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Les lendemains incertains de l'accord de paix avec les FARCS

février 2017

#Divers

Rarement accord de paix aura été autant célébré que celui conclu entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc). Signé à La Havane le 23 juin 2016, il a été ratifié solennellement à Carthagène le 26 septembre en présence du secrétaire général de l’Onu et de nombreux chefs d’État. Tous les experts s’accordaient à dire que l’accord constituait un modèle de négociation à la sortie d’un conflit armé prolongé. Pour lui donner une onction démocratique, le gouvernement de Santos a décidé, sans y être légalement obligé, de le soumettre le 2 octobre à un « plébiscite », figure juridique proche d’un référendum. Ce qui semblait devoir n’être qu’une simple formalité aboutit à la surprise générale au rejet de l’accord à une infime majorité et sur fond d’une abstention de 62 %.

L’attribution quelques jours plus tard du Prix Nobel de la paix au président Santos confirmait le soutien international au rétablissement de la paix. Mais Santos n’avait d’autre possibilité que de reprendre les négociations en prenant en compte certains des arguments de son prédécesseur, Álvaro Uribe, qui avait mené une campagne virulente contre la conduite des négociations et dénoncé plus encore leur conclusion.

Uribe reprochait avant tout à la première mouture de permettre aux membres des Farc ayant commis des crimes de guerre d’échapper à des peines de prison, de participer d’emblée à la vie politique, et cela sans avoir à dévoiler tous leurs biens et en étant susceptibles de poursuivre les activités liées au narcotrafic. Les mesures prévoyant un vaste programme de modernisation agraire lui semblaient dangereuses mais il s’indignait, plus encore, du fait que l’ensemble des dispositions puissent être érigées en normes quasi constitutionnelles. Pourtant, l’accord prévoyait un dispositif de justice transitionnelle qui impliquait que les guérilleros ne puissent bénéficier de peines aménagées que s’ils reconnaissaient leurs crimes, cette mesure s’appliquant aussi à ceux, militaires ou civils, qui avaient soutenu les actions paramilitaires. Il instaurait une commission de vérité. S’il prévoyait que les guérilleros puissent disposer automatiquement d’un certain nombre de sièges au Congrès pendant huit ans, cette représentation dépendait par la suite de leurs résultats électoraux. L’Onu devait contrôler leur regroupement dans quelques zones éloignées, puis leur désarmement.

À l’issue du nouveau tour de négociations, des concessions ont été faites aux opposants. Les peines allégées sont plus strictement définies. Les Farc doivent révéler tous leurs avoirs et les mettre au service de la réparation des victimes. Elles doivent participer plus directement à l’éradication des cultures de coca. Le gouvernement s’engage quant à lui à ce que le programme de modernisation rurale n’affecte pas les propriétés légalement acquises. Quant à la constitutionnalisation des dispositions, elle devient plus limitée. Il reste que l’accord ne répond toujours pas aux deux exigences essentielles d’Álvaro Uribe : la peine de prison pour les chefs de la guérilla et leur exclusion des postes électifs. D’où le maintien de son refus.

Le gouvernement a décidé cependant de soumettre la nouvelle mouture au Congrès, qui l’a approuvée à l’unanimité le 29 novembre. Très minoritaires au Congrès, les uribistes n’ont pas pris part au vote et dénoncent une procédure qui, selon eux, aurait dû consister en une nouvelle ratification référendaire.

Il n’empêche que ces rebondissements pèsent lourdement sur la suite du plan de paix. Si la Cour constitutionnelle a entériné en décembre le recours à des dispositifs d’urgence, dits fast track, pour l’adoption par le Congrès des diverses dispositions de l’accord, ce dernier doit les approuver une à une. Or le mandat de Santos prend fin à la mi-2018 et rien n’assure que son successeur poursuivra le plan de paix. Le calcul de l’opposition est bien de jouer la montre dans l’espoir de tout remettre en cause.

Le paradoxe est pourtant que l’opposition elle-même affirme être en faveur de la paix. Comment pourrait-il en être autrement alors que le pays vient de connaître plus de trois décennies de violences dramatiques ? Depuis 1985, le conflit armé proprement dit entre les guérillas et les forces légales et illégales qui les combattaient a fait 180 000 morts. Mais si l’on prend en compte toutes les formes de violence, on arrive au chiffre de 800 000 morts. On dénombre plus de 1 500 massacres collectifs, 65 000 disparitions. On calcule surtout que 7 millions de personnes ont été déplacées. Divers acteurs sont impliqués, qui, tous, ont pris part aux atrocités. Les groupes paramilitaires en premier lieu, qui en portent la principale responsabilité : émanation des narcotrafiquants, ils ont bénéficié de l’appui des forces armées et des élites régionales. Les guérillas ensuite, qui ont imposé leur domination aux habitants de multiples territoires et ont fait de l’enlèvement et de la justice expéditive des pratiques banales. Des régions entières ont été prises entre des feux croisés et soumises à la terreur. Les civils constituent plus de 80 % de l’ensemble des victimes. Comment comprendre dès lors les hésitations face aux perspectives de pacification ? La rhétorique uribiste a certes contribué à les exacerber en agitant le spectre d’une dérive « castro-chaviste » et en alimentant la sensibilité conservatrice de larges secteurs influencés par l’Église catholique et les groupes évangéliques qui voient le spectre de la « théorie des genres » dans les mesures spéciales envers les femmes et les minorités sexuelles. Mais cela ne suffit pas à expliquer le rejet de l’accord.

Une première raison est que le conflit armé ne touche plus les grandes zones urbaines où les taux d’homicides ne cessent de diminuer depuis trois ans. Il touche désormais des régions périphériques, celles où se concentrent les cultures de coca et les activités minières. Pour autant, la haine envers les guérillas demeure aussi vivace alors même que l’attitude envers les paramilitaires frôle souvent l’acceptation et qu’Uribe continue à jouir d’une cote de popularité de 60 %. Les guérillas se voient souvent accusées de s’être présentées en victimes alors qu’elles sont considérées comme étant à l’origine du conflit.

Le doute prévaut par ailleurs sur la possibilité de ramener la paix dans ces zones périphériques. Une autre organisation de guérilla, l’Eln (Ejército de liberación nacional), poursuit ses activités bien que le gouvernement tente de parvenir aussi à sa démobilisation. Les cultures de coca, loin de diminuer, ont doublé au cours des dernières années sous le contrôle de groupes mafieux, mais aussi de toutes sortes de groupes armés. Or l’État semble bien incapable pour le moment d’établir son autorité sur ces zones. Le risque est donc grand que certains guérilleros ne préfèrent rejoindre les rangs d’autres groupes illégaux plutôt que d’accepter les aléas du retour à la vie civile.

Mais la raison la plus profonde tient à la crainte que l’accord n’aboutisse à l’explosion des tensions sociales. Le paradoxe est en effet que le conflit armé n’a nullement empêché la poursuite de la croissance économique ; bien au contraire, il a eu pour corollaire le maintien d’une sorte de statu quo social et politique, voire une aggravation de la situation. Les dirigeants syndicaux ont été en effet ses principales victimes et les manifestations de revendication sociale sont devenues pratiquement impossibles. En raison de leur impopularité, il est peu probable qu’en se transformant en parti politique, les Farc acquièrent rapidement une force importante. Mais beaucoup redoutent que les anciens guérilleros n’arrivent à susciter des mouvements sociaux d’envergure. Jamais la concentration de la propriété foncière n’a été aussi accentuée, les paramilitaires et leurs alliés s’étant emparés d’immenses superficies, et toutes les autres formes d’inégalité qui caractérisent la Colombie depuis toujours n’ont fait que s’approfondir. Des groupes d’extrême droite sont susceptibles de résister par tous les moyens aux changements et notamment à la récupération des terres qu’ils se sont appropriées à la faveur du conflit : en 2016 on compte déjà près de cent assassinats d’activistes paysans.

En principe les guérilleros doivent dans un délai de six mois se concentrer dans des zones contrôlées par l’Onu et déposer les armes. Mais la Colombie n’échappe pas au courant mondial de droitisation. Et la peur de l’inconnu l’emporte souvent sur l’espoir de la paix.

  • 1.

    Directeur d’études à l’Ehess.