L'hospitalité langagière. Paul Ricœur et la question de la traduction


Paul Ricœur et la question de la traduction

Traduire, c’est accueillir une autre langue dans la sienne, c’est aussi s’exiler, se faire autre pour comprendre. Cette hospitalité paradoxale, Ricœur l’analyse en l’étendant au-delà du geste du traducteur, transformant la langue étrangère en regard sur l’identité.

Il est immédiatement évident pour tous ceux qui se sont rapprochés de la pensée de Ricœur que la traduction constitue l’un des axes de force de sa philosophie. Le sujet a émergé tardivement dans son œuvre, dans les années 1997-1999, à travers trois textes brefs : « Défi et bonheur de la traduction », « Le paradigme de la traduction » et « Un “passage” : traduire l’intraduisible1 ». Ces trois textes sont les enfants exemplaires du « siècle de la traduction2 » et ont été écrits pour essayer de répondre à la même question : est-il possible de traduire ?

Le paradoxe de la définition

Ricœur a pris comme point de départ la définition de traduction qu’offre Le Robert. Traduire est l’acte de « faire que ce qui était énoncé dans une langue le soit dans une autre, en tendant à l’équivalence de sens et de valeur des deux énoncés ». La description présuppose déjà une situation curieuse : l’existence d’une très nombreuse diversité des langues. Si l’on est guidé par des critères darwiniens, le fait qu’il existe tant de langues différentes est peu avantageux pour la survie d’une espèce en communauté. Il sera toujours plus difficile de maintenir ensemble un groupe au sein duquel il faudrait traduire constamment les messages entre les uns et les autres pour que ses membres puissent se comprendre. Cependant, cette donnée est indéniable et le paradoxe pourrait se formuler comme une contradiction entre l’universalité du langage : « Tous les hommes parlent » et la particularité de ses réalisations multiples et dispersées : « Tous les hommes parlent mais ils parlent des langues différentes3. »

Penser à cet événement paradoxal ouvre un jeu théorique de possibilités de fondation que Ricœur a consciencieusement examiné : 1) soit la diversité des langues implique une hétérogénéité si radicale que la traduction devient vraiment impossible, 2) soit la diversité n’est qu’apparente et il existe un fonds commun entre les langues qui permet de passer d’une langue à l’autre. C’est dans ce second cas qu’il est présupposé que : 2.1) ou bien il existe une langue originaire (lingua Adamica) qui permet de traduire car c’est d’elle qu’ont surgi toutes les autres langues et que c’est à partir de celles-ci qu’on peut retrouver ses traces et la reconstruire, 2.2) ou bien il existe une langue universelle qui permet la traduction car c’est une condition a priori de toutes les langues que l’on peut découvrir à partir des analyses structurales des grammaires existantes4.

Il est encore plus déroutant de voir que, en analysant le terme de traduction dans un sens plus large, Ricœur retrouve le même paradoxe répété à l’intérieur de chaque langue. En suivant la formulation de George Steiner, « comprendre, c’est traduire5 », on peut accepter comme traduction tout phénomène d’interprétation. Ceux qui parlent une même langue, chaque fois qu’ils se comprennent, d’une certaine façon, traduisent, c’est-à-dire essaient de surmonter une différence. Et même, dès le début, apprendre à parler, c’est apprendre à traduire.

Quand l’enfant demande à sa mère la signification de ce mot-ci ou de ce mot-là, ce qu’il lui demande, en fait, c’est qu’elle lui traduise le terme inconnu, dans son langage. La traduction intralangagière n’est pas, dans ce sens, essentiellement différente de celle entre deux langues6.

Bref, si l’on prend n’importe lequel de ces sens, la traduction nous place face à une différence constante qui s’établit comme une catastrophe linguistique inévitable dans laquelle nous sommes immergés tous les jours du fait que, nous tous, sans exception, sommes condamnés, depuis le début, à être accueillis dans un langage.

Le drame de l’intraduisible

Selon la perspective d’une analyse théorique, Ricœur déduit que le problème de la traduction s’exprime comme un binôme de possibilités excluantes − intraduisible versus traduisible (points 1 et 2) − et conduit à un cul-de-sac. Présentons le premier cas. Les positions en faveur de l’hétérogénéité radicale des langues et, donc, de l’impossibilité de traduire, se sont attachées au fait indéniable qu’il existe une infinité d’expressions, de mots, de nuances verbales, de connotations et même de silences qui ne peuvent pas être transférés d’une langue dans une autre7.

Si l’on cherche consciencieusement une équivalence entre des mots, quand les hispanophones disent mesita de luz (petite table de lumière), on trouve que les Français et les Anglais disent table de nuit ou night-table8. Tandis qu’un Anglais prend des photos, l’Espagnol les tire et le Guarani9 les enlève. Les Français et les Espagnols présentent leurs amis mais les Anglais les introduisent (to introduce). Les choses arrivent en français et en anglais (happen) mais passent (pasan) en espagnol.

En ce qui concerne les phrases, l’intraduisibilité devient encore plus évidente. En espagnol, quand on rencontre quelqu’un, on lui dit : ¿Cómo te va? (Comment te va ?), en français on lui demande : Comment vas-tu ? et en anglais : How are you ? (Comment es-tu ?). En revanche, on a de la patience en français et en espagnol mais on est patient en anglais (be patient). En français, on dit faire une promenade ; en anglais (to take a walk) et en espagnol (tomar un paseo), on « prend » une promenade10.

On peut déjà s’apercevoir de la difficulté du travail des traducteurs. La dissymétrie de ces intraduisibles parsemés tout au long d’un texte fait de la traduction un drame où le fait de dépasser les frontières langagières coûte si cher qu’il pourrait même empêcher l’échange. Ou pire encore, comme Ricœur le suggère avec un certain humour, le transfert exige de devenir schizophrène pour être bilingue11.

La séparation traduisible

D’autres soutiennent que traduire est possible selon le fait, incontestable, que la traduction existe au-delà des coûts élevés énoncés ci-dessus. En effet, malgré les différences, on traduit, et ce fait linguistique reconduit la question du plan théorique au plan pratique. Traduire peut être incompréhensible, d’un point de vue théorique, mais praticable, en fait, car on peut apprendre et comprendre une autre langue et, dans un sens plus large, on peut se comprendre en parlant une même langue12. Devant cette situation, Ricœur examine les deux théories en vigueur : soit la traduction est praticable parce qu’il existe des codes a priori qui peuvent être reconstruits, soit parce que sous la diversité des langues, il y a des traces d’une langue originaire. Il rejette la première en faisant appel à l’ignorance. Après de longues années de recherche, nul n’a trouvé ni lexique ni phonologie universels entre les différentes grammaires ; il est probable, donc, que cette structure a priori n’existe pas.

La deuxième possibilité le mène vers la relecture de l’histoire de Babel. Peut-on comprendre la diversité des langues comme une catastrophe linguistique infligée par un dieu jaloux ?

Il est étonnant que, tout au long du récit biblique, il n’y ait aucune récrimination, aucune déploration, aucune accusation divine, contrairement à ce qui arrive dans l’expulsion du paradis, dans le meurtre d’Abel ou bien dans d’autres malheurs similaires.

Selon Ricœur, cette omission singulière est liée au fait que l’histoire de Babel établit un étrange principe pratique. La diversité linguistique, et l’incompréhension qu’elle fait naître, fait de la fraternité le résultat d’un travail et entraîne inévitablement la séparation, la dispersion et la dissémination géographiques. On se sépare car on ne se comprend plus13. Mais qu’est-ce qu’il arriverait si la situation de séparation qui existe en effet n’impliquait pas une union, une compréhension antérieure et originaire, ou, dans le cas qui nous occupe, une langue en commun ?

Cela pourrait signifier qu’il n’y aurait pas eu non plus un acte de séparation, c’est-à-dire de perte. Depuis le début, il existerait plutôt une situation qui réclame « quelque chose qu’il faut faire » devant le fait irréversible de l’existence de différentes langues. Ricœur paraphrase Benjamin : « Tiens, tiens, c’est ainsi. À partir de cette réalité de la vie : traduisons14 ! »

La nuance pratique de l’interprétation coïncide avec le fait que, dans l’histoire biblique, il n’y a aucune récrimination de la part de Dieu. Pourtant, le point de critique devient évident. La lecture entre en conflit avec l’idée de séparation qui entraîne obligatoirement la représentation d’une distance provoquée par une cause.

Selon Le Robert, séparer signifie « faire cesser (une chose) d’être avec une autre » et aussi « faire cesser (plusieurs choses) d’être ensemble ». Dans les deux cas, on fait référence à un état originaire d’union qui s’est perdu. D’autres sens pourraient en outre renforcer l’interprétation pratique proposée par Ricœur. Séparer, c’est aussi « faire en sorte que (des personnes) ne soient plus ensemble, ne soient plus en contact ».

La situation de séparation pourrait faire référence à ce dur travail : ma langue doit arrêter de se battre contre une autre dont elle se trouve originairement et toujours séparée.

La direction de cette interprétation semble être soutenue par le fait que ceux qui d’habitude se disputent, ce sont ceux qui ne se comprennent pas. Si, d’abord, il faut faire un effort pour se comprendre, puisqu’on parle des langues différentes − ce qui ne présuppose pas une compréhension originaire −, le travail de traduire ne serait pas la tentative de récupérer une compréhension précédente, mais la possibilité de supporter le conflit qui arrive parallèlement à la différence intraduisible.

Il faudrait arrêter de se battre avec le texte, dont nous serons toujours à une distance insurmontable. Le travail qu’il reste à faire est d’unir sans assimiler, de relier ce qui est séparé sans effacer cette séparation ; une forme de ce que Ricœur appelle « justice », comme une juste distance15.

Faire le deuil de l’absolu littéraire

Revenons sur les faits constatés. On existe séparés, en confusion et en conflit. On vit depuis toujours dans ce qu’on pourrait appeler la Babel abandonnée. Il nous reste l’acte de traduire, non plus comme une obligation morale de rétablir ce qui est perdu, mais comme une tâche permettant de faire face à l’irréversibilité de la différence langagière. Ricœur découvre là le désir de traduire qui incite à la tâche, au-delà de l’obligation et de l’utilité, en vue d’élargir l’horizon de sa propre langue16.

Cette tâche implique le travail de deuil hérité de Freud17, car la traduction requiert un travail sur deux morts, deux résistances intimes, qui exigent être dépassées afin d’élargir sa propre langue sans conquérir la différence. L’une appartient à la langue maternelle d’accueil et l’autre à la langue étrange dans laquelle le texte original a été écrit. La première est liée au fait de dépasser la haine de l’étranger perçu comme une menace18 : il faut toujours réussir à éliminer cette part de danger, cet ennemi potentiel qu’est celui qui demeure à distance. La seconde implique plus strictement un deuil dans le sens d’un travail pour se libérer d’un objet d’amour et pour l’abandonner, ce qui, comme le montre Freud, requiert de dépenser du temps et de l’énergie. L’économie du deuil est visée dans le présupposé du travail de traduction car elle exige le renoncement à l’idéal même de la traduction parfaite (et avec lui, le renoncement à la dynastie ennemie de futurs traducteurs). Ricœur imagine cette résistance sous la figure littéraire d’un Livre ou d’une Bibliothèque totale où les intraduisibles auraient été effacés définitivement ; une sorte d’absolu littéraire dont d’autres ont rêvé. Jorge Luis Borges le conjurait dans le titre de l’un de ses contes les plus célèbres, « La bibliothèque de Babel19 », où il décrivait une Bibliothèque totale, dont les étagères enregistraient toutes les possibles combinaisons de symboles orthographiques, c’est-à-dire qu’elles comprenaient tout ce qu’il est possible d’exprimer dans toutes les langues :

Quand on proclama que la Bibliothèque comprenait tous les livres, la première réaction fut un bonheur extravagant. Tous les hommes se sentirent maîtres d’un trésor intact et secret. Il n’y avait pas de problème personnel ou mondial dont l’éloquente solution n’existât quelque part, dans quelque hexagone. L’univers se trouvait justifié, l’univers avait brusquement conquis les dimensions illimitées de l’espérance20.

Avec la Bibliothèque totale, que l’on pourrait situer, de façon imaginaire, à Babel, avant la catastrophe, le deuil crée de l’amour. N’importe quelle différence intraduisible est effacée par l’expression de toutes les possibilités, vœu qui trouve son écho dans la croyance en l’existence d’un « Homme du Livre », un bibliothécaire possesseur du livre qui serait le compendium parfait de tous les autres, un Livre Total qui rendrait celui qui le lit semblable à Dieu, à un Traducteur qui ne trahirait jamais21.

Ces deux deuils conduisent au cercle en spirale du travail incessant de traduction et de retraduction22. Ricœur fait appel à la spirale de la retraduction car il comprend que le paradoxe de la différence, non seulement tient au fait que la même chose peut être dite de différentes manières dans différentes langues, mais aussi à ce que l’on cherche, inlassablement, à continuer à la dire autrement, même parmi les interlocuteurs parlant une même langue. Le traducteur ne peut que trahir, car l’essence même de la traduction est d’être transitoire. Voici qu’apparaît le fait que traduire est une entreprise d’approximation constante qui a toujours pour but de déprovincialiser la langue maternelle. Penser cette langue, comme une langue parmi d’autres, aussi étrangère que celles qui la visitent, voilà le gain qui découle de la perte des absolus linguistiques dans le drame du traducteur. Accepter une formule d’équivalence sans adéquation, de juste distance dans le travail de construction d’éléments comparables qui prend la forme d’une « hospitalité langagière » : voilà une idée qui mérite la plus grande attention.

L’hospitalité du traducteur

L’acte d’accueillir et celui de traduire ont quelque chose en commun : l’accueil. Celui-ci est non seulement la composante essentielle de l’exercice de l’hospitalité mais il est également présent dans la traduction, car c’est une forme d’accueil d’un texte dans une langue et dans une culture qui ne sont pas celles d’origine23. Dans les deux cas, l’accueil présuppose l’existence garantie d’une demeure ou d’une langue maternelle qui appartient à celui qui accueille. En effet, la possibilité d’accueillir un étranger commence par la demande d’un espace formulée par le visiteur : où est-ce que je peux être hébergé ? L’interrogation présuppose que, dans la réponse, il y a un lien essentiel avec l’espace habité ici et maintenant par celui qui accueille, auquel son identité est liée.

Chacun appartient à une terre et à une langue qu’il appelle ici, constitutives de son identité, dans lesquelles il peut accueillir des étrangers selon le présupposé qu’elles lui appartiennent24. À partir de cet apparent droit de possession grâce auquel les membres d’une même communauté se rendent propriétaires de la terre et de la langue, l’hôte est défini, par contraste, comme le sans lieu, un être de passage avec un caractère nomade, synonyme d’éphémère et de transitoire25. Son identité négative est déterminée par sa non-appartenance, c’est-à-dire son être non national et non citoyen, « qui n’est pas de chez nous » et par tout ce qui ne lui appartient pas, c’est-à-dire un sans loi et sans papiers26.

Toutes les définitions sociales, juridiques et politiques de l’hôte font référence à cette dissymétrie intraduisible qui exclut la différence de ce qui est soi. Sa négativité se renforce du fait que l’hospitalité implique toujours une dépendance. L’hôte de passage dépend de la bonté de l’hôte accueillant, c’est pourquoi l’acte d’accueillir semble avoir comme vocation première l’intégration.

Intégrer est soumettre l’autre à ma loi, exiger sa métamorphose, sa transformation, c’est-à-dire, exercer d’une certaine manière une violence27.

En dépit de certains liens étymologiques28, l’histoire de l’hospitalité ne semble pas avoir été originairement liée à la volonté de contrôle et d’intégration, ni à l’exigence de papiers, mais à la préservation de l’identité de l’étranger en tant que désir de garder pour soi ce qui est soi29.

Ainsi, la dépendance implique plutôt de faire un don gratuit de soi. L’hôte accueillant partage avec l’hôte invité les biens qui lui appartiennent : sa demeure, sa nourriture, son abri. Il fait un geste d’accueil gratuit par lequel il tend un pont fragile entre deux mondes : le dedans et le dehors, où habitent celui qui appartient et celui qui n’appartient pas, celui qui possède des biens et celui qui ne les possède pas. Un tel passage requiert une invitation car il « autorise la transgression des limites sans faire recours à la violence30 ».

Si l’hospitalité n’est ni une intégration ni une intrusion violente, qu’est-ce qui se passe lorsque l’on est admis à l’intérieur d’une demeure ou d’une langue avec la promesse d’un don gratuit ?

À l’origine du mot, il existe le verbe hostire qui signifie « traiter d’égal à égal, compenser31 ». La gratuité du don fait référence au geste de compensation que réalise l’accueillant pour mettre l’invité sur un pied d’égalité. Il essaye de compenser la dissymétrie. Il le protège et partage ce qui lui appartient avec celui qui n’a à l’origine ni place ni possession (c’est pourquoi la charité et la solidarité sont des formes voisines et dérivées de l’hospitalité). Si, en ce point, on revient sur l’acte de traduire, la fonction du traducteur semble être clairement celle de l’hôte accueillant. Il se trouve entre le texte étranger qu’il accueille et lit et le texte d’arrivée qu’il écrit pour le lecteur, ce qui détermine son caractère de profession invisible32.

La compensation est l’élément intangible qu’il offre, qui ne concerne pas le fait d’héberger, de nourrir, mais, au contraire, l’acte d’échanger des paroles, car dans la reconnaissance et la pratique de l’indépassable spirale dialogique de l’acte de traduire et retraduire, il trouve sa récompense33. La traduction acquiert le sens d’un paradigme de l’hospitalité comme modèle de la compensation fidèle à la différence de langue. La tâche du traducteur est de ne pas supprimer du texte sa couleur étrangère. L’accueil hospitalier développe chez l’autre des capacités différentes dont il est aussi capable34. Pourtant, le traducteur obtient encore plus comme accueillant. En tant que locuteur d’une langue d’arrivée, il se porte au niveau de la langue d’origine du texte qu’« il va, en quelque sorte, habiter pour le traduire, afin de recevoir en retour dans sa langue le message traduit35 ». Le traducteur est une sorte d’étrange accueillant, qui, pour accueillir l’hôte, va habiter à l’étranger36.

La traduction est une forme d’hospitalité car elle réussit, par l’acte d’égalisation, à faire se souvenir que l’on a été soi-même étranger. Ce n’est pas le souvenir des faits réels mais celui de l’exil comme expérience fondatrice. Le fait d’être devenus nationaux, ce que l’on croit être la plupart des fois, c’est le fait d’être devenus sédentaires pour avoir cru que la langue et la terre, qui nous donnent l’identité, nous appartiennent. Mais la diversité de Babel découvre la violence de l’appropriation première. Telle que Rousseau la décrivait : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile37. » La propriété et l’appartenance à un endroit − exigence apparente pour pouvoir offrir de l’hospitalité − se manifestent grâce à la traduction et dans l’acte même du « ici, je t’accueille » sous forme d’un mensonge.

L’hôte étranger questionne les certitudes : être propriétaire, ériger des frontières. Il nous transforme en les premiers traducteurs de nous-mêmes. Nul n’a le droit de se trouver quelque part plus qu’ailleurs sur terre. On fait face à ce que Ricœur nomme le fantôme du hasard de sa propre naissance38. On aurait pu être de n’importe où ; il n’est pas nécessaire d’être d’ici.

L’hospitalité de la traduction se heurte à la fragilité de l’identité, la déstabilise. Qu’est-ce qui nous appartient et à quoi appartenons-nous ? L’interrogation se niche dans la réponse de l’hôte et met en évidence l’appartenance à l’étranger, parce qu’on n’est propriétaires ni de la terre ni de la langue. En somme, elle découvre sa propre étrangeté et l’absence finale de contrôle sur les racines ultimes de notre existence. Traduire, c’est sortir pour habiter une autre langue, et se souvenir d’un exil. Devenir un autre parmi d’autres en apprenant que ce qu’on dit dans sa langue maternelle pourrait se dire autrement dans d’autres langues et même à l’intérieur de sa propre langue. On avance, donc, dans le trajet de l’inquiétante étrangeté pour découvrir que l’hôte différent qu’on accueille, sans être notre égal, est notre semblable.

  • *.

    Philosophe, spécialiste d’herméneutique, professeur à la faculté de droit de l’Université catholique argentine et boursier du Conseil national de recherche scientifique et technique d’Argentine. L’auteur remercie ses fidèles traductrices, Lucía Varia et Cabita Milano, pour tout le travail réalisé.

  • 1.

    Textes regroupés dans Paul Ricœur, Sur la traduction, Montrouge, Bayard, 2004.

  • 2.

    Il se peut qu’il soit vrai que, comme le disait Antoine Berman (l’Épreuve de l’étranger, Paris, Gallimard, 1984), le xxe siècle est le siècle de la traduction, car il est aussi le siècle de la consommation ; et le langage est un bien qui ne s’épuise jamais, qui se recrée constamment, solidaire et gratuit, parce que toute une communauté le partage, à travers un système spontané de troc. Et rien qui soit gratuit, solidaire et inépuisable ne peut se comparer, dans une économie de marché, avec d’autres biens qui sont, sans exception, épuisables, coûteux et privés. D’autre part, dans notre présent globalisé, nous avons un besoin plus profond de communication à travers les frontières linguistiques. C’est pourquoi la traduction devient indispensable. Sans elle, plusieurs choses cesseraient de fonctionner aujourd’hui, par exemple, le commerce ou le cinéma (qui serait condamné sans les sous-titres). En général, la civilisation occidentale serait, depuis l’Antiquité, inconcevable sans la traduction.

  • 3.

    Il serait impossible d’éradiquer la multiplicité des langues, même si les frontières continuent à fluctuer. Et l’importance des tentatives de se comprendre réside dans le fait que la diversité langagière semble accentuer le coefficient de conflit (voir l’Espagne avec le Pays basque, ou l’ex-Yougoslavie). De là dérive une géographie de la traduction qui possède une intentionnalité politique. Dans les pays centraux, où l’on dispose souvent d’une connaissance superficielle des langues étrangères, le besoin de traduction est moindre que dans les pays du tiers-monde où l’on souffre que les grandes œuvres soient toujours traduites tardivement. Dans quel isolement se trouvent parfois les intelligences les plus remarquables de ne pouvoir compter sur des traductions !

  • 4.

    Dans ce sens, Leibniz pensait qu’il était possible de construire une langue absolument univoque ; cette langue parfaite, que préfigure le langage informatique, fut d’abord accueillie par Wittgenstein, et plus tard écartée, quand il arriva à la conclusion qu’on ne serait jamais capable d’abolir la confusion et l’ambiguïté. Aussi étrange que cela paraisse, l’efficacité du langage ne se trouve pas dans sa littéralité.

  • 5.

    George Steiner, Après Babel, Paris, Albin Michel, 1998, chap. i.

  • 6.

    Octavio Paz, « Traducción : Literatura y Literalidad », Teorías de la traducción : antología de Textos, Cuenca, Ediciones de la universidad de Castilla-La Mancha, 1996, p. 510. Traduit en français par Claude Esteban dans La Nouvelle Revue française, août 1971, no 224.

  • 7.

    Une telle intraduisibilité des langues naît déjà de nos corps, car on écrit et on s’exprime avec eux, avec leurs impulsions motrices particulières et leurs propres rythmes respiratoires. La coïncidence n’a pas lieu parce que, comme Marcel Jousse l’affirmait, le mouvement est la base du discours. Voir M. Jousse, l’Anthropologie du geste, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2008.

  • 8.

    Je remercie vivement les précieux apports d’Ivonne Bordelois, dans Del silencio como porvenir (Buenos Aires, Libros del Zorzal, 2010), où elle décrit chacun de ces intraduisibles (p. 21 sq.).

  • 9.

    Peuple originaire de la Mésopotamie argentine, qui a la conviction qu’on enlève l’âme d’une personne au moment où on la prend en photo.

  • 10.

    Borges a profondément réfléchi sur ces indépassables de la traduction et il a remarqué, par exemple, l’impossibilité d’exprimer en anglais l’idée de está sentadita qui transmet non seulement l’image d’une fille assise, mais aussi abandonnée, et solita (toute seule). Dans l’un de ses textes, qui est peu connu, The Spanish Language in South America, a Literary Problem, publié à Londres en 1964, il présente ces difficultés dans le cadre d’un possible futur bilinguisme planétaire entre l’espagnol et l’anglais. On peut aussi le trouver dans ses articles publiés dans Revista Sur, no 338-339, « Las versiones homéricas » et « El oficio de traducir ».

  • 11.

    Un prix si élevé paraît aussi s’imposer dans le marché interne d’une langue : par exemple, dans les tournures propres à chaque endroit. L’espagnol parlé en Colombie emploie l’expression ¿ Me regalas ? (Tu me l’offres ?) pour demander quelque chose, ce qui produit des situations amusantes dans d’autres contextes où regalar signifie « donner quelque chose sans donner de l’argent en échange ». Contrairement à d’autres langues moins dispersées du point de vue géographique, l’espagnol a plusieurs centres d’irradiation, en Espagne et en Amérique, c’est pourquoi on a établi un accord sur un « espagnol neutre » qui doit être employé dans certains produits destinés à tous les hispanophones, comme les feuilletons.

  • 12.

    Le problème se présente alors pour Ricœur dans un binôme différent de celui de traduisible versus intraduisible : celui de fidélité versus trahison. Quand peut-on dire qu’une traduction est fidèle ? Et dans quels cas trahit-elle ce qui est dit dans une autre langue ?

  • 13.

    La communication n’est pas toujours possible, et on devrait, peut-être, en être heureux. Il est affreux d’imaginer un monde de pleine communication, sans marge pour l’interprétation ; ce serait probablement un monde avec moins d’humour.

  • 14.

    P. Ricœur, « Le paradigme de la traduction », Sur la traduction, op. cit., p. 37.

  • 15.

    Dans le Juste II, Ricœur établit un lien entre la quête de la juste distance et la vertu de l’hospitalité. « Avant toute formalisation, toute universalisation, tout traitement procédural, la quête de justice est celle d’une juste distance entre tous les humains […], je verrais volontiers dans la vertu d’hospitalité l’expression emblématique la plus approchée à cette culture de la juste distance […] », P. Ricœur, le Juste II, Paris, Éditions Esprit, 2001, p. 72-73.

  • 16.

    La traduction peut stimuler l’épanouissement de sa propre langue, mais elle peut aussi la restreindre en développant les cimetières de mots par ses censures, son besoin d’aseptisation et ses objectifs policiers. Voir Jorge Luis Borges, « Los traductores de las 1001 Noches », dans Revista Sur, no 338-339.

  • 17.

    Sigmund Freud, Deuil et mélancolie, Paris, Payot, 2011.

  • 18.

    Le terme latin hostis fait référence à cette résistance, car on pourrait le traduire en espagnol tantôt comme huésped (hôte), tantôt comme hostil y enemigo (hostile et ennemi). La langue grecque présente également cette ambiguïté, xenos signifie étranger, hôte, ami ou soldat mercenaire.

  • 19.

    Il est à noter que Borges commence ce récit par une épigraphe qui appartient à un livre qui s’appelle « le livre de tous les livres », The Anatomy of Melancholy. En général, les principaux écrivains se sont largement consacrés à la tâche théoriquement impossible de traduire. Même André Gide conseillait à tout écrivain de faire au moins une traduction dans sa vie et de passer par le drame de l’intraduisible.

  • 20.

    J. L. Borges, « La bibliothèque de Babel », Fictions, Paris, Gallimard, 2003, p. 76.

  • 21.

    Le paradoxe, qui a étonné Ricœur, de pouvoir traduire malgré la différence, n’a pas échappé à Borges : « Un nombre n de langages possibles se sert du même vocabulaire ; dans tel ou tel lexique, le symbole Bibliothèque recevra la définition correcte système universel et permanent de galeries hexagonales, mais Bibliothèque signifiera pain ou pyramide, ou toute autre chose, les sept mots de la définition ayant un autre sens. » Le lecteur est interrogé par un autre paradoxe qui, j’oserais dire, plairait à Ricœur : « Toi, qui me lis, es-tu sûr de comprendre mon langage ? », J. L. Borges, « La bibliothèque de Babel », art. cité, p. 80.

  • 22.

    Il est intéressant que la spirale soit la manière la plus courante de représenter la tour de Babel. Le célèbre tableau de Pieter Bruegel, la gravure faite par M. C. Escher en 1928 et divers dessins le confirment.

  • 23.

    Il y a d’autres formes d’hospitalité langagière, au-delà de la traduction, qui excéderaient notre travail, mais qui sont très intéressantes, par exemple, l’hospitalité littéraire. Les œuvres littéraires occupent une place centrale dans toute langue et incarnent des formes d’hospitalité où un texte est reçu comme un hôte invité par un autre. Il y a des pratiques textuelles hospitalières comme l’épigraphe, la citation, la référence, la mention et l’allusion. Ainsi, par exemple, « La bibliothèque de Babel » commence par l’épigraphe suivante : By this art you may contemplate the variation of the 23 letters… Borges ne le traduit pas par gentillesse, il confie au lecteur cette tâche d’hospitalité. Il y a aussi des formes d’inhospitalité littéraire, comme la parodie, où un texte noble devient un travestissement burlesque sous la plume d’un hôte malicieux.

  • 24.

    Le mot appartenance contient cette ambiguïté qui se manifeste par les prépositions qui l’accompagnent « à » et « de ». La proximité entre l’appartenance « à » et l’appartenance « de » paraît justifier le fait d’exiger la propriété et la violence première sur lesquelles l’État se soutient, quand, en fait, une nationalité marque plutôt « où » l’on appartient, plus que ce qui nous appartient.

  • 25.

    En ce qui concerne la temporalité caractéristique de l’hôte, il existe « la règle des trois jours », règle qui semble répandue sous forme de dicton dans de nombreuses cultures, chez les Arabes comme chez les Allemands, qui expliquent qu’au bout de trois jours « l’hôte, comme le poisson, commence à sentir ».

  • 26.

    Ricœur parcourt trois figures de l’hôte étranger qui résument l’histoire des pauvres en Occident. 1) L’étranger comme visiteur, le touriste, qui a le droit de visite et d’hospitalité universelle, auquel Kant fait référence dans Vers la paix perpétuelle : « Hospitalité y signifie le droit qu’a l’étranger, à son arrivée dans le territoire d’autrui, de ne pas y être traité en ennemi. » C’est lui le modèle de l’acte d’accueillir, l’hôte avec lequel on peut vivre pendant un temps. 2) L’étranger comme immigrant, le travailleur dans les pays industrialisés, dont la vie est plus marquée par les acteurs économiques et politiques que par lui-même. C’est le véritable exemple d’une identité négative, car dans l’imaginaire collectif on passe de l’étranger à l’immigrant, de l’immigrant à l’immigrant illégal et de l’immigrant illégal au marginal. C’est ainsi que l’axiome est véritablement comblé : j’aime les étrangers, mais « chez eux ». 3) Enfin, l’étranger comme réfugié, c’est-à-dire celui qui est admis sous le bénéfice du droit d’asile, du droit à la protection des populations persécutées. Voir P. Ricœur, « La condition d’étranger », Esprit, mars-avril 2006, p. 264-275.

  • 27.

    Voir Alain Montandon (sous la dir. de), le Livre de l’hospitalité. Accueil de l’étranger dans l’histoire et les cultures, Montrouge, Bayard, 2004, p. 10. On peut remarquer, sans aucun doute, d’autres sens d’intégration moins violents comme, par exemple, l’intégration − certes, difficile à atteindre − dans le mariage.

  • 28.

    Il est vrai que dans le mot latin hospitem, d’où vient « hôte », on trouve la racine indo-européenne pet ou pot, correspondant à l’idée de maître et de soi-même. « Despote » est le maître de maison, puis le signe de puissance. Le terme est issu de dem-pôtes, formé de l’élément dem, maison (en latin : domus), et de poti, chef d’un groupe, celui qui assure l’autorité (en latin potis : puissant). D’où le sens violent du mot « otage », qui est l’hôte retenu par le despote (maître de maison).

  • 29.

    Lorsqu’on demande la carte d’identité, les nom et prénom, le lieu de naissance, la profession et le but du voyage, on refuse l’hospitalité aux « sans papiers », pour n’inviter que ceux qui sont égaux (possesseurs de biens).

  • 30.

    Claude Raffestin, « Réinventer l’hospitalité », Communications, 1997, no 65, p. 166.

  • 31.

    Le verbe a donné non seulement hostis (ennemi) mais aussi hostimentum (compensation) et hostia, « qui était la victime destinée à compenser la colère des dieux ». Voir Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1992, p. 1744.

  • 32.

    Autant les traducteurs passent inaperçus, autant ils sont indispensables. Ils construisent la porte dorée par laquelle tout lecteur peut passer sans s’apercevoir parfois de l’existence de cette voie d’accès, qui devient visible, peut-être, lorsqu’elle nous empêche d’y entrer. Voilà une profession invisible sans laquelle on ne peut pas vivre.

  • 33.

    Voir P. Ricœur, « Défi et bonheur de la traduction », Sur la traduction, op. cit., p. 19.

  • 34.

    À l’opposé de la potestas du despote, l’auctoritas de l’accueillant-traducteur prend le sens du développement des capacités de l’hôte.

  • 35.

    P. Ricœur, « La condition d’étranger », art. cité, p. 274.

  • 36.

    L’exode et la dispersion comme mouvements opposés et en même temps fondateurs de l’hospitalité sont à l’origine même de l’histoire de Babel. Les hommes édifient la tour avec l’intention de « se faire un nom » (devenir célèbres), pour ne pas être dispersés sur toute la face de la terre. Qu’il s’agit ici d’un problème de fondement paraît être confirmé par le nom de la ziggourat d’Etemenanki, qui aurait été construite sur la tour abandonnée, comme « la demeure du ciel et de la terre ».

  • 37.

    Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, IIe partie.

  • 38.

    Voir P. Ricœur, « Étranger soi-même », Les Réseaux des parvis, 1999, no 46, point 3.