pour l’avenir ? », les jeunes de 18-25 ans nés et scolarisés dans la partie ouest de l’Allemagne répondent prioritairement « le réchauffement climatique et la montée des nationalismes », tandis que les jeunes de la partie est répondent « la sécurité et l’islam ». Ces données brutes demanderaient à être étayées, mais elles semblent néanmoins indiquer que la jeunesse allemande n’est pas encore réunifiée.

Face à ces chiffres et ces faits qui interpellent, peu nombreux sont ceux qui, à l’instar de l’ancien président est-allemand du Bundestag Wolfgang Thierse (1998-2005), rappellent qu’en RFA, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’apprentissage de la démocratie s’est conjugué avec avec celui de l’économie de marché dans le contexte exceptionnel du « miracle économique allemand », et ce pendant trente ans – les « Trente Glorieuses » de l’économie allemande. Autrement dit, « c’est plus facile d’assimiler les principes de la démocratie quand la situation économique de la population s’améliore chaque année par rapport à l’année précédente 3  ». En ex-RDA en revanche – et c’est valable pour tout l’ancien bloc de l’Est –, l’apprentissage de la démocratie va aller de pair avec l’effondrement économique des années 1990, la découverte du chômage et du capitalisme, entraînant des inégalités sociales jusque-là inconnues, bref avec la fin d’un monde. Par conséquent, on peut comprendre que certains Allemands de l’Est, surtout ceux qui ont été socialisés en RDA, entretiennent un sentiment plus complexe vis-à-vis de la démocratie et de son corollaire, l’économie de marché. Chez eux, le processus d’« acculturation démocratique » n’est pas achevé. Comme chez les électeurs de l’AfD, loin d’être tous racistes, ils cultivent la nostalgie d’un État fort, protecteur et rassurant, un État-nation qui prendrait mieux en main les affaires collectives du pays et qui ne se laisserait pas déborder par les « menaces extérieures » (une expression typique du vocabulaire de l’AfD et de Pegida), comme celle de l’arrivée massive de réfugiés sur le sol allemand en 2015-2016, arrivée ressentie comme un choc par de nombreux Allemands de l’Est, surtout parmi ceux âgés de plus de 50 ans.

En somme, après le grand traumatisme des années 1990, les Allemands de l’Est, déçus par la réunification, en perte de repères politiques, ne savent plus à quel saint se vouer. Le ressentiment se mêle par la suite à une espèce de nostalgie du « pays disparu 4  » – la fameuse Ostalgie, qui fit couler beaucoup d’encre au tournant des décennies 1990 et 2000. Enfin, lors d’une troisième étape, c’est comme si on était passé de la nostalgie de l’Est à celle de la nation forte – incarnée entre autres par l’AfD.

L’effondrement des années 1990 et 2000

Quelle que soit l’importance des différences entre Allemands de l’Est et de l’Ouest liées à leur histoire, leur socialisation et leurs valeurs, elles ne sauraient expliquer à elles seules la permanence du mur d’incompréhension constaté tout au long de la période. Avec le temps, ce genre de différences liées essentiellement au passé aurait fini par s’estomper. D’autres chercheurs mettent en avant, dès la fin des années 1990, d’autres explications, d’ordre économique et social5.

La thérapie de choc néolibérale (années 1990)

Sous l’action de la Treuhandanstalt (1990-1994), une société fiduciaire publique chargée d’assainir et de privatiser les entreprises est-allemandes, l’appareil industriel de la partie orientale du pays fut démantelé à hauteur de 80 %. Les conséquences sociales de cette thérapie de choc se sont rapidement fait sentir. Dès 1991, le taux de chômage s’envole – dans un pays qui ne connaissait que le plein emploi – pour atteindre 20 % de la population active dès 1994, un taux qui restera inchangé pendant dix ans. Malgré l’importance des transferts financiers et sociaux des riches Länder de l’Ouest vers les pauvres Länder de l’Est – au titre de la péréquation financière inscrite dans la Constitution –, l’Est s’enfonce dans le chômage de masse. L’arsenal de mesures de retour à l’emploi mis en place par le gouvernement de Gerhard Schröder n’y changera rien. En outre, il s’agit de boulots précaires, mal payés, à temps partiel, souvent perçus comme dégradants par leurs récipiendaires de l’Est.

Pour les décideurs politiques de l’Ouest, toutes ces mesures étaient destinées à sortir les Ossis de l’ornière – et des chiffres officiels du chômage… – en leur proposant au moins un « job », à défaut d’un emploi en bonne et due forme. Cependant, en procédant ainsi, les donneurs d’ordre de l’Ouest ont créé à l’Est un « marché de l’emploi secondaire » (zweiter Arbeitsmarkt) tout à leur avantage. Pour les Allemands de l’Est, à qui le chancelier Kohl avait promis la prospérité économique en 1990, la pilule est très amère. Les plus chanceux d’entre eux, ceux qui retrouvent un emploi, font souvent l’expérience douloureuse de passer du statut de chômeur à celui de salarié pauvre. Les historiens allemands comme Detlef Pollack ou Dieter Walz font de l’action de la Treuhand et de ses conséquences à long terme le levier principal du ressentiment profond des Allemands de l’Est vis-à-vis de l’Ouest et de ce que certains d’entre eux ont considéré et considèrent encore comme une trahison.

Tandis qu’à l’Ouest, économistes et sociologues ont tendance à se focaliser sur les chiffres du chômage et le problème des bad jobs pour expliquer le comportement électoral « rebelle » des Allemands de l’Est, ils insistent moins sur le sentiment diffus mais généralisé d’abandon. En effet, la perte d’un emploi à vie se combine avec la disparition de tous les cadres sociaux qui structuraient la population est-allemande : fin des Volkseigene Betriebe qui, par leur capacité à organiser non seulement le travail de chacun mais aussi à prendre en charge les loisirs, les vacances, les sorties des employés ainsi que la crèche et le centre aéré pour leurs enfants, signifient bien plus qu’une simple entreprise ; démantèlement des Kombinate industriels, auxquels les ouvriers s’identifiaient souvent non sans fierté ; disparition des puissants Gewerkschaften (syndicats), des Vereine (associations) et, bien sûr, du Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED) – honni au même titre que son bras armé, la Stasi (police politique). Mais après la chute du Mur, quand ces structures d’encadrement s’effondrent et que rien d’autre ne les remplace que les supermarchés anonymes et les job centers (équivalent de Pôle Emploi), le désarroi de la population est total6. À la disparition des cadres extérieurs correspondent de forts bouleversements intérieurs – qui demeurent peu analysés par la recherche académique –, faits de décomposition des familles (le taux de divorces explose à l’Est après 1990), de suicides, de départs vers l’étranger ou de fuite des jeunes vers l’Ouest, le nouvel eldorado. Entre 1990 et 1995, un million et demi d’Allemands de l’Est, pour deux tiers des jeunes femmes qualifiées, « passent à l’Ouest » dans l’espoir d’y trouver un emploi. Ils ne reviendront pas. Cette perte sèche ne sera jamais compensée.

Un sentiment d’humiliation

Les Ossis sont transformés, sans qu’ils l’aient voulu, en chômeurs ou en nouveaux pauvres, ou encore des « citoyens de seconde catégorie » (l’expression Bürger zweiter Klasse revient très souvent dans les enquêtes). Bien plus préoccupant encore : selon la vaste enquête commandée par le gouvernement fédéral à l’occasion des trente ans de la chute du Mur en novembre 2019, 57 % des sondés est-allemands continuent de se définir comme des citoyens de seconde zone, malgré des progrès économiques incontestables. Autrement dit, ce sentiment de déclassement semble résister au temps.

Les Allemands de l’Est éprouvent la sensation d’être « les perdants de l’unification ».

Au demeurant, le déclassement n’est pas qu’un sentiment : il est bien réel. En 2020, à l’Est, pratiquement tous les postes à responsabilité sont occupés par des personnes d’origine ouest-allemande. Que ce soit dans la classe politique, dans la haute administration, dans les conseils d’administration des entreprises cotées en Bourse ou à la tête des universités et des grands organismes de recherche, les Allemands de l’Est sont absents. D’après une importante étude de l’université de Leipzig réalisée en 2019, ils ne représentent que 1, 7 % des hauts fonctionnaires et des cadres dirigeants. Aucun PDG des trente plus grandes entreprises allemandes n’est originaire d’Allemagne de l’Est et seulement cinq membres de leurs conseils d’administration sur deux cents le sont. Tous les présidents d’université sont actuellement ouest-allemands, et ce même au sein des quinze universités d’Allemagne de l’Est. Il est malaisé pour le gouvernement de justifier ces chiffres sans appel, qui reposent la question du degré d’intégration des Allemands originaires de l’Est au sein de la société allemande.

À l’Est, du nouveau !

Trente après la réunification, il existe bien un malaise est-allemand spécifique et un « phénomène AfD » que Jürgen Habermas prend au sérieux7. Pourtant, aucun auteur ne parvient à épuiser le sujet ni à élucider le mystère de sa soudaine apparition dans un paysage politique allemand remarquablement stable depuis trente ans. Au départ, la thérapie de choc néolibérale imposée aux Allemands de l’Est dans les années 1990 a incontestablement posé les bases d’un sentiment de déclassement durable. C’est sur ce terreau de frustration, de colère retenue, de sentiment d’abandon, voire d’humiliation, que l’AfD va faire son nid. Pourtant, quand la colère de nombreux Allemands de l’Est éclate en 2015, peu de temps après la fondation du parti, elle n’est pas dirigée contre les Allemands de l’Ouest mais contre les étrangers. L’accueil massif par l’Allemagne des réfugiés fuyant la Syrie et l’Irak en 2015 constitue une chance historique pour les dirigeants de l’AfD. La peur des étrangers va nourrir en contrepoint un sentiment national exacerbé, selon un schéma bien connu et éprouvé par beaucoup d’autres partis populistes en Europe.

Autrement dit, la naissance et le succès immédiat de l’AfD à partir de la « crise des réfugiés » de 2015 auraient germé sur le terreau d’un triple traumatisme collectif (économique et social, psychologique, démographique) ressenti par la grande majorité des Allemands de l’Est après la chute du Mur. Comme tout traumatisme collectif de grande intensité, il a d’abord été intériorisé – à l’instar de la « honte » ressentie par nombre d’Allemands de l’Est d’être des Ossis, c’est-à-dire des « perdants » durant la décennie 1990 – puis nié, masqué sous le principe de réalité et la nécessité de s’en sortir à tout prix, avant de ressortir brutalement en 2015 à la « faveur » de l’ouverture des frontières à plus d’un million de réfugiés en provenance du Proche et du Moyen-Orient. Entre 1990 et 2015, il s’est écoulé exactement vingt-cinq ans, soit une génération, avant que s’expriment au grand jour l’inexprimé (le choc de la réunification) et l’inexprimable (le racisme rampant, la propension d’une frange de la population au nationalisme autoritaire, jusqu’au néonazisme).

Après cette période de latence et de défiance mutuelle, les langues, à l’Est comme à l’Ouest, se délient enfin. La jeune génération d’Allemands de l’Est, celle qui est née au moment de la chute du Mur ou juste après, prend son destin en main, questionne ses parents, rouvre les plaies non pansées/pensées de l’unification, fait réapparaître le traumatisme initial au grand jour pour mieux le comprendre et, si possible, le dépasser. Contrairement à ce que nombre d’analystes ont affirmé, la génération née après 1989 n’a pas envie d’oublier : elle a besoin de comprendre. Elle n’est pas lasse du conflit identitaire entre l’Est et l’Ouest ; au contraire, elle éprouve la nécessité de s’y réinscrire parce qu’elle est en quête d’identité. Sauf qu’à la différence de ses parents, elle n’a plus honte d’être « de l’Est » ; au contraire, elle en est plutôt fière. Cette nouvelle fierté de l’Est n’est pas dirigée contre « l’Ouest ». Elle a davantage à voir avec la prise de conscience que les Allemands de l’Est, même les jeunes, ont une histoire, des habitus et des traits de caractère légèrement différents de ceux de l’Ouest (simplicité, pragmatisme, solidarité, ouverture, modestie sont les traits les plus souvent cités) et dont ils n’ont pas à rougir.

La jeune génération d’Allemands de l’Est n’a plus honte d’être « de l’Est » ; au contraire, elle en est plutôt fière.

Ce regain de fierté ossie est porté en bonne partie par des jeunes femmes âgées de 20 à 45 ans, dans un double mouvement d’affirmation de soi – prélude à un double processus d’empowerment en cours –, affirmation en tant que femme et en tant qu’originaire de l’Est. Il y a trente ans, c’étaient déjà les jeunes femmes qualifiées de l’ex-RDA qui avaient été pionnières, mais en sens inverse : elles avaient massivement migré vers l’Ouest, où elles s’étaient intégrées jusqu’à se fondre dans la masse. Aujourd’hui, une génération plus tard, en un étonnant retour dialectique et géographique, les jeunes femmes nées à l’Est ont plutôt tendance à y faire leur vie, à se battre pour leur identité, leur ville, la place des femmes dans la société et la démocratie, et ce faisant à se battre aussi contre l’AfD sur ses propres terres. La journaliste Valerie Schönian conclut son essai politique par ces mots : « Nous [les enfants du tournant de 1989] comprenons l’Est, mais tout aussi bien l’Ouest. Nous sommes les médiateurs, une génération charnière 8. »

Par leur positionnement assumé et ouvert à la discussion, ces femmes engagées contribuent non seulement à renouveler les débats sur l’unification inachevée, mais aussi à colorer un peu différemment la société allemande. Elles lui donnent en effet, peut-être, une teinte plus féministe et humaniste, loin des valeurs de performance, de concurrence et d’excellence davantage associées à la masculinité dans l’inconscient collectif des Allemands, et des Occidentaux en général. Ce faisant, cette « réunification par le bas » rejoindrait la « réunification par le haut » que Jürgen Habermas appelle de ses vœux et qui, d’après lui, constituerait « une opportunité pour achever le processus de la réunification allemande […] et pour faire le pas décisif de l’intégration en Europe9  ». À n’en point douter, la « nation retrouvée10  », consciente de ses vieux démons mais aussi de son unité, forte de ses différences mais en paix avec elle-même, pourrait alors se tourner résolument vers l’Europe et jouer enfin dans l’Union européenne, avec ses partenaires (à commencer par la France), le rôle clé de pays charnière ou de puissance régionale qui est le sien.

  • 1.Béatrice von Hirschhausen et Boris Grésillon, « Une Allemagne désunie ? Les traces géopolitiques de la partition Est/Ouest », Hérodote, no 175, 4e trimestre 2019, p. 105-130.
  • 2.Pour rappel, l’unification des deux Allemagne, prononcée le 3 octobre 1990, s’est faite juridiquement sur la base de la simple extension de la Constitution fédérale de 1949 à la partie orientale du pays, tuant dans l’œuf les projets alternatifs est-allemands de coécriture d’une nouvelle constitution incluant les aspects les plus positifs du patrimoine législatif de l’ex-RDA.
  • 3.Voir « Entretien avec Wolfgang Thierse, ancien président du Bundestag », Hérodote, n° 175, 4e trimestre 2019, p. 87-104.
  • 4.Nicolas Offenstadt, Le Pays disparu. Sur les traces de la RDA, Paris, Stock, 2018.
  • 5.Voir Detlef Pollack, „Das Bedürfnis nach Anerkennung. Der Wandel der Akzeptanz von Demokratie und Marktwirtschaft in Ostdeutschland“, Aus Politik und Zeitgeschichte, no 13, 1997, p. 3-14 ; Dieter Walz et Wolfram Brunner, „Das Sein bestimmt das Bewusstsein. Oder: Warum sich die Ostdeutschen als Bürger 2. Klasse fühlen“, Aus Politik und Zeitgeschichte, no 51, 1997, p. 13-19.
  • 6.Voir, entre autres, Daniela Dahn, Wir bleiben hier oder Wem gehört der Osten, Reinbeck, Rowohlt, 1994.
  • 7.Jürgen Habermas, « La seconde chance. L’unité européenne trente ans après la réunification allemande », Esprit, novembre 2020.
  • 8.Valerie Schönian, Ostbewusstsein, Munich, Piper, 2020, p. 258 [je traduis].
  • 9.Conclusion de l’article cité de J. Habermas.
  • 10.Anne-Marie Le Gloannec, « La nation retrouvée. De la RDA à l’Allemagne », Politique étrangère, no 55, 1990, p. 45-52.