Syndrome postcolonial


La situation qui prévaut dans les banlieues relève non seulement des conséquences ponctuelles du mal-loger et du mal-vivre de certaines catégories de la population. Elle s’arrime sur un contentieux de longue date, celui de la colonisation, de l’immigration et de ses effets. L’Antillais noir Frantz Fanon, auteur des Damnés de la terre, analyse, dans un article paru en 1952 dans la revue Esprit, la situation des premières générations d’immigrées, celles des lendemains de la Seconde Guerre mondiale1. En tant que médecin mais également psychologue, il s’est attaché à révéler les souffrances physiologiques et psychiques des travailleurs nord-africains, ceux qui deviendront ultérieurement des autres lui-même. Ceux-ci viennent le consulter à l’hôpital. Il observe et donne à lire les séquelles qu’induit le statut de colonisé, questions qui taraudent ce Français de la Martinique. Dans son premier ouvrage Peau noire, masques blancs, il met en forme ses observations et en dresse, entre identité spoliée et représentation de l’autre, les attendus d’un lien social improbable2.

S’agissant des Nord-Africains, les vagues migratrices sont venues, dans les années 1950, dans le cadre, en particulier, de l’Office national d’immigration. Elles participent à la remise en route des processus d’industrialisation et à la production devenant rapidement massive de biens de consommation. Ces populations sont accueillies dans un bâti qui a souffert pendant les années 1940, a été peu entretenu sinon détruit. La forte natalité des lendemains de l’occupation fait imploser ce cadre immobilier dorénavant trop étroit. Cependant, les pouvoirs publics ne réagissent qu’avec lenteur à cette situation. Ils ont d’autres priorités dont la reconstruction et la modernisation du parc industriel.

L’augmentation des capacités de production tout comme une pénurie croissante de main-d’œuvre due en particulier aux classes creuses suscitent le recours à ces populations d’origine étrangère. Elles vont subir frontalement cette dégradation du bâti. Leurs conditions de logement sont plus que précaires. Des bidonvilles s’étendent rapidement dans des terrains vagues autour des grandes villes à des distances plus ou moins importantes des centres industriels. Des foyers de travailleurs occupent des locaux inoccupés sinon réquisitionnés. Des associations, dans ces années 1950, dénoncent les conditions faites à ces hommes, que les entreprises métropolitaines ont été chercher là-bas. Ce sont d’abord des célibataires puis peu à peu des familles, d’autant que le regroupement familial, à partir de 1976, devient possible et est encouragé. Ils sont originaires principalement d’Afrique du Nord et spécialement d’Algérie.

Le déclenchement de l’insurrection algérienne accentue la pression qui s’exerce sur ces populations immigrées. Le médecin antillais Fanon occupe un poste à l’hôpital de Blida. Il ne peut rester indifférent. Les dégâts que suscite ce conflit touchent tant des colons que des Algériens engagés ou non dans des actions de résistance active, autant de patients qu’il soigne. Frantz Fanon se sent proche de ceux qui combattent pour l’obtention des droits légitimes de liberté et d’indépendance nationale. Ayant choisi de les rejoindre, il démissionne. Il va dorénavant exercer à Tunis en tant que médecin, journaliste et bientôt représentant du gouvernement provisoire de la république algérienne. Sa connaissance de l’Algérie et des conséquences du mouvement de libération nationale lui permet d’en dresser un tableau sociologique. L’an V de la révolution algérienne, sociologie d’une révolution s’attache aux effets qu’induit le processus de décolonisation. La culture populaire, le rôle des femmes, l’influence des médias, autant de variables profondément modifiées.

À la même époque, en France, les immigrés, malgré et par-delà les tensions, se présentent comme des travailleurs, des ouvriers spécialisés rétribués en tant que tels. Ils sont indispensables au bon fonctionnement des appareils de production et du lien économique sinon social.

Relire Fanon, au-delà de la décolonisation

Les trente glorieuses voient la résorption des zones les moins hospitalières au profit de la construction de logement en immeuble. Le lien social se modifie fortement avec cette incitation au regroupement familial dans ce nouveau bâti. Précédemment les solidarités induites par la vie en foyer, en hôtel meublé ou dans des locaux insalubres sont une nécessité d’autant que souvent les personnes concernées proviennent d’une même culture et langue. Ceci s’estompe un tant soit peu. Elles commencent à résider dans des habitations à loyers modérés de construction récente. Là se côtoient, outre des Français « de souche », des immigrés de plusieurs origines, des subsahariens ayant rejoint la métropole. Le lien social perd de ses caractères endogènes sinon communautaristes. Les enfants des populations allogènes fréquentent l’école et s’inscrivent peu ou prou dans les valeurs de leur environnement, celui qu’ils connaissent dorénavant depuis leur enfance. Dans les conflits sociaux la solidarité est effective entre salariés de diverses origines malgré les différences culturelles.

Cette situation va se dégrader avec les effets dus à la fin des trente glorieuses, années de prospérité et d’attentes positives. Concurrence internationale, automatisation des productions, réduction des effectifs, sous-emploi et chômage induisent, en aval, une remise en question de la vie dans les banlieues hier occupées par des salariés et leurs familles. Ceci d’autant plus qu’il s’agit de travailleurs sans qualification et d’origine étrangère. Une lente dégradation des liens sociaux se met en place. Elle s’accompagne d’une scission croissante entre habitants « de souche » et vagues ininterrompues de nouveaux venus. Une ségrégation s’opère de plus en plus entre les populations les plus précaires et les premiers occupants partant vers de meilleurs logements. Ne restent dans un bâti dégradé que les moins favorisés, travailleurs immigrés proches de la retraite ou retraités, jeunes couples français de la seconde génération en contrat à durée déterminée sinon au chômage, adolescents des générations ultérieures sans avenir assuré.

Des rétractions du lien social s’opèrent. L’assimilation et l’intégration ne semblent plus être au rendez-vous. Cette situation s’aggrave au fil des années. Le libéralisme dominant s’accompagne d’un repli du lien social que traditionnellement les institutions publiques pourvoyaient. Ces adolescents désœuvrés sont plus ou moins pris en charge par des éducateurs, des animateurs et des travailleurs sociaux. Des activités culturelles et sportives tentent de pallier la déshérence croissante. Peu convaincus, ces jeunes préfèrent le lien social que suscitent, pour le meilleur et pour le pire, la bande, l’échange entre-soi et l’opposition aux autres, ces adultes auxquels ils imputent les raisons de leurs difficultés. Les regroupements se font en regard des domiciliations géographiques sinon culturelles.

La réduction des crédits attribués aux associations de proximité et parfois la stigmatisation enveniment cette situation. Des accidents mortels déclenchent des réactions violentes où sont visées en particulier ces institutions et ces administrations qui les auraient oubliés ou qui ne leur assureraient plus le contrat républicain : école, bureau de poste, transports, etc., autant de cibles disant la déliaison qui parcourt les banlieues. Elle suscite des attitudes qui ne sont pas sans rappeler les constatations de Fanon. L’impossibilité ressentie de ne pouvoir interférer dans la marche de la société conduit ces jeunes français, enfants ou petits-enfants d’immigrés, à s’opposer violemment entre exclus à l’image des heurts, hier, paroxystiques, entre colonisés, entre « damnés de la terre ».

Retisser du lien social apparaît à court terme sinon une gageure du moins un défi auquel l’ensemble des acteurs est convié et ce afin de « réintroduire l’homme dans le monde, l’homme total3 » quelle que soit son origine.

  • *.

    Professeur des universités, sociologue, Paris X-Nanterre, auteur de Lien social, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2005 et de Fanon, Paris, Éd. universitaires, 1971.

  • 1.

    Frantz Fanon, « Le syndrome nord-africain », Esprit, février 1952.

  • 2.

    F. Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Le Seuil, 1952.

  • 3.

    F. Fanon, les Damnés de la terre, Paris, Maspéro, 1961, p. 79.