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À l’heure des chamboulements de l’ordre mondial dictés par Washington, la future coalition allemande est confrontée à un changement de paradigme sur les questions de sécurité, de défense et de budget. Un défi à relever dans l’urgence pour le futur gouvernement de Friedrich Merz.
Les relations internationales ont leurs hasards de calendrier, et c’est le cas de la séquence électorale allemande de 2025, avec pour arrière-plan les chamboulements de l’ordre mondial exacerbés par Washington. C’est le 6 novembre 2024, quelques heures après l’annonce de l’élection de Donald Trump aux États-Unis, que le chancelier Olaf Scholz déclare qu’il proposera un vote de confiance au Bundestag. Son intervention marque l’éclatement de la coalition tripartite au pouvoir et annonce des élections anticipées, qui auront lieu le 23 février 2025 – trois ans exactement après le déclenchement de la guerre d’agression russe contre l’Ukraine. Depuis, les annonces tonitruantes du nouveau président américain et de son équipe se sont multipliées, et les questions de sécurité et de défense sont au cœur des discussions publiques en Europe. Face à de graves décisions, les partenaires de la prochaine coalition outre-Rhin sont amenés à remettre en cause certaines de leurs lignes rouges traditionnelles, en particulier sur les questions budgétaires.
Un double changement d’époque
Le gouvernement précédent avait déjà été marqué par un événement international majeur, qui a chamboulé ses plans et mis à mal sa cohésion : cela ne faisait pas encore trois mois qu’il était en place que la Russie envahissait l’Ukraine. Avec le retour d’une guerre de grande ampleur sur le sol européen, mais aussi la fin de l’énergie bon marché importée de Russie alimentant son économie, l’Allemagne a été contrainte d’opérer une redéfinition de son modèle. De plus, des considérations géopolitiques se sont ajoutées au prisme économique et commercial à travers lequel les dirigeants abordent traditionnellement l’intégration européenne. Après avoir, en février 2022, qualifié la guerre en Ukraine de « Zeitenwende1 » – c’est-à-dire de césure historique menaçant l’ordre de sécurité européen –, le chancelier Scholz en a appelé, lors d’un discours remarqué prononcé à Prague, à une réorientation de la politique européenne de l’Allemagne et à une coopération européenne beaucoup plus étroite en matière de défense. Avec le rapprochement entre Donald Trump et Vladimir Poutine, ce premier changement d’époque est venu se doubler d’un second, cadre dans lequel la prochaine équipe allemande est désormais appelée à gouverner.
Dans ce contexte, l’Allemagne est tiraillée entre la peur de l’avenir et un sentiment d’urgence. D’où l’objectif de Friedrich Merz, le successeur d’Olaf Scholz à la Chancellerie, de former rapidement un gouvernement – il avait fallu 73 jours au gouvernement précédent, ce qui était rapide pour l’Allemagne, mais insuffisant dans un monde rythmé par les provocations quotidiennes venues de la Maison Blanche. Au vu des équilibres politiques au sein du nouveau Bundestag, l’unique coalition gouvernementale capable de former une majorité est une « grande coalition », composée de l’Union chrétienne (CDU/CSU) et du Parti social-démocrate (SPD). Ces partis sont donc condamnés à s’entendre, et ils en ont bien conscience, car les seules autres options possibles – un gouvernement minoritaire ou de nouvelles élections – sont plus qu’insatisfaisantes. Après quelques semaines de « discussions exploratoires », les futurs partenaires de coalition ont signé le 8 mars un document de onze pages présentant des compromis sur les grands sujets politiques et se sont entendus pour ouvrir des « négociations gouvernementales ». Si la rédaction d’un contrat de coalition n’a rien d’une formalité, tant subsistent les points de discorde, notamment sur la politique migratoire et les questions sociales et fiscales, la volonté d’avancer est là.
Une révolution budgétaire
Plus encore, un changement de paradigme s’est opéré en quelques semaines sur la politique de sécurité et défense, et par ricochet sur les questions budgétaires. Jusqu’à aujourd’hui, l’Allemagne a confié sa sécurité aux États-Unis dans le cadre du partenariat transatlantique, ce qui lui a permis d’investir peu dans sa défense, tout en se sentant protégée. Le changement de cap à Washington transforme la donne et la classe politique allemande prend conscience avec douleur du considérable effort de rattrapage qui désormais s’impose, là encore dans un temps limité. Au sein de la prochaine coalition, il y a consensus pour augmenter le budget consacré à la défense, et ainsi aller plus loin que l’effort déjà consenti par le gouvernement Scholz à la suite du discours sur la Zeitenwende, à savoir l’adoption d’un fonds spécial de 100 milliards pour la Bundeswehr en novembre 2022. Concrètement, cela implique d’assouplir le sacro-saint frein à l’endettement (Schuldenbremse) ancré dans la loi fondamentale depuis 2011. Pour citer Friedrich Merz à l’issue des discussions exploratoires : « Face aux menaces qui pèsent sur notre liberté et la paix sur notre continent, voilà ce qui doit désormais valoir pour notre défense : whatever it takes2 ». Le même s’est dit favorable à échanger avec la France et la Grande-Bretagne à propos d’une extension de leur parapluie nucléaire à l’Allemagne3 – une position appuyée par d’autres, comme Wolfgang Ischinger, l’ancien chef de la Conférence de Munich sur la sécurité4.
S’il y a accord pour réformer le frein à l’endettement – ce que pourtant excluait jusqu’alors catégoriquement l’Union chrétienne –, c’est là encore une course contre la montre qui s’est ouverte5. Une telle réforme constitutionnelle doit en effet être approuvée par au moins deux tiers des députés. Or, dans le nouveau Bundestag, en place à partir du 24 mars 2025, l’Union chrétienne et le Parti social-démocrate ne parviennent pas à réunir une telle majorité, ne disposant que de 328 sièges sur un total de 630. Surtout, le parti de gauche radicale Die Linke et le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) détiennent à eux deux une minorité de blocage : la première a indiqué qu’elle refuserait de soutenir le réarmement de la Bundeswehr, tandis que la seconde s’oppose à la réforme du frein à l’endettement comme à la création de fonds spéciaux. Alors que le sujet est complexe et le problème connu depuis longtemps, CDU et SPD doivent donc agir dans l’urgence. Pour procéder à la réforme, ils n’ont eu d’autre choix que de s’appuyer sur les Verts, qui participaient au gouvernement d’Olaf Scholz, mais sont d’ores et déjà en mode opposition et posent eux-mêmes leurs conditions6.
Le ton de la future grande coalition est sans conteste volontariste, mais l’indispensable adaptation de la politique allemande aux nouveaux défis internationaux s’accompagne également de doutes, de crispations et d’oppositions appelés à durer. Du fait notamment de la forte présence de l’AfD dans le nouveau Bundestag, la période législative qui s’ouvre sera tout sauf simple. Avec ses 152 députés, soit près d’un quart des sièges, celle-ci constitue le premier parti d’opposition et bénéficie à ce titre de droits supplémentaires (financements, temps de parole, etc.). Il s’agit d’un parti véritablement extrémiste, qui a réussi non seulement à s’implanter, mais aussi à influencer le discours public outre-Rhin grâce à une mise à l’agenda de certaines de ses thématiques. Pour enrayer sa progression, le futur gouvernement devra rapidement apporter des réponses aux inquiétudes de la population sur le plan de la sécurité, mais aussi dans le domaine économique et social. De plus, il devra adopter une approche offensive et coopérative sur la scène européenne, pour que les tentatives de cavalier seul et le German Vote – cette tendance de l’Allemagne à s’abstenir lors des votes à Bruxelles, qui complique voire bloque la prise de décision au niveau européen – ne soient plus qu’un mauvais souvenir. Les processus de décision allemands – lents par nature, car faits pour créer du consensus – devront désormais s’adapter au rythme du nouvel ordre mondial.
- 1. Déclaration gouvernementale d’Olaf Scholz devant le Bundestag, 27 février 2022.
- 2. Friedrich Merz, déclaration avec Markus Söder, Lars Klingbeil et Saskia Esken [en ligne], CDU-CSU, 8 mars 2025.
- 3. Voir l’entretien avec Julia Berghofer, »Merz-Vorstoß zu atomwaffen: Frankreichs atomschutzschirm für Deutschland?« , ZDFheute, 21 février 2025.
- 4. Écouter l’entretien avec Wolfgang Ischinger, »Ischinger: Französische atomwaffen als ergänzung zur NATO« , Deutschlandfunk, 8 mars 2025.
- 5. La modification du frein à l’endettement permettra d’exclure de ce dernier les dépenses consacrées à la défense dépassant 1 % du PIB de l’Allemagne. En outre, sera créé un fonds spécial d’un montant de 500 milliards d’euros sur dix ans pour financer les infrastructures, les réseaux de transport et d’énergie, les hôpitaux, les établissements d’enseignement et la numérisation.
- 6. Ils n’ont obtenu qu’une partie des dépenses pour la défense, financées par un nouvel endettement, soient consacrées à la protection civile et aux renseignements. De même, ils ont conditionné leur accord à ce que, sur les 500 milliards du fonds spécial pour les infrastructures, 100 milliards soient destinés au fonds pour la protection du climat et la transition.