Prague, République tchèque. 15 mai 2023. Constantin Sigov parle lors de sa conférence « la question de la vérité au seuil de la nouvelle Europe » Crédit : vit Simanek/CTK photo/Alay Live News
Prague, République tchèque. 15 mai 2023. Constantin Sigov parle lors de sa conférence "la question de la vérité au seuil de la nouvelle Europe" Crédit : vit Simanek/CTK photo/Alay Live News

La résistance européenne face à l’agression russe

Alors que le conflit en Ukraine s’est installé dans la durée, le philosophe ukrainien Constantin Sigov rend hommage à Pierre Hassner et à une pensée qui, plus que jamais, aide à s’orienter dans le brouillard et l’obscurité de la guerre – une guerre dont il nous rappelle qu’elle est menée contre l’Europe.


Né un 31 janvier, Pierre Hassner aurait fêté aujourd’hui ses 91 ans. De nos jours, cet âge n’est plus un obstacle infranchissable pour participer au débat intellectuel, et je ne peux m’empêcher de me demander comment Pierre Hassner aurait abordé cette question de la résistance européenne à l’agression russe. Vous auriez beaucoup gagné à entendre Pierre Hassner en personne. Et j’aurais aimé l’écouter avec vous tous, et lui poser des questions. Quel dommage qu’il ne soit pas des nôtres aujourd’hui ! Combien nous manque sa capacité étonnante d’interpréter les événements du jour en les soumettant à la pensée philosophique ! Mais ce qui compte en particulier aujourd’hui, c’est la conviction que Pierre Hassner fut l’une des grandes voix de la géopolitique, appuyée sur la philosophie et orientant l’action dans la France et l’Europe au seuil du xxie siècle.

Nous nous souvenons de sa voix ; nous nous souvenons qu’il y a dix ans exactement, en janvier 2014, lors de la révolution de Maïdan, il avait apposé sa signature sous un document important, la pétition intitulée « L’Ukraine est européenne ! »1. Les premiers signataires avaient été Alain Besançon, Pierre Hassner, André Glucksmann, Pierre Caussat, Alain Finkielkraut, Barbara Cassin, Philippe Raynaud, Nicolas Werth, Bernard Marchadier et d’autres personnalités distinguées présentes ici même. Des milliers de Français ont signé cette pétition pour faire entendre la voix « des centaines de milliers de personnes réunies pacifiquement depuis plus d’un mois sur la place Maïdan de Kyiv ». La révolution de la dignité a réuni sur la place Maïdan des millions de personnes, qui ont risqué leur vie au nom de la liberté et des valeurs européennes fondamentales. Cette révolution a été un mouvement civique majeur – avec, sur les épaules des manifestants, le drapeau européen –, qui a permis de surmonter la peur et qui, passé par l’épreuve du feu, a triomphé.

La pétition du Monde a été publiée un mois avant l’annexion de la Crimée – la première fois, depuis 1945, qu’un territoire européen relevant d’un pays souverain était envahi. À l’époque, nous ne savions pas encore qu’avoir signé cette pétition revenait, en un sens, à prendre une part concrète au nouveau mouvement de résistance. De résistance à la violation d’un tabou essentiel sur notre continent depuis la Seconde Guerre mondiale, à savoir l’inviolabilité des frontières comme fondement du droit international. L’absence tragique de réaction adéquate de la part de l’Occident face à ce crime d’agression commis par le Kremlin a eu pour conséquence une guerre totale.

« Surtout, ajuste bien tes lunettes »

Sur les écrans de télévision, on voit déferler les vagues de la revanche néosoviétique et de l’agression poutinienne. Le danger est mortel. Pierre Hassner a très bien caractérisé le choix qui s’offrait aux téléspectateurs, qui « préféraient changer de chaîne de télévision plutôt qu’essayer de changer la situation ». C’était un spectateur engagé, un combattant. Certes, les méthodes de combat différaient selon qu’on était à Kyiv ou à Paris, mais elles avaient pour fond commun le choix de résister. Après avoir participé activement à la révolution de la dignité, le grand poète ukrainien Maksym Kryvtsov a répondu à sa façon à la question shakespearienne « être ou ne pas être », en s’engageant comme volontaire sur le front en 2014. Les services de l’armée de l’est de l’Ukraine l’ont trouvé trop maigre et peu fait pour les durs travaux de la guerre. Mais ses compagnons d’armes se sont vite convaincus que, chez lui, la détermination rimait avec la profondeur de son talent poétique. Démobilisé en 2019, il a travaillé à Kyiv au centre de réhabilitation et d’adaptation des combattants. Au début de l’invasion russe de 2022, il est retourné au front. Les vers qu’il a composés sur le front et publiés sur Facebook ont eu beaucoup d’écho en Ukraine et dans d’autres pays. Sa poésie a pour leitmotiv ces quelques vers : « Surtout / Ajuste bien tes lunettes / Serre fort ton arme sur ta poitrine / Et respire / Respire / Respire / Sinon, jusqu’à quand / Pourras-tu encore ? » Avec ironie, Maksym Kryvtsov se demandait si «  [s]es grotesques lunettes de protection plairaient à Dieu ». Depuis la ligne avancée du front, il nous rappelait qu’en nos temps obscurs, les appareils de vision nocturne étaient nécessaires à tout un chacun. Effectivement, la question de l’optique adéquate est devenue essentielle à notre époque.

Sylvie Kauffmann pose la question lancinante : « Comment, par naïveté, complaisance, négligence ou même vénalité a-t-on laissé la voie libre aux visées impériales du chef du Kremlin2 ? » Et elle se penche sur l’aveuglement occidental, qui a abouti à la plus désastreuse guerre en Europe depuis 1945. Depuis plus de dix ans, la génération de Maïdan partage l’expérience de la résistance à un mal radical. Elle s’exprime par les voix puissantes de Maksym Kryvtsov et de Victoria Amelina, autrice de remarquables romans et participante active aux activités du Pen Club d’Ukraine, où nous nous sommes souvent rencontrés ces dernières années. En 2022-2023, elle a travaillé avec des juristes à un recueil de témoignages sur les crimes contre l’humanité commis par l’armée russe sur les territoires de l’est et du sud de l’Ukraine, dont les occupants s’étaient retirés. Ce livre a valu à Victoria Amelina une bourse à Paris. Elle aurait pu être des nôtres aujourd’hui, mais elle est morte à la veille de son départ pour Paris. Elle avait 37 ans, son fils avait 10 ans et ses livres pour enfants avaient beaucoup de succès. Elle a succombé à ses blessures le 27 juin 2023, trois jours après le bombardement sauvage d’une pizzeria à Kramatorsk, où elle dînait avec des écrivains et journalistes colombiens. Au total, ce missile russe a causé la mort de treize personnes et blessé une soixantaine d’autres.

Avec Maksym Kryvtsov, nous échangions des notes sur Messenger à propos de la traduction de ses poèmes. À l’automne dernier, il écrivait sur le front un roman, mais nous n’avons pas eu le temps d’en parler. Le 31 décembre 2023, il notait sur Facebook : « Cette année a été encore plus dure que la précédente. On a du mal à entretenir la vieille flamme d’enthousiasme et de ferveur militaire. La fatigue et la tristesse croissent comme des tumeurs. Et c’est en les portant en soi que l’on s’acquitte de ses tâches, que l’on s’efforce d’être digne et fidèle. La mort nous a attirés dans un guet-apens ; nous sommes encerclés dans une horrible poche noire. Nous avons rassemblé les corps déchiquetés de nos compagnons, nous avons écouté les pommes tomber à côté du cercueil dans la cour de la maison où ne pourra plus revenir un homme très bon. En octobre, nous avons inhumé un bon ami, le meilleur d’entre nous. Nous attendons encore le retour de plusieurs amis. Y a-t-il eu quelque chose de bien ? Oui, bien sûr. Mes amis ne sont pas tous morts, et mes proches, en ville, attendent encore que je revienne. Mon recueil de vers est paru. » En décembre 2023, est paru un recueil très fort de poèmes de Maksym Kryvtsov, Poèmes lancés depuis la meurtrière. On l’a comparé, par la puissance de ses mots, de ses symboles et de sa pensée poétique, à T. S. Eliot et à Charles Péguy. Le 7 janvier 2024, il y a trois semaines, nous avons appris sa mort. Elle nous a ébranlés. Ce n’est pas dans un passé historique lointain, mais ces jours derniers, alors que nous préparions notre rencontre d’aujourd’hui, qu’un grand poète est mort sur le front, en Europe. Il avait 33 ans. J’ouvre son recueil et je lis : « La baleine du chagrin m’avale ; / Je suis là / Comme Jonas / Mais je ne peux m’en arracher / Depuis déjà six ans / Même si c’est toujours pareil / Les guerres ne finissent pas / Ce sont les hommes qui finissent / Qui l’aurait pensé ? » Il a vécu quatre ans de moins qu’Arthur Rimbaud. Si, en France, un éditeur se charge de faire traduire le recueil de Maksym Kryvtsov, vous découvrirez un grand poète. C’est à la mémoire de Maksym Kryvtsov et de Victoria Amelina, à la mémoire des hommes et des femmes qui ont donné leur vie dans cette guerre pour notre liberté et pour la vôtre, que je voudrais dédier ma conférence.

La solidarité des interpellés ?

Vous vous souvenez des propos de Timothy Garton Ash : « Quand je pense à Pierre Hassner, cela me rappelle immédiatement la célèbre phrase de Paul Celan sur Czernowitz : “Avant la Seconde Guerre mondiale, Czernowitz était un endroit où les gens et les livres vivaient.” C’était tout à fait Pierre : il était défini par deux choses, “les gens et les livres”3. » À ces deux choses capitales, on ne peut manquer d’en ajouter aujourd’hui une troisième : la disponibilité à se souvenir de la guerre, qui n’épargne ni les gens ni les livres.

La guerre a changé notre façon d’entendre les livres et, aujourd’hui, bien des textes sonnent creux. À quoi bon une érudition déplacée, sinon comme « divertissement », au sens de Pascal ? Les éditions Dukh i Litera (« L’Esprit et la Lettre ») que j’ai l’honneur de diriger ont, ces trente dernières années, publié des centaines d’ouvrages traduits des langues européennes en ukrainien, mais je me trouve maintenant dans une situation difficile. Il n’est pas facile de choisir les titres que l’on peut proposer aujourd’hui en traduction ukrainienne à des lecteurs de Kyiv, Kharkiv ou Kherson. Par exemple, une imprimerie de Kharkiv a, malgré les bombardements, imprimé nos éditions de Vasyl Stus et de Timothy Snyder, et elle continue d’imprimer des livres d’auteurs ukrainiens ou des traductions. Dans son livre La Résistance et ses poètes, Pierre Seghers a intitulé l’un de ses chapitres « Des fleurs de serre aux fleurs de sang »4. En Ukraine, dans notre bibliographie, nos titres vont eux aussi « des fleurs de serre aux fleurs de sang » – et inversement.

Chaque semaine, lors de nos conseils de rédaction, nous examinons des textes de gens qui sont sur le front ou d’auxiliaires bénévoles qui prennent part à la résistance. En même temps, nous discutons des textes à traduire du français, de l’allemand ou d’autres langues. Qu’est-ce qu’il convient de traduire en temps de guerre ? Et qu’est-ce qu’il vaut mieux remettre à l’après-guerre ? Quels sont, par exemple, les ouvrages d’Ukrainiens ou de Français que l’on puisse recommander à nos étudiants de l’université de Kyiv ? Ils nous parlent souvent de livres qui, honnêtement, n’éveillent aucun écho. Mais les livres de Pierre Hassner en ont un.

Pierre Hassner affirme à la fin de son ouvrage La Revanche des passions : « Sans verser dans un discours moralisant ou religieux, il me semble qu’il faut faire une place à la solidarité et à la compassion (ce que Rousseau appelle “la répugnance à voir souffrir”). Si nous n’avons pas à des degrés divers le sens de la fraternité, un monde purement d’intérêts comme un monde purement d’identités ne peut pas fonctionner. » Pierre Hassner cherche la réponse à une question cruciale : « Comment traduire cette exigence éthique, qui peut vite devenir une formule un peu trop générale et creuse ? Par l’imagination morale, c’est-à-dire la possibilité de se mettre en imagination à la place d’autrui5. » Cette traduction est aujourd’hui une des tâches les plus difficiles et les plus pressantes. Il faut prendre le taureau par les cornes. Mon exposé d’aujourd’hui est, en un sens, une réflexion sur le problème que pose Pierre Hassner avec son « imagination morale ».

Lors de nos promenades dans Kyiv, Pierre évoquait son désir de visiter cette partie de l’Ukraine où se trouve Czernowitz, la ville natale de Paul Celan. Et il déplorait qu’en France, on connaisse si mal la culture ukrainienne. Mais même devant un auditoire instruit, il serait intéressant d’entendre les réponses à des questions sur les noms des meilleurs compositeurs, peintres, metteurs en scène, écrivains et penseurs de cet épicentre d’une Europe « qui passe inaperçue ». Que connaissez-vous de la culture ukrainienne ? La guerre et la question de l’Ukraine ont rendu plus actuelle la nécessité de revenir sur un ensemble de problèmes liés à l’ignorance ou à la connaissance superficielle de l’Europe centrale et orientale. L’étonnement face à la pauvreté, jusqu’à aujourd’hui, des connaissances relatives à l’Ukraine amène à s’interroger plus en profondeur sur la question générale de « l’Europe qui passe inaperçue » en tant que telle. Et, en ce sens, « la question ukrainienne » devient fondamentalement une question européenne.

La découverte d’une Europe inconnue peut-elle nous arracher au danger d’œuvrer à notre propre perte (sans nous en être aperçus) ?

Celui qui, aujourd’hui, s’en prend à l’Europe ne la connaît pas et ne veut pas la connaître. Ceux qui ne la connaissent pas très bien et ne veulent pas trop la connaître sont-ils capables de l’arracher à sa perte ? Victor Hugo a écrit que « la liberté commence où l’ignorance finit ». L’actuelle violence faite à l’Europe a lieu toutes lumières de la raison éteintes ; l’ignorance agressive a les mains libres. Les noms et les idées de « l’autre Europe » sont indispensables si l’on veut empêcher l’anéantissement totalitaire d’innombrables personnes et la disparition de toute trace de leur existence. Si nous ignorons tout d’une partie importante de l’Europe, le moment n’est-il pas venu de nous interroger sur cette Europe qui passe inaperçue ? Comment des Européens pourront-ils s’acquitter de la tâche qui, depuis Socrate, est celle de la philosophie – « Connais-toi toi-même » – s’ils mettent entre parenthèses une part si vaste d’eux-mêmes ? À première vue, la question posée peut paraître bien élémentaire, mais il semble qu’il faille impérativement y réfléchir pour que l’Europe puisse se rencontrer elle-même. La découverte d’une Europe inconnue peut-elle nous arracher au danger d’œuvrer à notre propre perte (sans nous en être aperçus) ?

La génération de Victoria Amelina et de Maksym Kryvtsov a donné un sens nouveau à cette « solidarité des ébranlés » dont parlait Jan Patočka. Dans leurs œuvres, nous sommes interpellés par les questions les plus fondamentales de notre époque. Pierre Hassner y aurait sans aucun doute répondu et les aurait faites siennes. Que signifie vivre en se posant ces questions ici et maintenant ? La solidarité des interpellés ? Ce n’est pas en vain que Pierre disait : « Ma patrie, ce sont les amis éparpillés dans le monde. » Le moment vient dans l’histoire où le réseau des amis devient « réseau de la résistance », sans que la télévision nous donne d’ordre venu du commandement suprême. Tout simplement parce que l’on ne peut agir autrement. Sous l’effet d’une nécessité que Georges Canguilhem évoquait ainsi : « Un résistant par la logique… Il y a dans la ténacité de Jean Cavaillès quelque chose de terrifiant. Un philosophe mathématicien bourré d’explosifs, un lucide téméraire, un résolu sans optimisme. Si ce n’est pas là un héros, qu’est-ce qu’un héros6 ?  » En février et mars 2022, la bataille de Kyiv s’est conclue sur la première grande défaite militaire de l’agresseur russe. Elle a amené certains observateurs occidentaux à se défaire des « lunettes » moscovites à travers lesquelles ils voyaient l’est de l’Europe. Mais comme il arrive souvent quand on perd ses lunettes, on ne parvient pas tout de suite à en trouver de nouvelles qui conviennent. La plupart d’entre nous avons, un jour ou l’autre, éprouvé cette difficulté. Et, sur la nouvelle carte, on a du mal à ajuster sa vue. Mais si, au moins, on essayait !

Comment l’Europe peut-elle « concentrer son esprit » ?

Pierre Hassner ne cachait pas le diagnostic qu’il portait sur la crise existentielle de l’Europe : « Ce qui manque, entre les élites technocratiques, les contre-élites indépendantes et les masses méfiantes ou désespérées, est un leadership politique qui se dévoue avec passion et éloquence à la cause européenne et soit capable de transmettre cette passion aux peuples en montrant à la fois une issue européenne crédible à la crise et les dangers de l’inaction et du repliement national sur soi. Ce dont l’Europe manque, ce sont des dirigeants du calibre des grands hommes du siècle passé, tels Churchill, Roosevelt ou de Gaulle. » Le prisme de la crise européenne fait ressortir le thème, fondamental pour Pierre Hassner, de la passion. Comme il le constate, « la faiblesse de la méthode Monnet est de s’appuyer sur un mécanisme automatique qui ne peut fonctionner sans une passion communicative ». Est-ce que ce moteur peut être fourni par « une combinaison de peur, d’espoir et de volonté » ?

On connaît cette phrase célèbre de Samuel Johnson : « Quand un homme sait qu’il sera pendu dans les quinze jours, il n’a aucune peine à concentrer son esprit. » Ce à quoi quelqu’un a répondu, ajoute Pierre Hassner, que « même si son esprit se concentrait, il n’en serait pas moins pendu7 ». C’est avec un mépris absolu que Lénine a évoqué la corde que vendraient les capitalistes et à laquelle on les pendrait. Récemment, Nord-Stream 2 a représenté un bout de cette corde. Diverses transactions avec le Kremlin sont dans le prolongement direct de cette métaphore. Janvier 2024 a marqué le 100e anniversaire de la mort du bolchevique criminel qui gît dans le mausolée de la Place rouge, et l’image provocante de cette « corde » pend encore au-dessus de l’Occident. Ce n’est pas seulement la passion aveugle du profit, ce sont aussi d’autres facteurs qui poussent à se montrer compréhensif avec le mal et à vouloir « normaliser » les relations avec lui. Et Pierre Hassner de citer les paroles de Hamlet dans la traduction de François-Victor Hugo : « Ainsi la conscience fait de nous des lâches ; / Ainsi les couleurs natives de la résolution / Blêmissent sous les pâles reflets de la pensée ; Ainsi les entreprises les plus énergiques et les plus importantes / Se détournent de leurs cours, à cette idée,  / Et perdent le nom d’action. » Pierre Hassner a mis en pratique cet ethos de l’Athénien, appelé à se rendre à la représentation d’une tragédie de Sophocle, non pas en spectateur, mais en tant que citoyen. C’est précisément dans cet esprit qu’il insérait dans une analyse géopolitique des citations de Shakespeare et d’autres auteurs tragiques.

Dans quelle mesure était-il conscient du danger que faisait courir le régime poutinien ? En 2007, il affirmait : « Je suis d’accord avec Sergueï Kovalev, selon lequel “Poutine est la figure la plus sinistre de l’histoire russe contemporaine”. » Dans ce propos, je vois l’expression d’une passion magistrale qui anime la politique : le sentiment de l’injustice, et l’exclamation : « Non, c’est totalement injuste ! » Avant le début de la guerre avec la Géorgie en août 2008, le philosophe ne se résolvait pas encore à « enterrer » l’autocrate (et c’était dommage). Il ne voyait pas la terreur totale se dessiner à l’horizon. Mais en 2010, il prononcera des paroles décisives : « Le point fondamental est que l’essence du totalitarisme réside dans le rejet total de toutes les contraintes par lesquelles la politique et la civilisation, la morale et la religion, les sentiments naturels de compassion et les idées universalistes de fraternité ont entravé la capacité de violence individuelle et collective de l’homme. Une fois ces barrières levées, la violence peut, comme dans le cas du nazisme, être valorisée en tant que telle ; elle est immédiatement extrême et ciblée avec précision8.  »

Le poutinisme comme rejet impérial et criminel des frontières

Dans l’Europe du xxie siècle, le modèle impérial, selon lequel l’État a un centre mais pas de frontière, paraît un anachronisme. La carte géographique et politique de notre continent montre depuis longtemps comment la Russie a su accaparer des territoires voisins. L’objectif soviétique d’expansion idéologique et militaire a survécu à l’écroulement de l’URSS. En même temps qu’à l’hymne soviétique, Poutine a redonné cours à l’anachronisme impérial et aux vieilles antiennes de l’absence de frontières. Son régime a rempli d’argot et d’expressions de la pègre la place laissée vide par la disparition du discours creux de l’époque soviétique. L’horreur du Goulag était dans le droit prolongement de la politique soviétique, mais ce n’étaient pas les camps qui, du temps de Brejnev, déterminaient les slogans et le décor du système. Sous Poutine, c’est désormais sur l’avant-scène qu’on entend les jurons des bagnards à la Prigojine et le parler des bandits. « L’arbitraire sans limites » (bespredel) des taulards est devenu un concept clé. À l’époque soviétique, l’absence de limites caractérisait l’envers du décor ; sous Poutine, elle en est l’endroit.

Dans le vocabulaire conceptuel des meilleurs spécialistes occidentaux, ce qui manque, c’est ce qu’insinuent les mots de la pègre et qui détermine la pensée du Kremlin et son discours. Faute de concepts occidentaux adéquats, il est difficile de décrire le passage de l’arbitraire du régime soviétique au régime d’arbitraire total sous Poutine. Il s’est débarrassé de la rhétorique de l’internationale communiste. L’idéologie de l’arbitraire absolu est devenue le corps et le sang mêmes du spectre impérial de l’expansion sans limites. Le poutinisme est un double rejet des frontières : rejet impérial et rejet criminel.

La simplicité de la formule chimique du cocktail Molotov et l’efficacité du mélange incendiaire contribuent à sa popularité. J’appelle « cocktail Poutine » la combinaison détonante de la destruction impériale des frontières avec l’arbitraire absolu des prisons. Ce cocktail séduit de plus en plus d’autres dictateurs. Combien de temps encore attendront-ils qu’on leur réponde sur le prix à payer pour la drogue de l’agression ? Entre la Russie, l’Iran et la Corée du Nord, nous constatons que l’agression d’un régime dictatorial en entraîne une autre. J’appellerai « mimétisme impérial » la dynamique de ce mécanisme. L’hostilité à l’Occident est le contour géopolitique général de ce mimétisme impérial qui se bat pour imposer un nouveau partage du monde. Si la tentative de revanche impériale du Kremlin ne se heurte pas à une ferme opposition, le « cocktail Poutine » risque de devenir la drogue la plus mortelle qui soit. Que peuvent opposer l’Europe et les États-Unis à l’alliance des dictateurs, lors de cette nouvelle étape de ce que Pierre Hassner appelait « la décadence compétitive9 » ?

Prenons un exemple très concret, qui met à la fois en jeu l’imagination et le collectif européen. Ursula von der Leyen a récemment présenté une mesure concernant le gel des avoirs russes – qui, selon les experts, se montent en Europe à plus de deux cents milliards d’euros. Elle a notamment proposé à Paris et à Berlin de ne saisir que les intérêts de ces sommes, soit neuf milliards d’euros, pour les mettre au service de la résistance ukrainienne. Cette idée, pour l’instant bloquée par quelques États pour des raisons qui ne sont pas que juridiques, me semble non seulement juste mais très mesurée et peu contestable aux yeux des opinions publiques. Elle serait un signal fort d’une unité européenne dans la continuité de la solidarité, cela sans toucher au budget des citoyens européens10. C’est cette capacité politique d’imaginer et de décider qui doit nous interpeller. Charles de Gaulle écrit que Jean Cavaillès était « un philosophe que sa nature eût porté à la prudence mais que sa haine de l’oppression poussait au plus fort de l’audace11 ». C’est désormais la prudence qui doit nous pousser à l’audace de décisions claires et collectives. C’est une profonde union avec l’esprit de la Résistance française qui se manifeste dans les formes nouvelles que prend aujourd’hui notre résistance à cette « guerre hybride » que le régime poutinien fait à l’Europe.

Le retard tue

Aujourd’hui, c’est avec une signification nouvelle et de façon plus concrète que résonne la formule bien connue de Paul Valéry : « Nous autres, civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles12. » Laissons de côté pour l’instant les deux thèmes rebattus d’un « suicide » ou d’une « fatigue » des nations qui menacent l’Europe. Nous savons fort bien qui veut tuer l’Europe et en a déclaré l’intention ouvertement et à de nombreuses reprises. Comment prévenir ce crime et comment s’y soustraire ?

La profondeur de la question que pose Valéry doit trouver son complément dans l’expérience préventive et sobre d’un commissaire Maigret ou d’une Miss Marple. À propos du changement de héros dans la culture, on pourrait reprendre l’aphorisme de Pierre Hassner, selon lequel nous pensions pouvoir continuer de jouir des biens du monde de Kant et de Locke, et sommes tombés dans le monde criminogène de Georges Simenon, Agatha Christie et Alfred Hitchcock. En outre, vous et moi ne sommes plus là des lecteurs ni des spectateurs passifs, mais des parties prenantes des événements, placées sous la menace d’un véritable danger mortel. Selon Pierre Hassner, le passage du concept de risque à celui de menace est synonyme d’un important changement de paradigme. Les dangers que présente le régime poutinien sont décrits en détail dans le rapport de la commission spéciale sur l’ingérence étrangère dans l’ensemble des processus démocratiques de l’Union européenne, y compris la désinformation. Son président Raphaël Glucksmann montre les divers artifices auxquels les élites européennes ont recours pour « ne pas voir » ces dangers13.

Être ou ne pas être ? Telle est la question que posent les Ukrainiens depuis l’annexion de la Crimée il y a dix ans. De ce fait, l’hymne national ukrainien L’Ukraine n’est pas morte… acquiert une résonance toute nouvelle. En mars 2022, le président ukrainien, s’adressant au Parlement britannique, a dit que les Ukrainiens avaient répondu à la question « être ou ne pas être ». Désormais, la question se pose à tous les Européens. À ceux qui, aujourd’hui, sapent la solidarité européenne et essaient de détourner de sa route le navire européen, il faut enfin qu’une voix leur réponde, venue de France : « Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre14 ! » Le retard pris au cours des années passées a été payé d’un prix beaucoup trop élevé. Aujourd’hui, nous n’avons plus guère de temps. Et surtout, en 2024, l’Europe n’a plus de temps à perdre. Maksym Kryvtsov évoquait le tableau d’Edvard Munch, Le Cri. Quelle est la place de ce tableau sur la carte de la géopolitique des passions ? Quatre positions sont, pour moi, à exclure : déplorer – au sens littéral de ce verbe – nos pertes récentes ; pousser publiquement des hurlements de douleur et de tristesse devant l’irréparable (comme l’a dit Wystan Hugh Auden en 1939 : « Dans le cauchemar des ténèbres / Tous les chiens de l’Europe aboient15 ») ; céder à l’abattement et se taire obstinément ; et faire comme si on pouvait analyser la géopolitique des passions sans aucune passion, comme on le faisait avant avec Boutcha et Marioupol, et ce jusqu’à la guerre totale en Europe.

Comment pouvons-nous sortir de ces quatre options pour donner un sens aux passions de nature à renforcer notre résistance ? Ne pas accepter et dénoncer l’inacceptable. Pour résister à l’agression russe, l’Europe doit se détourner des sirènes qui chantent la défaite. Les fausses notes des « collabos » ne nous feront pas oublier notre hymne à la liberté. Pour parler prosaïquement, il faut que nous mettions nos lunettes et voyions de nos propres yeux le « nœud de marin » que nous devons à la pensée de Pierre Hassner et qu’imposent les événements actuels. Nous continuerons d’interroger cet authentique philosophe pour ne pas perdre le cap. Plus que jamais, nous comprenons bien que ses questions sont aujourd’hui nos questions, les vôtres et les nôtres, qu’elles exigent sans tarder une réponse active.

C’est chez François Furet que Pierre Hassner trouve une analyse approfondie de la guerre de 1914-1918 comme matrice du xxe siècle, tout comme la Révolution française fut la matrice du xixe siècle16. La guerre actuelle de la Russie contre l’Europe sera-t-elle la matrice du xxie siècle ? La trop longue indécision de l’Occident, qui a tardé à prendre au sérieux cette question stratégique, peut aboutir à la pire des réponses. Il n’y a pas de fatalité, et une volonté responsable permet d’envisager une « divine surprise ». Tout dépend du choix que l’on fera, tout dépend de savoir si nous adopterons ou si nous refuserons de voir clairement le défi existentiel qui est jeté à notre civilisation. En 2022, les meilleurs analystes le reconnaissaient honnêtement : nous dormions et le réveil a été très difficile. La volonté de se réveiller a été un facteur politique et un marqueur de l’année 2023. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Les experts honnêtes et bien informés disent qu’il est bien rare que les élites veuillent voir le danger que la guerre de Poutine représente pour l’Europe. Ce n’est déjà plus dans les pages du livre de Raymond Aron, mais dans notre histoire en cours que nous sommes entrés dans « les guerres en chaîne17  ».

Nous constatons de plus en plus clairement que le problème, ce sont les lenteurs et le retard. Quelle est la cause de ce retard mortel ? La paralysie de la volonté ? Un sabotage du réarmement de l’économie et de la société ? Le retard tue. Il permet à l’agresseur de tuer, lui qui menace publiquement de mettre fin à la démocratie. Mais lorsque meurent les meilleurs d’entre nous, une lueur fait ressortir leur visage de l’obscurité. N’est-ce pas ici que nous est donnée une ultime chance de saisir la nature de ce qui se passe ? Les questions de la résistance en Ukraine sont aujourd’hui des questions essentielles de résistance en France et en Europe. J’ai commencé mon intervention en la dédiant aux participants au mouvement de résistance dans mon pays et je la conclus maintenant en élargissant ce cercle et en la dédiant à ceux qui, ici en France, vont à contre-courant. Nous avons avec vous une chance réelle et concrète de montrer ce danger mortel et d’y parer. C’est cette résistance qu’incarne la fragile réalité de la solidarité des interpellés. Cette année, notre stratégie doit avoir deux qualités essentielles : surmonter le refus de voir à l’échelle réelle l’agression poutinienne contre nous tous, et accorder une attention prioritaire à ceux qui savent voir à travers le brouillard et l’obscurité de la guerre.

Les lunettes du philosophe et la défaite de l’agresseur

Nous aimons le portrait de Pierre Hassner qu’a fait Scarlet Nikolska et qui est maintenant sous nos yeux. Nous y voyons le sourire du philosophe, nous voyons ses yeux et son inoubliable regard. Permettez-moi d’appeler votre attention sur le soin raffiné avec lequel sont dessinées les lunettes, ces indispensables outils de la pensée lucide de Pierre. Il nous adresse un clin d’œil : « Regardez voir », nous dit-il. Prenons enfin au sérieux la question simple et fondamentale que Pierre Hassner nous pose ici à Paris : comment résister ? Réfléchissons, avec tout l’esprit de lucidité qui était en lui, à une stratégie au sens strict du terme. À coup sûr, Pierre Hassner aurait posé la question en termes de défaite de l’agresseur et de victoire de l’Europe. Comme lui, ayons la volonté honnête d’appeler les choses par leur nom. Pour signifier ce thème stratégique de la résistance européenne, le réseau de ses amis pourrait utiliser comme symbole secret et mot de passe « les lunettes de Pierre Hassner ». C’est notre chance de pouvoir les utiliser ; c’est notre devoir aussi : voir et dire ce que l’on voit clairement.

Cet article est issu d’une conférence prononcée au colloque « Penser le monde avec Pierre Hassner » organisé par le département de philosophie et le Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques à l’École normale supérieure de Paris les 30 et 31 janvier 2024.

  • 1. Alain Besançon, « L’Ukraine est européenne ! », Le Monde, 21 janvier 2014.
  • 2. Sylvie Kauffmann, Les Aveuglés. Comment Berlin et Paris ont laissé la voie libre à la Russie, Paris, Stock, 2023.
  • 3. Timothy Garton Ash, « L’esprit de liberté. Hommage à Pierre Hassner », Esprit, juin 2019.
  • 4. Pierre Seghers (sous la dir. de), « Des fleurs de serre aux fleurs de sang (21 juin 1941-31 décembre 1941) », dans La Résistance et ses poètes. Première partie/Récit [1974], préface de Pascal Ory, Paris, Seghers, 2022, p. 164-201.
  • 5. Pierre Hassner, « Les passions et les concepts. Entretien avec Joël Roman » [2015], dans La Revanche des passions. Métamorphoses de la violence et crises du politique, Paris, Fayard, coll. « Les grandes études internationales », 2015, p. 349.
  • 6. Georges Canguilhem, Vie et mort de Jean Cavaillès [1976], Paris, Allia, 1996, p. 37.
  • 7. P. Hassner, « Les paradoxes de l’identité européenne » [2012], trad. Isabelle Hausser, dans La Revanche des passions, op. cit., p. 320-321.
  • 8. P. Hassner, « Le totalitarisme est-il mort ? » [2010], trad. I. Hausser, dans La Revanche des passions, op. cit., p. 261.
  • 9. P. Hassner, « L’Europe de la guerre froide à la paix chaude », Revue Défense nationale, no 320, mars 1973, p. 35-54.
  • 10. Le Conseil européen a pris cette mesure le 21 mai 2024 [note de la rédaction].
  • 11. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, t. II, L’Unité (1942-1944) [1956], Mémoires, éd. Marius-François Guyard, introduction de Jean-Louis Crémieux-Brilhac, chronologie et relevé de variantes par Jean-Luc Barré, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2000.
  • 12. Paul Valéry, « La crise de l’esprit » [1919], Œuvres I, éd. Michel Jarrety, Paris, Le Livre de poche, coll. « La Pochotèque », 2016, p. 698.
  • 13. Raphaël Glucksmann, La Grande Confrontation. Comment Poutine fait la guerre à nos démocraties, Paris, Allary, 2023.
  • 14. P. Valéry, « Le cimetière marin » [1920], Charmes, dans Poésies, éd. Jean-Michel Maulpoix, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2018.
  • 15. Wystan Hugh Auden, « À la mémoire de W. B. Yeats » [1939], Poésies choisies, trad. Jean Lambert, préface de Guy Goffette, introduction de Claude Guillot, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2005, p. 72.
  • 16. François Furet, Le Passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au xxe siècle [1995], Paris, Le Livre de poche, coll. « Références », 2003. Voir P. Hassner, « François Furet et les passions du xxe siècle » [1999], dans La Revanche des passions, op. cit., p. 79-101.
  • 17. Raymond Aron, Les Guerres en chaîne, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1951.