Nurith Aviv : filiations, langues, lieux


Du 6 au 25 novembre 2015, le Centre Pompidou accueille une rétrospective Nurith Aviv. Dans cette programmation, la cinéaste montrera non seulement ses propres œuvres, mais aussi les films dont elle a fait l’image, des films expérimentaux produits pour l’émission Die Nacht d’Arte, des courts-métrages tournés par ses élèves à l’école Sapir (Sderot, Israël) et des films proches de ses centres de préoccupation. Elle a donc invité certains de ceux pour qui elle a été chef-opératrice, Agnès Varda, Amos Gitaï, mais aussi des cinéastes dont les films dialoguent avec les siens, qu’ils soient albanais (Anri Sala), égyptien (de la franco-tunisienne Hind Meddeb) ou iranien (Mania Akbari)… Des chercheurs, des médecins, des psychanalystes, des hommes et des femmes de lettres viendront aussi dialoguer avec la cinéaste et le public. Nurith Aviv reproduit ainsi un dispositif qui ne livre pas le film sans l’associer à une parole vive et au dialogue.

On ne s’étonne pas que la programmation du Centre Pompidou s’intitule : Filiations, langues, lieux. Ces trois thèmes se retrouvent dans l’œuvre de la cinéaste, que ce soit dans l’approche de rites fondamentaux qui attestent de la filiation, Circoncision (2000), ou dans sa trilogie sur la langue, D’une langue l’autre (2004), Langue sacrée, langue parlée (2008) et Traduire (2011). Enfin, Nurith Aviv attache la plus grande importance aux lieux qu’elle filme dans un aller et retour constant entre la France et Israël, dans des plans où la beauté du cadre le dispute à celle du paysage filmé, qu’il soit naturel, urbain ou intime, en longs travellings ou en plans fixes tout aussi marqués.

Nurith Aviv aime à rappeler qu’elle a été la première femme chef-opératrice en France. Elle précise même qu’en sortant de l’Idhec en 1967, elle a eu la carte professionnelle numéro 4532. Et de préciser avec malice qu’il y a eu 4 531 hommes avant elle. Elle a ainsi signé, en particulier, l’image de deux films essentiels de la décennie 1970 : Histoire de Paul de René Féret (1975) et Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… de René Allio (1976). Par la suite, elle a travaillé, entre autres, avec Jacques Doillon et bien sûr avec Amos Gitaï et Agnès Varda, aux côtés de qui elle présentera Documenteur (1981).

Dans le documentaire de Gitaï, Journal de campagne (1982), Nurith Aviv a filmé les longs plans séquences si caractéristiques du style du cinéaste israélien. C’est aussi l’un des premiers documentaires à donner au sein du même film la parole et aux Palestiniens et aux soldats israéliens. Cette écoute des deux camps correspond bien à la place que Nurith Aviv aime à occuper : entre. Entre deux pays, Israël où elle est née et la France où elle vit, entre la scène filmée et le cinéaste dont elle tient la caméra et se dit l’interprète, entre sa propre création et l’enseignement à de jeunes élèves en cinéma qui l’apprécient beaucoup à Paris, à Munich ou en Israël, mais aussi entre Israéliens, Arabes israéliens et Palestiniens, juifs, chrétiens et musulmans, donc aussi entre les trois textes sacrés du monothéisme (on pense ici à son film de 2013, Annonces, centré sur Marie, Sarah et Hagar), entre les langues, l’hébreu, le yiddish, le français, l’allemand, les quatre langues qu’elle parle.

La question de la langue est pour Nurith Aviv un terreau de recherches cinématographiques : l’interrogation intellectuelle trouve à s’incarner dans la voix de ses « personnages », lui permettant d’opérer une partition sonore qui joue sur les accents, les variations d’intensité et de timbre. Elle préfère des entretiens avec des personnes dont le corps et la voix sont la vérité de ce qu’ils énoncent. Ce matériau sensible assure alors une sorte de traduction de ce que le film charrie de concepts : l’émotion y est étroitement liée à la pensée.

Nurith Aviv propose en regard de son propre court-métrage, l’Alphabet de Bruly Bouabré (2004), un travail autour de celui qui a inventé un alphabet écrit pour perpétuer la transmission de la langue orale des Bétés de Côte d’Ivoire, le film de Stan Neumann, La langue ne ment pas (2004), documentaire fondé sur le journal de Victor Klemperer autour du fonctionnement de la langue du IIIe Reich.

Pour sa propre trilogie, la cinéaste se tourne vers des écrivains, des poètes, des traducteurs : qu’est-ce qui unit et sépare l’hébreu, langue des textes sacrés, de cette langue profane qu’il est aussi en Israël, qui a triomphé du yiddish et s’est imposé aux immigrants d’alors, tant ceux d’Europe centrale que ceux d’Afrique du Nord ? Quels sont les enjeux du bilinguisme ? Qu’est-ce qui se perd, se gagne dans le passage d’une langue à l’autre ? Le système linguistique même de l’hébreu et l’usage qu’en a fait la tradition herméneutique de la Bible ouvrent la voie à ces questions. Que mila veuille dire à la fois « circoncision » et « mot » en offre un exemple privilégié que Nurith Aviv ne se prive pas de développer : l’acte qui scelle l’Alliance d’un juif avec son dieu renvoie aussi au texte. Elle pourra en parler avec Marc-Alain Ouaknin, lors du débat qui suivra la projection de Circoncision.

La rétrospective s’ouvre avec l’avant-première de son dernier film, Poétique du cerveau. On y verra entre autres cinq chercheurs en neurosciences, un psychiatre psychanalyste parler de ce qui se passe dans le cerveau : Nurith Aviv s’est intéressée à l’état des savoirs de la science et de ses lacunes. La mémoire, les neurones-miroirs, le bilinguisme, la lecture, la perception des odeurs, autant de sujets qui nous concernent tous et sur lesquels les sciences cognitives, depuis une vingtaine d’années, engrangent de nouvelles connaissances de manière fulgurante. Et pour incarner davantage encore son propos dans la question biographique, pour une fois, Nurith Aviv part de photos de son enfance et insère fugitivement dans le film une image de son propre cerveau. Entre biologie et biographie…

Un dernier point : Nurith Aviv compte parmi les cinéastes qui filment merveilleusement les femmes. Pas les stars, pas les plus en vue : des femmes.