Fanon, un Cassandre et les révoltes arabes
Il y a cinquante ans disparaissait Frantz Fanon. La situation qui prévaut, depuis le tournant de l’année 2011, dans l’arc méditerranéen méridional et oriental n’est pas sans remettre en question les réalités socio-politiques postcoloniales. La stabilité sur des décennies, tant des régimes politiques que de l’agencement socio-anthropologique1 des hommes et des rapports humains, paraissait assurée. Ces États s’appuyaient, pour la plupart, sur les constituants lourds que sont l’armée, la religion, l’ethnicité. À des différences près, ils relevaient, antérieurement, sur une période plus ou moins longue, d’une tutelle, qu’elle ait été française, britannique, espagnole ou italienne : Maroc, Tunisie, Libye, Égypte, Syrie… Les lendemains de la Seconde Guerre mondiale et l’effritement de l’influence des États européens ont déterminé la montée des processus menant aux indépendances et à la décolonisation.
Le jeune adulte martiniquais Frantz Fanon s’inscrit dans ce contexte et cette temporalité. Son itinéraire reflète les événements de cette époque. Ses écrits en sont des traductions. Il dévoile, dans un premier temps, les fausses illusions de ses compatriotes antillais, les comportements mimétiques et névrotiques de colonisés, de « peaux noires à masques blancs ». Son activité de médecin psychiatre en métropole s’ouvre sur une affectation dans une autre colonie française à statut départemental : l’Algérie. La présence de Fanon pendant près de trois ans à l’hôpital psychiatrique Blida-Joinville le conduit, alors que l’insurrection a commencé, à connaître de l’intérieur en tant que praticien et chef de service de cette institution asilaire les tenants et les aboutissants d’une situation dramatique : la guerre d’Algérie. Ne pouvant exercer dans des conditions déontologiques convenables, il choisit de démissionner. Cet épisode et son insertion ultérieure, à Tunis, auprès des militants et des responsables algériens le marquent profondément. Algérie, Tunisie, Égypte mais également Afrique subsaharienne deviennent des terrains à analyser dans les péripéties des processus de décolonisation.
L’accession à l’indépendance devait, pour Fanon et pour la plupart des observateurs, signifier l’avènement de sociétés où les aspirations populaires trouveraient leur pleine expression. Il n’en fut rien. Plus d’un demi-siècle plus tard, ses propos rencontrent une nouvelle actualité dans les révoltes du pourtour de la Méditerranée. Avant-hier comme aujourd’hui, Fanon souligne le rôle de la prise de conscience nationale. C’est à des degrés divers que s’effectue cette appréhension. La Tunisie, le Maroc ou l’Égypte et la Libye, pays dotés d’institutions, ont pu préserver ou reconquérir une relative identité : beylicat tunisien, sultanat marocain, royaume libyen, égyptien, autant de formes de gouvernement qui, malgré des vicissitudes, auraient pu se prêter à une recomposition lorsque l’ingérence étrangère s’éloigna sous le soleil des indépendances. Cela d’autant que les prémices postcoloniales furent le fait d’intellectuels, de salariés ou de sans-emploi, de syndicalistes, de petits paysans, moteurs des passages d’un statut de dépendance à celui de liberté nominale. Contrairement aux attentes, ce ne fut pas le chemin qu’empruntèrent ces nations renouvelées.
Ainsi les événements actuels donnent raison au Cassandre Fanon. Alors qu’il écrit son dernier ouvrage les Damnés de la terre dans l’année même de ces accessions aux indépendances (1960-1961), la clairvoyance de ses analyses se démarque de tout irénisme. Comme l’illustrent les révoltes actuelles, les attentes populaires et démocratiques ne se sont pas réalisées. Fanon a souligné les nombreux écueils qui guettent les lendemains décolonisés. C’est contre ces effets que se dressent les populations tant tunisiennes qu’égyptiennes ou libyennes. Parmi ceux-là s’imposent les dangers que représentent les usurpations du pouvoir par des intérêts particuliers. Comme le montrent les scènes égyptienne et libyenne, l’armée et certains de ses membres se sont approprié les rênes de l’État. Qu’il s’agisse du général Zine el-Abidine Ben Ali ou du capitaine Mouammar Kadhafi, leurs intérêts personnels s’arriment aux castes militaires et/ou ethniques. Les discours officiels tentent de légitimer ces situations au nom de la sauvegarde de l’entité nationale Comme l’avait prévu Fanon, ces éléments deviennent l’étendard mis en avant tant face aux ennemis extérieurs que vis-à-vis des contestations sociales. En Tunisie, cela a commencé par la bourgeoisie nationale commerçante, industrieuse et comprador, qui a capté les instances dirigeantes sous le règne d’Habib Bourguiba pour ensuite se reproduire sous la férule policière du général Zine el-Abidine Ben Ali. Comme dans le cas de la Libye, de l’Égypte ou de la Syrie, la perspective poursuivie est d’assurer au profit du clan familial et de ses affidés des successions de type « monarchique », ce qui prévaut au Maroc.
Fanon a bien souligné les dangers des diverses formes que les bourgeoisies nationales, « petites castes aux dents longues », adoptent dès les années des indépendances. Il a également insisté sur les dérives que suscite le culte d’un leader. Ce dernier, s’appuyant sur telle ou telle composante de la société (l’armée, la religion dominante, la bourgeoisie, des composantes ethniques), exerce un contrôle étroit sur la vie politique. Le recours à un parti unique, quand bien même de petites formations acceptées par le pouvoir sont présentes dans les assemblées, participe également, aux lendemains des décolonisations, à la relégation des attentes démocratiques hier forgées dans les luttes de libération. Pour Fanon : « Le parti n’est pas une administration chargée de transmettre les ordres du gouvernement. » C’est cette situation, à quelques différences près, qu’ont connue jusqu’au printemps arabe Tunisie, Libye, Égypte et Maroc, pour ne rien dire de pays subsahariens tels que, par exemple, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Nigeria et nombre d’anciennes colonies.
En opposition à ces dérives, les événements récents ont montré les capacités de contestation de ces ordres établis de longue date. Ainsi en est-il de ces révoltes et de la violence physique et symbolique qui en constitue le moteur : « L’homme colonisé se libère dans et par la violence. » Ici le terme colonisé est à remplacer par celui de postcolonisé. Le succès des manifestations populaires qui traversent le bassin de la Méditerranée est marqué par la chute violente de ceux qui avaient confisqué le pouvoir. Parallèlement aux arguments militaires, des technologies médiatiques y ont contribué. Fanon ne pouvait, dans les années 1950, y faire référence, mais il insistait fortement sur l’importance de la propagation et de la diffusion orale des espoirs et des perspectives postcoloniaux. Le bouche-à-oreille, la rumeur, les confidences mais également les actes spontanés et les mots d’ordre rapportés par la radio étaient alors les moyens de communication. Ceci se comprend d’autant mieux qu’il s’agissait de pays où les censures s’exerçaient au détriment des possibilités d’expression des citoyens.
Aujourd’hui, dans le contexte de crise économique et sociale, ces mouvements de contestation se sont appuyés non seulement sur les informations et les rumeurs colportées mais, en l’absence de médias libres pouvant rendre compte des attentes, des aspirations et des rébellions effectives contre les différentes figures du pouvoir, sur les potentialités du monde virtuel. L’internet, Facebook, les Sms ont été investis, détournés et sont devenus des relais de ces mouvements de plus en plus radicaux. Les tentatives d’en restreindre la portée ont fait long feu. Déjà hier, Fanon soulignait l’importance des diverses dynamiques des cultures populaires et démocratiques dans la construction de sociétés nouvelles et fraternelles.
- 1.
Voir Pierre Bouvier, De la socioanthropologie, Paris, Galilée, 2011.