Fin de l'emploi sans développement durable (entretien)
Le député européen d’Europe écologie explique comment, selon lui, nos sociétés peuvent s’orienter vers des économies plus « vertes ». Il faut remplacer le « toujours plus » et la crainte de la pénurie par une inflexion vers la qualité de vie dans tous les domaines, en s’attachant à défendre l’autonomie des individus dans la société.
Si la Cfdt a été l’une des premières centrales syndicales à s’emparer des questions écologiques, dès la fin des années 1970, il n’en va pas de même de la majeure partie du mouvement syndical, très attaché au modèle productiviste, comme on l’a vu avec le Dgb allemand par exemple. Au moment de la négociation de Copenhague, et où se posent des questions cruciales sur l’attitude des Européens (y compris la Confédération européenne des syndicats, Ces), nous avons jugé nécessaire de poser quelques questions à Daniel Cohn-Bendit et à François Chérèque, dont nous publions successivement les réponses.
J. R.
Esprit – Le défi écologique oblige à une refonte radicale de notre système de production : des entreprises qui consomment moins d’énergie, qui produisent des biens non polluants (ou le moins possible), durables, etc., cela demande un investissement considérable en recherche et développement. Mais l’idée que se trouve là un gisement considérable d’emplois pour l’avenir n’est-elle pas un vœu pieux ?
Daniel Cohn-Bendit – Ce n’est un vœu pieux que pour ceux qui refusent de voir la réalité en face et préfèrent attendre que le bateau coule. Qui peut raisonnablement croire que, sans mutation sérieuse, notre activité industrielle puisse perdurer ou générer des emplois ?
L’exemple du secteur automobile est parlant à cet égard. Les industriels de ce secteur ont toujours refusé d’affronter les questions de sa transformation et des investissements écocompatibles. Faute d’avoir anticipé cette reconversion pourtant nécessaire, on a assisté à un véritable drame social au moment du déluge économico-financier. Au final, les États ont été contraints d’injecter des sommes faramineuses pour sauver, in extremis, des emplois néanmoins en sursis. Tout le monde sait parfaitement que sans investissements ciblant la formation et la reconversion des ouvriers du secteur, on aboutira à une nouvelle catastrophe sociale avec une augmentation du nombre de chômeurs de longue durée.
Anticiper pour mieux accompagner les mutations rapides est un impératif d’autant plus absolu que la modernisation écologique de l’automobile devrait aller de pair avec une réduction du nombre de voitures. Il s’agit là d’un autre défi lié à la mobilité durable.
En tout cas, il est certain que l’industrie verte – qui, rappelons-le, ne se limite pas à la production de panneaux solaires ou d’éoliennes – impose l’innovation et constitue un gisement important d’emplois notamment dans la conception et l’ingénierie.
Et il est tout aussi certain que la dégradation climatique nous somme d’inventer de nouveaux produits et modes de production. La création d’emplois aujourd’hui passe donc par la refonte radicale de nos activités économiques, notamment de la production industrielle et de la rénovation/construction de bâtiments performants.
La modernisation écologique de l’industrie et de notre économie en général constitue dès lors un enjeu vital pour nos sociétés.
Parmi les coûts énergétiques et les nuisances environnementales (production de gaz à effet de serre) figure le transport. La localisation des activités n’est plus indifférente (ou pilotée par les seules considérations de coût de production). La dimension territoriale de la production s’impose à nouveau fortement : atouts locaux, proximité des consommateurs, contraintes environnementales… Cela conduit-il à inverser le mouvement de l’actuelle mondialisation et à se diriger au contraire vers des économies relocalisées voire autosuffisantes ?
Il est évident que toute réflexion de type écologiste entraîne avec elle une réflexion sur la relocalisation de l’industrie, des services et de la production en général.
De toute façon, le système actuel génère des aberrations intenables du point de vue du développement durable. Le cas du transport routier est d’ailleurs frappant. Si le système actuel peut abuser du transport par camions et le considérer comme rentable, c’est tout simplement parce qu’il permet de ne pas tenir compte des coûts réels. C’est là une des raisons de la disparition des entrepôts de stockage. Une pièce de rechange pour machine à laver ou voiture est ainsi acheminée de n’importe quel bout du continent par des camions qui constituent une sorte d’entreprise de stockage sur route.
Et il va de soi que sans une internalisation des coûts dans le secteur des transports – toutes catégories confondues –, les comportements n’évolueront pas.
Un non-sens qui touche également la chaîne de production alimentaire et l’agriculture. Est-il normal de trouver des fraises brésiliennes ou des asperges du Pérou en plein mois de décembre au supermarché du coin ? Une absurdité que dénonçait déjà à sa façon René Dumont avec l’exemple du pot de yogourt et des kilomètres parcourus par le lait ou le plastique nécessaires à sa production.
Un vrai travail d’éducation et d’éveil des consciences s’impose pour réapprendre à produire et à manger les produits locaux mais aussi de saison… Certains auront vite fait de crier au protectionnisme alors qu’il ne s’agit au final que de bon sens, par ailleurs nécessaire à la préservation de notre biosphère et de l’humanité tout court !
Le souci du durable qui anime les partisans du développement durable n’a-t-il pas pour conséquence une réduction du volume de la production et de la consommation, à moyen terme ? Comment faire face économiquement et socialement à cette réduction prévisible ? Est-ce par une nouvelle avancée de la réduction du temps de travail ?
Je pense qu’une dimension fondamentale est systématiquement refoulée dans ce type de questions, à savoir : la qualité de la vie. Cet aspect des choses nous oblige à considérer l’équation « mode de vie-consommation-travail » et d’y trouver une forme d’équilibre.
Si, en travaillant plus, vous augmentez votre stress au point de sombrer dans un consumérisme compulsif pour soi-disant réduire vos frustrations, on ne peut pas dire que l’équilibre soit atteint…
Il est par ailleurs évident que l’accroissement du temps libre permet à l’individu de se réorganiser totalement. Et du strict point de vue de la consommation, il s’avère que l’accroissement du temps libre induit une consommation plus intelligente.
L’idéologie du « toujours plus » de nos sociétés est tout simplement intenable. Quant aux notions de « qualitatif » et de « durabilité », elles sont intrinsèquement liées.
J’insiste donc sur cette dimension « qualitative » de la vie en général dans la mesure où elle doit être intégrée à toute réflexion désireuse de trouver des solutions aux problèmes actuels.
Plus généralement, nous allons devoir faire face à une transformation radicale de nos modes de vie et de consommation dans les années qui viennent. Comment rendre acceptables de telles modifications ? Peut-on proposer une société plus frugale comme idéal collectif ?
Les expressions « société frugale » ou « société plus sobre » comportent un danger majeur : celui de faire peur en évoquant une société de privation.
Si, en revanche, on pose différemment les questions en intégrant la fameuse dimension qualitative, on comprend qu’il peut exister une consommation durable et écocompatible.
Et il est possible d’apprendre à jouir et à savourer sans avoir besoin de consommer à outrance. On pourrait d’ailleurs l’illustrer en opposant une sexualité assumée et assouvie à la pornographie en tant qu’accumulation-répétition d’actes sexuels.
La qualité de la jouissance est par ailleurs fonction du rythme de la société. Le développement du tourisme vert va dans ce sens. Et si l’on prend l’exemple de ces nouveaux habitats écologiques, de ces maisons passives toujours plus nombreuses en Allemagne et dans les pays nordiques, on voit bien que le confort n’a pas dû être sacrifié, au contraire !
Bref, par nature, le changement demande un effort mais de là à prôner l’ascétisme, il y a de la marge…
Croissance douce, développement durable, décroissance : quelle définition donnez-vous de chacun de ces termes ? Auquel vous rallieriez-vous ?
Là encore c’est réducteur. On a besoin à la fois d’une croissance forte des énergies renouvelables, d’une décroissance de la consommation énergétique et d’une croissance tant intelligente que qualitative de nos formes de consommation. En fait, toute croissance intelligente ne peut qu’être durable et intégrer le facteur « qualitatif ».
Ces questions remettent la délibération collective et le souci du long terme au cœur des décisions politiques qui vont devoir intervenir. Est-ce le rôle des États ? Quel type d’outils mobiliser prioritairement pour parvenir à ces fins ? Comment devrait évoluer la fiscalité pour infléchir durablement les tendances actuelles ? Faut-il par exemple aller vers une substitution de la fiscalité assise sur la consommation par une fiscalité portant sur la consommation d’énergie, ou sur les transactions financières ?
La fiscalité de nos sociétés modernes se fonde sur le travail auquel est également liée la protection sociale. Il est urgent de repenser le fonctionnement des politiques publiques qu’elles soient locales, régionales ou nationales. Nous devons concevoir une fiscalité directement liée à l’empreinte écologique et aux flux financiers qu’ils soient, eux aussi, locaux, régionaux, nationaux, européens ou mondiaux. Cette fiscalité est devenue une nécessité.
Il s’agit là d’un nouveau cadre dans lequel les politiques publiques devront agir et rééquilibrer les inégalités notamment en matière d’accès aux soins et de protection sociale sans oublier leurs missions d’éducation et de sécurité. En même temps, il faut permettre à la société d’évoluer dans le sens de la responsabilisation individuelle et collective. Autrement dit, au lieu de s’installer dans la dépendance, les individus participeraient d’une société toujours plus autonome et active.
Quels outils de négociation sociale et collective sont ici nécessaires ? Faut-il réhabiliter le Plan ?
Réhabiliter ou non le Plan, là n’est pas la question. Ce qui est certain c’est qu’il faut réhabiliter la négociation qui pose la question du « long terme ». Le drame de nos sociétés étant précisément de vivre dans l’immédiateté. Prenez l’exemple du financement des retraites : un véritable casse-tête qui a rompu l’équilibre entre les générations. Aux travailleurs d’aujourd’hui de financer les retraites de leurs prédécesseurs en étant quasi certains de ne rien toucher pour la leur.
Il est impératif de rétablir une politique du long terme. Exercice éminemment difficile puisque les fruits de cette politique ne pourront être récoltés que par les générations futures. Or plus personne dans nos sociétés ne semble disposé à un tel acte de « générosité ». Nos démocraties de l’immédiateté donnent l’impression d’être incapables de se projeter dans une politique structurant l’avenir ni d’accepter leur part de responsabilité.
La question du développement durable pose avec une acuité nouvelle le problème des rapports Nord-Sud. Celui-ci n’est-il pas en train de se redéfinir avec la montée en force de nouveaux ensembles forts avec des pays comme la Chine et l’Inde ? Qu’est-ce qu’un partage équitable du progrès à l’échelle de la planète dans ce nouveau contexte ?
Un des problèmes contemporains, c’est que la question de l’équité ne peut plus être posée ni résolue à l’échelle de la nation voire au niveau européen. Les inégalités sont devenues flagrantes et relèvent de l’ordre mondial, nous devons donc assumer une responsabilité de degré triple : national, européen et mondial.
Les négociations actuellement en cours sur le climat expriment bien cette fragilité. On y perçoit aisément la difficulté des pays riches à mobiliser les sommes nécessaires aux pays pauvres. Nos sociétés de l’immédiateté sont aussi celles de l’égoïsme. Les institutions internationales sont régulièrement l’espace de luttes de pouvoir entre pays riches et pays émergents au détriment évidemment des pays pauvres.
Nous devons donc travailler à redéfinir les notions de « progrès », de « croissance »… mais également le sens de l’équité sociale dans sa dimension planétaire.