« L'affaire Kundera », un an après


Octobre 2008 : le magazine tchèque Respekt lance une accusation visant l’écrivain installé en France : en 1950, Milan Kundera aurait dénoncé à la police un jeune opposant, Miroslav Dvoracek, permettant ainsi son arrestation et sa très lourde condamnation. Le grand écrivain se serait donc comporté comme un vil dénonciateur, une « balance », écriront certains. La nouvelle fait le tour du monde. Les passions se déchaînent.

L’homme par qui le scandale est arrivé est Adam Hradilek, jeune chercheur d’un certain « Institut d’études des régimes totalitaires ». Il a découvert dans les archives un rapport de police accusateur, l’a communiqué à Respekt et, aidé du journaliste Petr Tresnak, y a signé l’article mettant violemment Kundera en cause.

Mai 2009. L’accusation s’effondre…

En mai 2009, la revue de l’Institut d’études des régimes totalitaires, Pamet a Dejiny (Mémoire et histoire), publie une étude sur « L’épisode Dvoracek ». Le texte a pour cosignataire le même Adam Hradilek.

Dans le quotidien Lidové Noviny du 23 mai, Petr Zidek constate, stupéfait :

Dans ce texte de 14 pages, Kundera n’est cité que dans une seule phrase. […] Et que dit cette phrase ? « Dans le rapport de la deuxième section du commandement de la circonscription de la Sécurité nationale de Prague VI figure le nom de Milan Kundera. »

Du rôle essentiel qui lui a été attribué en ce jour de 14 mars 1950, où « les destins » des deux hommes « s’étaient croisés », comme l’écrivit Hradilek dans Respekt, il ne reste « qu’une mention insignifiante » dans un document de police. Zidek voit là,

l’aveu d’une débâcle : c’est toute la construction de l’affaire Kundera/dénonciateur qui s’effondre.

C’est comme si le texte de Respekt de l’année dernière […] n’avait jamais été écrit.

Mais s’il n’y a jamais eu d’affaire Kundera, qu’est-ce qui s’est donc joué l’année dernière ? Il y a là une autre affaire qu’il convient maintenant d’investiguer. Au départ, on trouve une série de faits incontestables. En 1950, Miroslav Dvoracek, jeune aviateur opposant au régime communiste, d’abord émigré en Allemagne, a été infiltré en Tchécoslovaquie par un groupe d’opposition en exil. Venu passer la nuit chez une amie, Iva Militka, étudiante dans la même cité universitaire que le futur romancier, il a été dénoncé à la police, arrêté et condamné à vingt-deux ans de travaux forcés dont treize dans des mines d’uranium.

À l’automne 2008, dans une atmosphère politique de chasse aux communistes – et aux « cryptocommunistes » singulièrement – la volonté d’exploiter hâtivement des archives difficiles à interpréter a fait déraper les choses.

Une découverte qui ne doit rien au hasard

D’après Respekt, Hradilek avait trouvé le nom de Kundera dans un rapport de police « resté pendant plus d’un demi-siècle caché sous une pile de dossiers » et « exhumé par hasard ».

Or ce hasard avait un nom : celui du petit-fils d’Iva Militka, l’amie chez qui Dvoracek s’était caché et dont le chercheur Adam Hradilek est le… petit-neveu. Iva Militka vivait avec l’idée, pour elle insupportable, que Dvoracek croyait que c’était elle qui l’avait dénoncé2. Son petit-fils avait donc demandé à Hradilek de faire des recherches sur cet épisode et lui avait indiqué que Kundera pouvait y avoir joué un rôle.

C’est dans une archive de l’institut ouverte au public que Hradilek a trouvé le rapport de police citant Kundera comme l’auteur de la dénonciation. Une fois ce document en main, l’affaire cessait d’être une affaire privée. Hradilek se savait en possession d’un scoop. Or, estimait-il, une dizaine de journalistes connaissaient déjà l’existence de ce document et pouvaient le lui voler3. Aussi, au lieu de publier sa trouvaille dans la revue de l’Institut, Pamet a Dejiny, choisit-il de le faire dans un média grand public.

Un lancement médiatique

Respekt, hebdomadaire avec lequel Hradilek était par ailleurs en contact, a aussitôt été intéressé. De « l’épisode Dvoracek », la rédaction fit une « affaire Kundera ». Et décida de lancer cette dernière dans le numéro de la rentrée, le plus lu dans les milieux universitaires avec, en couverture, le portrait de l’écrivain avec le titre : « La dénonciation de Milan Kundera » et, dans le corps du numéro, un article cosigné par le journaliste et l’historien.

Le rédacteur en chef de Respekt, Milan Simecka, s’engagea pleinement, signant un éditorial où il mettait en cause non seulement l’homme mais l’écrivain, voyant dans l’œuvre même de Kundera les traces de sa forfaiture :

Ce n’est sans doute pas un hasard si la dénonciation joue un rôle clé dans l’œuvre de Kundera.

L’Institut d’études des régimes totalitaires posta l’original du rapport de police sur son site internet, apportant ainsi sa caution scientifique au coup médiatique.

L’agence Ctk envoya une dépêche. Toute la presse nationale et internationale s’engouffra dans la brèche.

Une protestation inaudible

L’Académie des sciences de la République tchèque a aussitôt pris une position très ferme. Elle a refusé « catégoriquement un tel traitement des faits historiques », dénoncé l’absence de « pensée scientifique critique » dans la manière dont le sujet avait été traité et souligné que « la publication d’un seul document d’archives n’a aucune valeur et que son interprétation univoque donne lieu à de graves interrogations ».

Dans le déchaînement des passions, sa voix est restée inaudible.

Un examen serein de l’affaire semble aujourd’hui lui donner raison. Qu’on en juge.

Les questions qui n’ont pas été posées

Un « institut » ou une « agence de propagande » ?

L’institut, dont est issu le jeune chercheur à l’origine de toute la polémique, n’a rien d’une institution académique. C’est un organisme politique créé par une loi de juin 2007, dans le même esprit que son homologue polonais, pour en découdre avec le passé, essentiellement communiste, du pays, une « agence de propagande », a écrit Jakub Patocka4.

Démarche ouverte et contradictoire ou alibi ?

Selon Respekt, la position de Kundera n’a pu être prise en compte dans la mesure où, interrogé par fax par Hradilek, il n’avait pas jugé bon de répondre. Cette télécopie, mise en ligne sur le site de la revue quelques jours plus tard, laisse planer un malaise. Nulle part il n’est question d’un rapport de police ou de l’imminence de la parution d’un article dans Respekt. C’est une simple demande d’entretien : un historien, Hradilek, qui rassemble des témoignages oraux sur le régime communiste souhaite parler avec Milan Kundera de son rôle dans un épisode sur lequel il travaille et qui concerne un jeune homme arrêté en 1950 dans la cité universitaire où Kundera, à l’époque, habitait.

Hradilek se défend en disant que c’est ainsi qu’il contacte tous ceux dont il souhaite recueillir le témoignage. Mais s’agissant d’un écrivain célèbre, connu pour ne jamais accorder d’entretiens, une telle approche était d’avance vouée à l’échec. L’auteur du fax et les responsables de la revue ne pouvaient pas ne pas le savoir.

Où est l’analyse critique du texte ?

Un mois à peine après la publication de l’article de Respekt, un nouvel élément apparaissait. Le quotidien Pravo publiait le témoignage d’un ancien inspecteur de la police criminelle, Alois Paska5. L’histoire que celui-ci raconte est très différente de celle de Hradilek et Respekt.

À la recherche d’un criminel de droit commun qu’elle pensait caché dans la cité universitaire, la police aurait demandé aux étudiants de lui signaler toute présence suspecte. Dvoracek aurait ainsi été arrêté sans que l’on sache qui il était. Ce n’est qu’ensuite que son identité véritable aurait été établie.

Pour l’ancien policier, une lecture attentive du rapport ne laisse pas de doute à ce sujet. Ce document, daté du 14 mars, indique que la dénonciation a été recueillie à 16 heures. Mais les faits qu’il rapporte ensuite, dont la découverte de l’identité véritable du jeune homme signalé, sont survenus beaucoup plus tard. Le rapport a donc été rédigé bien après qu’ait été reçue la dénonciation, très probablement le lendemain 15 mars, date qui figure sur le tampon d’enregistrement apposé au bas du document. Mais le fait qu’un seul et même texte fasse état de faits survenus à des moments différents, signalement d’un suspect d’une part, et découverte par la police de son identité véritable de l’autre, n’autorise pas à dire, comme l’a fait Hradilek, que l’auteur du signalement – d’après le rapport Kundera – savait et voulait dénoncer un opposant.

Reste que le nom de Kundera figure bien dans le texte. D’après le policier à la retraite, cela ne prouve rien. Sa signature n’y figure pas. Comme il était le délégué des étudiants du bloc, son nom et ses coordonnées auraient pu être notés simplement comme ceux de la personne à contacter ultérieurement en cas de besoin. Un tel témoignage aurait mérité d’être vérifié. Il ne l’a pas été.

Qu’en conclure ?

Certes, on pourra toujours regretter qu’après son démenti initial, Milan Kundera n’ait pas souhaité sortir de son silence. Il n’en reste pas moins que le diagnostic sévère que, dès octobre 2008, Jakub Patocka avait posé, semble aujourd’hui avéré. Laissons-lui la parole :

Milan Kundera […] a été victime du fait que les Européens pensent toujours encore que les débats que nous menons chez nous sont des débats européens normaux. Les pauvres ! Lorsqu’ils voient arriver une dépêche de l’agence Ctk qui se réfère à un hebdomadaire de renom lequel cite un institut d’études historiques et les travaux d’un universitaire qui y est chercheur, il ne leur vient même pas à l’esprit qu’il s’agit, en réalité, du travail d’un gamin incompétent, employé dans une agence de propagande, qui s’est associé, par copains interposés, à une revue que, par manque de goût et de tradition, nous considérons comme sérieuse. Et l’agence de presse d’État a couvert le tout. Peut-être aussi par copinage ou bien parce qu’il y a longtemps déjà qu’elle ne sait plus ce que c’est qu’une information indépendante.

Mais dans cette affaire, la presse occidentale elle-même a-t-elle toujours été à la hauteur ?

  • 1.

    Avec mes remerciements à Jacques Rupnik qui m’a signalé de nombreux éléments de documentation. Une version plus courte de ce texte a été mise en ligne sur le site de Rue89 le 20 juin.

  • 2.

    Dépêche Ctk, 20 octobre 2008 et The Nation, 8 juin 2009.

  • 3.

    The Nation, 8 juin 2009. L’auteur de l’article, Jana Prikryl – par ailleurs éditeur associé de la New York Review of Books –, a notamment pu s’entretenir longuement avec Adam Hradilek.

  • 4.

    Dès octobre 2008, Jakub Patocka, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Literarni Noviny, a consacré à l’affaire un texte au vitriol, disponible en ligne : http://www.literarky.cz/index_o.php?p=clanek&id=5930

  • 5.

    Posté sur le site internet du quotidien le 13 novembre 2008.