Une tragédie gréco-européenne


Malgré les apparences, la crise qui, depuis l’arrivée de Syriza au pouvoir, s’envenime tous les jours entre la Grèce et ses partenaires dans l’union monétaire européenne n’est pas principalement un conflit économique.

Un conflit économique ?

Certes, il est vrai que, d’une part, les États créanciers et leurs institutions (Banque centrale européenne, Commission européenne et Fonds monétaire international) continuent à soumettre tout programme d’aide à la Grèce aux conditions d’une austérité qui laisse peu d’espoir au pays de sortir de la récession sévère dans laquelle il est plongé depuis cinq ans et, par conséquent, de réduire le chômage terrifiant de sa population qui frôle aujourd’hui 30 % de l’ensemble des actifs et 60 % chez les jeunes. Et que, d’autre part, le gouvernement de Syriza considère la réduction d’un tiers de la colossale dette souveraine (312 milliards, 170 % de son Pib) de la Grèce comme une condition préalable à toute réforme économique du pays, menaçant même d’aller jusqu’à une rupture d’avec ses partenaires européens et une sortie de l’euro.

De l’avis de tout le monde, toutefois, si les deux parties se crispent sur ces revendications contradictoires, elles auront à assumer des conséquences économiques qui seraient beaucoup plus lourdes en pertes que celles que l’on peut prévoir à partir d’un compromis raisonnable. Et pourtant, à ce jour, les lignes ne bougent pas et chaque acteur campe immuablement sur ses positions.

Que penser de cet acharnement manifesté de part et d’autre à défendre exclusivement ses propres « intérêts » ou ses « idées économiques », de cette incapacité à tenir compte des arguments de l’autre au point d’assumer l’éventualité de perdre beaucoup plus d’argent que dans le cas où on les aurait entendus ? Pourquoi les partenaires européens de la Grèce semblent-ils prêts à perdre trois fois plus que les cent milliards réclamés par le gouvernement de Syriza ? Et pourquoi celui-ci se montre-t-il prêt à tout perdre, y compris le pays dans son ensemble, plutôt que de renoncer à cette restructuration tant désirée de sa dette ?

Pour comprendre ce dialogue de sourds et trouver un sens à ces crispations franchement absurdes d’un point de vue purement économique, il faut oser aller au-delà de la logique supposée froide de l’économie. Il faut chercher ce qui se cache derrière ce dialogue impossible et nous renvoie irrésistiblement à la logique chaude des affects passionnels qui circulent dans ce qui est connu comme problématique narcissique chez l’individu, d’un côté, comme problématique de l’identité et des valeurs communes au niveau collectif, de l’autre.

Problèmes identitaires

Le narcissisme désigne cette quantité (et qualité) d’amour-propre du sujet qui lui permet de continuer à s’aimer ou, du moins, à se supporter, en dépit des frustrations que lui fait subir la réalité. Et comme la réalité qui intéresse principalement le sujet est celle de l’autre, le narcissisme garantit la continuité du sujet face aux frustrations imposées par autrui, en le protégeant contre la haine de soi ou celle des autres. De la même manière, les valeurs collectives compensent les frustrations inhérentes au renoncement à la satisfaction des pulsions. Elles y parviennent en proposant au sujet des satisfactions substitutives qui l’aident à préserver son amour-propre par son adhésion à des significations imaginaires déterminant, sur un mode autoréférentiel, ce qui mérite d’être aimé/valorisé : être « citoyen », « entrepreneur », « nous qui proclamons les droits universels de l’homme » ou « les fondateurs d’une Europe unie et solidaire », etc.

Il est facile de comprendre cependant que, en période de crise, ni les individus ni les collectivités ou les États ne se montrent prêts à accepter facilement la frustration des autres ou les valeurs identificatoires étrangères. La régulation narcissique des affects se rompt, et les arguments ou les revendications venant de l’extérieur sonnent comme des persécutions ou des agressions, qu’il faut faire se taire ou éliminer. Le dialogue tend à devenir impossible et est remplacé par la force ou la violence. Toutes les conditions pour le dialogue de sourds que nous avons constaté entre la Grèce et ses créanciers sont alors réunies.

Une foule d’économistes de renom, de chefs d’État ou d’organisations internationales tiennent la dette grecque pour impossible à rembourser sans un allégement important. Il n’empêche : à ce jour, aucun eurogroupe, aucun sommet européen n’a pu ou voulu en parler et un silence de plomb pèse officiellement sur la question, comme s’il s’agissait d’un sujet tabou. Cela renvoie au second aspect important de la problématique narcissique, au lien étroit qui unit l’amour-propre à l’idéal et à l’idéalité. C’est ce qui fait que, plus on doute de soi-même en tant que sujet ou comme être collectif, plus on a du mal à supporter les critiques, et plus on sent le besoin de s’appuyer sur l’idéal et la perfection. Est-ce un hasard si le pays qui se refuse le plus à aborder le sujet d’une restructuration/réduction de la dette grecque est celui qui n’a jamais payé ses propres dettes extérieures1 dans leur intégralité ? Il ne s’agit pas bien sûr de faire le procès de l’Allemagne dans l’histoire, mais simplement de constater que pour les partenaires de la Grèce, l’Allemagne en tête, il est toujours impossible d’accepter qu’ils se soient trompés en 2012 (et en 2010). Et plus souvent ou gravement on s’est trompé dans le passé, plus on a recours au déni de la réalité, afin de sauvegarder justement l’idéal garantissant une continuité narcissique en crise.

Symétriquement, Syriza est arrivé au pouvoir dans le pays qui a le plus grand besoin de réformes au sein de l’Union européenne, avec comme seul projet concret dans ses bagages d’obtenir une restructuration de la dette – il est vrai écrasante – du pays à l’égard de cette Union ! Nous en voulons pour preuve le fait que pendant les cinq mois et demi où il a été au pouvoir, il n’a proposé aucune réforme digne de ce nom. En revanche, il s’est contenté de rejeter systématiquement celles qui ont été proposées par ses partenaires, sous le prétexte implicite mais évident que tout devait commencer par le redressement préalable du tort causé, à savoir l’allégement insuffisant de la dette effectué en 2012. On concentre ainsi, une fois de plus, toute son attention et toute son énergie sur les erreurs des autres, afin de ne pas se pencher sur les siennes. Et les démagogues sont toujours là, prêts à exploiter cette logique narcissique jusqu’au bout, jusqu’à la colère brute et muette.

Non héroïque, malentendus tragiques

C’est dans le même contexte que nous devons situer la décision de Tsipras d’introduire au milieu de ses négociations avec les partenaires de l’Union monétaire, un référendum qui prolongea le dialogue de sourds que nous avons décrit par un non colérique et « héroïque » (Tsipras) aux conditions austères dictées par ses créanciers à toute forme d’aide à venir. En quoi ce « non » référendaire fut-il héroïque, puisque de l’aveu même de son organisateur, il ne signifiait pas une volonté de sortir le pays de l’euro ? Il fut héroïque en ce sens qu’il a donné à la population grecque, pour une nouvelle fois, l’espace d’une nuit, l’illusion d’être elle-même irréprochable (« idéale ») et de devoir ses souffrances exclusivement à l’injustice des autres, aux mauvaises réformes imposées par les étrangers – et non à l’inconsistance de l’organisation de son propre pays. La réaction compréhensible que ce référendum a suscitée chez les partenaires de la Grèce, leur volonté désormais explicite et affichée de la pousser vers une sortie de la zone euro, semble renforcer encore le caractère héroïque en question et le rapproche du héros tragique. À cette différence près que celui-ci est souvent naïf ou innocent quant aux conséquences de ses actes.

Lors de la séance du 9 juillet 2015 au Parlement européen, Tsipras a suggéré lui-même, à la fin de ses réponses, la comparaison de son action avec celle du héros tragique. Voulant rassurer ses partenaires sur sa volonté sincère de trouver un compromis et une issue à la crise de son pays, il s’est référé explicitement à Antigone qui nous enseigne, selon lui, qu’au-dessus des lois des hommes, il y aurait quelque chose d’encore plus important : la justice humaine (!). Il s’agit évidemment d’un incontestable malentendu, que le recul des études classiques dans le monde ne saurait suffire seul à justifier.

Antigone perd en effet sa vie pour avoir offert une sépulture au cadavre de son frère, donné sur l’ordre du roi Créon en proie aux chiens et aux bêtes sauvages. Elle justifie sa désobéissance à la loi dictée par le roi en mettant en avant des lois non écrites concernant les hommages dus aux morts et aux dieux, dictées par des forces supérieures aux hommes. Outre son obéissance à des lois divines, nous devons ajouter aux motifs puissants de son action son besoin de satisfaire son amour pour son frère et ainsi son amour-propre. C’est d’ailleurs le reproche que lui adresse le chœur final de la pièce, de penser uniquement à ses propres raisons et arguments et de ne pas tenir compte de ceux de Créon. Reproche qui vaut d’ailleurs également pour ce dernier, dans la mesure où Créon pense aussi tout seul, sans jamais entendre les arguments d’Antigone, et finit par voir son fils Hémon se suicider à la vue du cadavre d’Antigone dont il est amoureux, puis son épouse se donner la mort après le décès de leur enfant.

Le malentendu (ou lapsus) de Tsipras qui remplace la justice divine par une justice humaine idéale peut alors être compris de deux manières.

La première, et la plus inquiétante, laisserait entendre qu’il se considère comme le seul à y avoir accès, ce qui lui donnerait le droit à continuer à agir contre les lois (trop humaines !) de ses partenaires européens et leur refus obstiné de restructurer de nouveau la dette de la Grèce. Le dialogue de sourds aurait de beaux jours devant lui, ainsi que l’héroïsme des référendums ou la conviction délirante, condamnée par la tragédie, de vouloir avoir raison tout seul – avec des conséquences catastrophiques prévisibles pour la Grèce.

La seconde acception signifierait que Tsipras admettrait que, au fond, il n’y a que des lois humaines et que celles qui sont votées par les Grecs ne sont pas en principe plus légitimes que les lois votées par leurs partenaires. Ce qui laisserait espérer une sortie possible de l’idéalité morbide du narcissisme dans laquelle il s’est enfermé depuis son arrivée au pouvoir, et le retour à une réalité humaine qui tienne compte des arguments des autres.

15 juillet 2015

  • 1.

    Entretien de Thomas Piketty au journal allemand Die Zeit paru le 26 juin 2015, traduit en français sur le site Slate.fr le 6 juillet 2015 (http://www.slate.fr/story/103989/piketty-allemagne-jamais-rembourse-dettes).