La traduction et les tensions de l’universel
Dans une conversation à Fès le 13 novembre 2024, Souleymane Bachir Diagne et Vincent Delecroix se demandent dans quelle mesure la traduction peut être le vecteur d’un universel. En effet, au contraire de l’illusion d’un langage universel transcendant les langues historiques, le passage d’une langue à l’autre et la circulation ininterrompue du sens proposent une dynamique qui, au lieu de réduire au même ou de le présupposer indûment, joue des différences et des écarts. La traduction fournit-elle ainsi le paradigme salutaire d’une autre idée de l’universel autant que son modèle de construction ?
Souleymane Bachir Diagne, dans De langue à langue, vous proposez de mettre l’hospitalité de la traduction à l’épreuve de la domination coloniale1. Comment peut-on passer de la violence à l’hospitalité de la traduction ?
Souleymane Bachir Diagne – Le fait que nous soyons à Fès me donne l’occasion, non seulement remercier ceux qui ont organisé cette rencontre et le public présent, mais également de dire combien je me réjouis de pouvoir, pour la première fois, avoir une conversation philosophique ici. J’ai l’habitude de dire qu’un Sénégalais se sent naturellement chez lui au Maroc ; j’ajouterai : le Saint-Louisien et le disciple de cheikh Ahmed Tijani que je suis se sent particulièrement chez lui à Fès.
Effectivement, il y a deux visages de la traduction. Aujourd’hui, dans ce qu’on appelle le « tournant décolonial », qui voit de la colonialité en toutes choses et dont maints ouvrages expriment une fureur décoloniale, on considère que la traduction est essentiellement violence, on rappelle que les langues ne sont pas égales : en effet, si on fait de la politique ou de la sociologie de la traduction, on voit tout de suite quelles sont les langues qui reçoivent le plus de traductions, et quelles sont les langues à partir desquelles on traduit le plus. Si on voulait mesurer les inégalités entre les langues, une telle mesure serait suffisante. Et, effectivement, en contexte colonial, la traduction est violence. Il y a aussi une forme de violence lorsque l’Europe expédie ses anthropologues dans le reste du monde et estime qu’elle est elle-même parvenue à une certaine transparence à soi, qui justifie qu’elle rende transparentes les autres cultures en les traduisant dans ses propres langues – pour sa consommation personnelle si je puis dire. Il y a donc une violence coloniale ou impériale de la traduction.
Mais regardons maintenant ce que fait la traduction, l’acte même du traducteur : que signifie mettre côte à côte deux langues et faire en sorte que l’une d’elle reçoive et accueille ce qui s’est pensé et créé dans l’autre langue ? Si vous opérez cette réduction phénoménologique de l’acte de traduire, vous quittez le champ de la politique, faite d’inégalités et de violences, pour entrer dans l’éthique de la traduction. Qu’advient-il alors dans la traduction ? C’est une négociation permanente et difficile. Le traducteur est celui qui rencontre toujours de l’intraduisible, parce que toutes les langues ont leurs manières singulières de relier leurs locuteurs au monde. Si je parle deux langues, je me rends compte des particularités de ma langue maternelle. Goethe dit que si vous ne connaissez qu’une langue, vous ne la connaissez pas : en effet, vous n’avez aucun point de vue décentré sur votre langue. La traduction célèbre la pluralité des langues, c’est-à-dire la richesse des différentes manières de dire le monde. C’est en cela que la traduction est éthique, c’est-à-dire respectueuse de la pluralité et de l’équivalence des langues singulières.
Aucune langue n’est naturellement porteuse de l’universel. Nous sommes sortis du conflit des langues de l’universel qui, par exemple, a été l’objet de ces fameux concours européens où se disputent l’allemand et le français. Il n’y a pas une langue universelle ou alors elles le sont toutes. Il faut partir de la manière dont le monde est tissé de la pluralité des langues. Comme le dit l’écrivain kényan Ngũgĩ wa Thiong’o, la langue des langues, c’est la traduction. La traduction est ce moment où les langues sont en contact et qui permet de comprendre que les cultures sont ouvertes les unes aux autres au lieu d’être simplement juxtaposées. Passer d’une langue à l’autre, c’est donc abandonner l’universel de surplomb d’une langue qui prétend être le logos personnifié, pour faire l’expérience de l’épaisseur que les langues nous opposent.
Vincent Delecroix – Paradoxalement, le problème de la traduction n’est peut-être pas celui de la singularité des langues. Je ne suis pas sûr qu’il y ait des intraduisibles, par exemple, au sens en tout cas om il n’y a pas à proprement parler d’inintelligible : la traduction procède modestement, pas à pas, par approximations. Sauf si elle présuppose un universel sémantique, une surlangue ou une langue originelle par exemple. Pendant longtemps, la traduction reposait sur ce présupposé, qui peut rester purement fonctionnel et opératoire (« faisons comme s’il y avait des significations communes… »). Mais, en soi, la multiplicité des idiomes et la circulation du sens ne posent pas de problèmes infranchissables. En revanche, il y a des problèmes quand on attend de la traduction la production de l’universel. Mais en avons-nous besoin ?
C’est tout le mérite du travail de Souleymane Bachir Diagne de partir d’un paradoxe. Car s’il y a bien un lieu où l’on ne peut pas trouver de l’universel, où en tout cas l’universel n’est pas donné, c’est bien celui de la langue. À la limite, il y a des langages universels ou à prétentions universelles, mais ils ne sont parlés par personne : il s’agit de langues formulaires, ou plutôt de langages formels. Partir des langues pour penser l’universel est donc sans doute la tâche la plus difficile qui soit. On aurait ainsi l’impression que pour parvenir à penser l’universel, il faudrait s’arracher de la langue particulière, et on peut même douter que les concepts qui y sont formulés et qui visent par définition une universalité y sont trop adhérents pour remplir cette visée pourtant nécessaire. Mais je ne suis pas sûr que ce mouvement soit bénéfique et que la traduction puisse produire ce type d’arrachement. Je crois même le contraire : c’est en s’enfonçant de plus en plus dans la singularité de la langue, en dissolvant un certain nombre de concepts universels dans la langue, que l’on peut parvenir à autre chose.
N’est-ce pas le mouvement d’universalisation visant à « faire humanité ensemble » qui vous tient à cœur ?
S. B. Diagne – En effet, je ne crois pas que la langue soit elle-même porteuse d’universel ni que la traduction produise de l’universel. Mais l’universel latéral, c’est-à-dire un universel de négociation, qui engage l’humanité dans sa totalité, peut se penser sur le modèle de la traduction. C’est ce que proposent des intellectuels comme Aimé Césaire qui évoque un universel « riche de tous les particuliers », mais également Alioune Diop, le fondateur de la revue et de la maison d’édition Présence africaine, qui considère qu’il faut « désoccidentaliser pour universaliser ». Alors que le substantif « universel » renvoie au fait que l’Europe a été porteuse d’un certain nombre de valeurs universelles qu’elle avait pour mission de transporter dans le reste du monde, le verbe « universaliser » renvoie plutôt à l’opération de négociation qui construit un horizon d’universalité à partir de l’expérience du pluriel du monde. De ce point de vue, l’humanité est le premier universel. À partir de l’humanité partagée, nous avons besoin d’universaliser ensemble.
S’il s’agissait de la production d’une langue universelle, personne en effet ne la parlerait – ou tout le monde la parlerait. C’est, par exemple, le langage mathématique. Si j’écris au tableau une équation du second degré, ax2 + bx + c = 0, même si je m’exprime en wolof, tout le monde comprend que je cherche à en calculer les racines. En revanche, le danois original de la pensée de Kierkegaard va me résister et j’en resterai au sentiment d’une singularité sans pouvoir la traverser. Là où il y a une universalité, c’est quand le Danois, l’Américain et moi-même essayons de produire une déclaration commune, comme la Déclaration universelle des droits de l’homme. Chacun arrive avec sa propre différence, ce qui implique la possibilité de rencontrer des intraduisibles : ainsi, l’arabe haqq signifie à la fois le droit et la vérité, ce qui est sans équivalence dans les autres langues. Mais la négociation elle-même va produire de l’universel. Qu’est-ce qui fait que la Déclaration de 1948 est universelle ? C’est le fait que l’humanité presque entière (même si l’Afrique n’est pas encore décolonisée à cette date) était engagée dans la production d’un même document à partir de leurs différences et de leurs différends. La négociation internationale, âpre et difficile, a permis la rédaction d’un texte universel. La traduction, comme négociation entre des singularités irréductibles, est le meilleur modèle de cette opération. Les mathématiques, au contraire, sont toujours déjà traduites.
V. Delecroix – Je suis entièrement d’accord pour abandonner l’universel fixe au profit d’une négociation. Mais il en existe plusieurs modèles. Soit on réfère la traduction à des présupposés métaphysiques (des signifiés immuables), qui sont fragiles et qui renvoie la traduction à ce que Marc de Launay appelle « un déménagement » (on fait passer des meubles d’une maison à une autre, avec un peu de casse éventuellement). On peut lui préférer un modèle de construction dialogique qui permet de se mettre d’accord sur des normes universelles, comme l’a fait le jeune Habermas. Mais il existe encore un troisième modèle pour lequel la notion même d’universel représente un obstacle à la circulation du sens : il ne s’agit plus d’un dialogue encadré par des procédures logiques et argumentatives, mais d’une conversation. Une conversation est purement latérale. Certes, il y a différents registres de langue, qui en font ressortir perpétuellement la singularité. Mais dans ce modèle surtout, le principe de circulation ne vise pas l’accès à un universel transcendant, ni même peut-être à le construire. Pourquoi a-t-on besoin de la traduction, en ce sens ? Pour des raisons politiques : parce qu’on a besoin de la paix et d’un dialogue entre les cultures. Or n’est-ce pas cette exigence d’universalisation qui constitue un obstacle épistémologique à la circulation indéfinie et à l’hospitalité des langues les unes pour les autres ? Le seul universel ici, c’est tout simplement celui de la traduction comme phénomène universel à partir du moment où, certes, elle est conçue comme hospitalité. Mais, contrairement à ce que l’on pense, cette traduction hospitalière n’est pas concernée par le problème ou le dilemme classique du même et de l’autre et de leur dialectique : réduction violente, insidieuse ou illusoire au même versus altérité irréductible des langues bloquant toute traduction réelle possible. La traduction, ce n’est ni le même ni l’autre, mais des singularités successives, entrelacées, mouvantes – y compris à l’intérieur d’une même langue. L’introduction et le jeu non-contradictoire de la différence suffit.
Ce modèle traductif peut-il s’étendre à la religion ? Spinoza écrit : « La vraie religion est gravée de la main de Dieu dans le cœur des hommes. »
S. B. Diagne – Spinoza se posait une question théologique : comment se fait-il que Moïse brise les tables de la loi, écrites de la main même de Dieu, qu’il venait de rapporter du mont Sinaï, en voyant les enfants d’Israël idolâtrer le veau d’or ? Spinoza répond que Moïse n’a pas brisé la parole de Dieu mais ce qui était devenu alors simple pierre. Ainsi, pour Spinoza, la parole de Dieu n’est vivante que lorsqu’elle est traduite dans le cœur des croyants. Dans la tradition musulmane, un hadîth affirme aussi : « Ni Ma Terre, ni Mon Ciel ne peuvent Me contenir, mais le cœur de Mon serviteur croyant Me contient. » On trouve donc dans les religions abrahamiques l’idée que le seul réceptacle de cette parole de Dieu, qui n’est pas de sons ni de lettres, c’est le cœur du croyant. J’appelle cela la traduction verticale, par opposition à la traduction horizontale – d’une langue à une autre – de la parole de Dieu, qui pose d’autres problèmes.
Vous vous souvenez peut-être de ce fou furieux, pasteur à Gainesville en Floride, qui, en 2010, voulait brûler des exemplaires du Coran : selon la loi américaine, il a le droit de faire son autodafé, même si de nombreuses personnes le priaient de ne pas le faire par peur des réactions que cela allait provoquer. Si l’on suit Spinoza, on peut le laisser brûler ce qu’il veut : ce n’est que du carton, du papier et de l’encre. Si l’on a suffisamment d’humour, la meilleure manière de répondre à ce pasteur, c’est de mettre à ses côtés quelques récitants du Coran et de l’inviter à les bruler eux aussi parce qu’ils savent le Coran par cœur. Le support matériel de la parole divine n’est rien face au cœur humain qui l’accueille. Comment l’infini de la parole de Dieu peut-il entrer dans le fini du cœur humain ? C’est le mystère de cette traduction verticale.
V. Delecroix – La traduction en religion pose deux types de problèmes. Le premier renvoie à ce que Walter Benjamin évoquait dans « La tâche du traducteur », à savoir ce présupposé théologique d’une langue originelle et commune à laquelle renverrait toute traduction. Je laisse cet aspect de côté. Mais le contexte de la remarque de Spinoza, c’est aussi le développement de l’idée de religion naturelle, d’un certain déisme même : une religion universelle parce qu’elle s’énoncerait dans un langage commun et, en réalité, idéal (celui des « lumières naturelles »). Ainsi, pour Spinoza, quiconque use de ses lumières naturelles est susceptible de parvenir à ces vérités universelles qui transcenderaient les idiomes respectifs des différentes traditions religieuses. Mais cette idée de religion naturelle n’est plus tenable, et le lien entre religion et langue est intrinsèque, impossible à défaire. Ce qui nous laisse notamment face au problème suivant : pourquoi la révélation se fait-elle dans une langue particulière ? Dans la mesure où la révélation adhère à une langue particulière, cela produit de la fragmentation et des conflits désastreux : telle était la préoccupation des Lumières et ce qui motivait leur critique de l’idée de révélation. Comme il n’est pas possible d’arracher la révélation à la langue dans laquelle elle se fait, il ne reste plus que la traduction. Cette traduction présente certes des limites quasiment insurmontables, de l’intraduisible métaphysique, mais elle fonctionne malgré tout, par tâtonnements, sans prétendre transcender les idiomes. Elle repose alors sur l’idée paradoxale que l’universel (les religions dites « universelles ») ne peut se formuler que dans des langues particulières et que cette formulation renforce (au lieu d’atténuer) leur particularisme.
Propos recueillis par Jonathan Chalier
- 1. Souleymane Bachir Diagne, De Langue à langue. L’hospitalité de la traduction [2022], Paris, Albin Michel, coll. « Espaces libres », 2024.