Réunion du Conseil de l’Atlantique Nord au niveau des chefs d’État et de gouvernement - Sommet de l’OTAN 2025 à La Haye
Réunion du Conseil de l'Atlantique Nord au niveau des chefs d'État et de gouvernement - Sommet de l'OTAN 2025 à La Haye

L’Europe doit écouter l’Amérique

La nouvelle « stratégie nationale de sécurité » américaine, qui évoque un retrait de l’OTAN et révèle une obsession pour la politique identitaire, doit convaincre les Européens de s’occuper enfin de leur propre avenir et de leur sécurité.


Quoi qu’en disent les responsables européens, la nouvelle stratégie de sécurité nationale du président américain Donald Trump est une bonne nouvelle pour l’Europe. L’Europe et le reste du monde savent désormais à quel point l’administration américaine les méprise et ne peuvent plus prétendre le contraire. La stratégie de sécurité nationale ne porte pas sur les valeurs. Elle ne se préoccupe pas de soutenir la démocratie. Elle ne concerne pas la défense des principes que les Européens tiennent pour acquis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle vise en tout et pour tout à faire montre de puissance en promouvant les intérêts économiques américains.

En matière de politique étrangère, cette conception de la puissance repose sur des échanges qui doivent profiter aux Américains et aux régimes autoritaires. Pour ces derniers, la conditionnalité a pris un nouveau sens : fournir des biens et assurer la stabilité, et non respecter les droits de l’homme (ni, souvent, menacer les pays qui ne les respectent pas) – les droits de l’homme ne constituant en effet un critère que pour les Européens. Comme l’indique la stratégie : « Les États-Unis donneront la priorité à la diplomatie commerciale.  »

En pratique, cela signifie que les pays du Moyen-Orient et d’ailleurs peuvent conserver leurs propres traditions, religions et cultures tant qu’ils ne menacent pas les États-Unis. Comme l’indique la stratégie : « La clé d’une relation fructueuse avec le Moyen-Orient réside dans l’acceptation de la région, de ses dirigeants et de ses nations tels qu’ils sont, tout en collaborant dans des domaines d’intérêt commun. »

Ce n’est pas non plus une mauvaise nouvelle pour Taïwan, très avancé sur le plan technologique, qui reste essentiel pour les entreprises américaines spécialisées dans l’IA, mais vulnérable aux menaces de la Chine. « Dissuader un conflit autour de Taïwan, idéalement en conservant une supériorité militaire, est une priorité », déclare la stratégie. « Les États-Unis ne soutiennent aucun changement unilatéral du statu quo dans le détroit de Taïwan. »

Il en va autrement de l’Europe, alliée des États-Unis depuis 1945 et pilier de l’alliance occidentale durant la guerre froide. La section de la stratégie consacrée à l’Europe ne mâche pas ses mots.

Elle déclare clairement le désintérêt des États-Unis pour l’OTAN, qu’elle qualifie d’« alliance en expansion perpétuelle », une expression qui plaira à la Russie, farouchement opposée à tout nouvel élargissement, mais qui décevra l’Ukraine et d’autres pays candidats à l’adhésion. La stratégie appelle l’Europe à assumer « la responsabilité principale de sa propre défense, sans être dominée par aucune puissance hostile ». Cette puissance hostile potentielle n’est pas identifiée.

L’intention des États-Unis de se retirer des engagements de l’OTAN confirme une information récente faisant état d’une réunion au Pentagone, au cours de laquelle des responsables américains auraient déclaré aux Européens qu’ils devaient prendre en charge la majorité des capacités de défense conventionnelles de l’OTAN, du renseignement aux missiles, d’ici 2027. Le projet de se décharger de certaines responsabilités en Europe figurera sans aucun doute dans la prochaine stratégie de défense nationale, que le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth a présentée dans un récent discours.

La stratégie accuse les Européens de « manque de confiance en eux » face à la Russie. Elle déclare que les alliés européens « jouissent d’un avantage significatif en matière de puissance militaire sur la Russie dans presque tous les domaines, à l’exception des armes nucléaires », alors même que « de nombreux Européens considèrent la Russie comme une menace existentielle ». Les États-Unis pourraient contribuer à « rétablir les conditions d’une stabilité stratégique sur le continent eurasien ».

La stratégie accuse les Européens de « manque de confiance en eux » face à la Russie.

Et c’est ce qui irrite l’Europe. La stratégie affirme qu’il est « dans l’intérêt fondamental » des États-Unis de « rétablir la stabilité stratégique avec la Russie, ainsi que de permettre la reconstruction post-conflit de l’Ukraine afin de lui permettre de survivre en tant qu’État viable ». La plupart des Européens ne sont pas convaincus de la sincérité de cette phrase et ne soutiennent pas non plus les appels implicites en faveur d’une architecture de sécurité à l’échelle européenne impliquant la Russie. Ils y voient une ambition de longue date du Kremlin visant à dissocier l’Europe de Washington et d’une OTAN affaiblie.

Cette stratégie révèle une obsession pour la politique identitaire, formulée dans le langage civilisationnel d’extrême droite désormais partagé par une grande partie de l’administration Trump. Elle affirme qu’il est plus que plausible « que d’ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l’OTAN deviendront majoritairement non européens ». Cela signifie-t-il non-Blancs ou d’une identité incompatible avec l’Europe ?

Le document défend certes l’Europe, mais pas le type d’Europe libérale et diversifiée que la plupart des pays de l’Union européenne continuent de promouvoir. Les Américains, quant à eux, « veulent que l’Europe reste européenne, qu’elle retrouve sa confiance en sa civilisation et qu’elle abandonne son obsession malvenue pour une réglementation asphyxiante ». Avec des mots durs, la stratégie poursuit en dénonçant « les activités de l’Union européenne et d’autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et créent des conflits, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité et la perte des identités nationales et de la confiance en soi ».

Oui, l’Europe manque de confiance en elle. Oui, elle manque de vision stratégique et de sécurité. Oui, elle s’est trop longtemps appuyée sur les États-Unis pour garantir sa sécurité. Oui, elle n’a pas su écouter les griefs de l’extrême droite. Pourtant, ses dirigeants au sein des institutions et des États membres ne parviennent pas à franchir le pas pour traiter ces questions majeures de l’ère post-guerre froide. Ces manquements affaiblissent l’Europe en tant qu’acteur mondial crédible. Cela rend toute critique de la stratégie américaine peu audible.

Dans ce contexte de faiblesse, il n’est guère surprenant que Trump, et plus encore son vice-président J. D. Vance, soient déterminés à affaiblir davantage l’Europe. Cette administration considère l’Europe comme une menace, sinon un concurrent, aussi incompétent soit-il. Le mépris de Vance pour le système démocratique européen et ses valeurs, associé à son soutien manifeste aux mouvements d’extrême droite, fait courir le risque d’une ingérence américaine qui détruirait l’essence de l’alliance occidentale. Tel est le message auquel l’Europe n’a d’autre choix que de répondre.

Cet article, publié sur le blog “Strategic Europe” de Carnegie Europe le 9 décembre 2025, est traduit par Jonathan Chalier.