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Dans le même numéro

Un nationalisme de parade en Guadeloupe

février 2007

#Divers

En Guadeloupe, un discours identitaire prend une forme inédite depuis quelques années, moins indépendantiste mais parfois ouvertement xénophobe, en particulier vis-à-vis des migrants réfugiés d’Haïti. Cela traduit la difficulté à créer une identité politique guadeloupéenne qui dépasserait les tensions locales et apaiserait les relations à la métropole.

Ici on n’a jamais autant parlé de Guadeloupe, des Guadeloupéens, du « Pays Guadeloupe ». Le créole est à la radio, à la télé et même un peu à l’école. Le gwoka1 se déploie en toutes circonstances, un léwoz2 clôt la plupart des manifestations et rencontres, les affiches publicitaires y vont toutes de leur référence à gwada3. Et pourtant, en décembre 2003, quand la question d’une évolution institutionnelle de la Guadeloupe a été posée par référendum, les Guadeloupéens ont, dans leur grande majorité, répondu : non, à part les habitants des îles de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy (qui ont toujours été plus caribéennes américaines que françaises). Le référendum ne portait pas sur la question de l’indépendance nationale, mais pour beaucoup, répondre oui à un changement de statut dont les contours n’étaient pas clairement définis faisait craindre un abandon des départements d’outre-mer par la France. Le nationalisme triomphant partant à la conquête de l’Indépendance nationale était mort.

Dans le même temps que la revendication identitaire se banalise, la traduction politique de cette identité se fait improbable. La société guadeloupéenne porte, inscrite dans son corps, la marque de la violence qui la fonde : la violence de la traite, de l’esclavage et de la colonisation. Il a fallu du maître blanc européen et de l’esclave noir, du marchand et de sa marchandise, pour que se construise du lien social, un vivre ensemble. La société guadeloupéenne a été confrontée, dans la violence, dans la supériorité du Blanc et le mépris du Noir et de l’Indien, au processus de bricolage que suppose le métissage. Parce que c’est difficile, parce que c’est douloureux, en même temps qu’elle glorifie ce métissage, elle s’enferme souvent dans un désir de pureté. Alors, il faut sans arrêt faire le tri entre les vrais Guadeloupéens et les autres, il faut renvoyer les individus à leur appartenance d’origine (esclaves africains, Français, Indiens, Libanais, Juifs).

Cette difficulté d’articuler une identité culturelle et une identité politique, l’impossibilité de définir un combat nationaliste de séparation d’avec la « mère patrie » entraînent les rapports sociaux, les luttes sociales dans une alternative qui signe la difficulté d’acceptation de l’autre parce que, à chaque problème, à chaque conflit, il vient comme une nécessaire abrasion de l’autre pour ne pas affronter cet autre en dedans de nous. Il y a souvent une si mauvaise image de soi, un tel poids de honte, qu’à chaque conflit, dans l’intimité ou dans le public, il faut une parade : la reconnaissance de la dignité. Il s’agit de se battre pour affirmer qui est le maître de la situation et réclamer des marques de respect. Alors se met en place une fabrication de héros à la moindre rébellion et, quand on ne peut pas, ou plus, tenir cette posture, on se rabat sur une lamentation de victime.

La rengaine de Radio Contact

Il existe une radio, Radio Contact, qui est l’instrument de propagande du groupe politique Nofwap4 (« La Guadeloupe en action »). Son propos semble caricatural et n’est pas, au fond, d’une grande nouveauté. Son audience (plus de 40 000 personnes ont signé une pétition élaborée en janvier 2005, adressée aux plus hautes instances de la République française, contre l’immigration clandestine, la pression fiscale excessive et l’augmentation du chômage) demande cependant qu’on s’y intéresse.

Voici en substance le message diffusé par cette radio :

Karukéra5, oh Karukéra, oh Karukéra, qu’ont-ils fait de toi ?

La Guadeloupe est en danger, il faut sauver Karukéra. Immigration clandestine, chômage, impôts excessifs, corruption, prostitution, drogue, homosexualité, insécurité… Nous sommes au bord du gouffre. Tout cela est le fruit de la méchanceté6 des hommes politiques, le résultat de pratiques sataniques, du vodou, des gadèdzafè7. Ce beau pays, qui était si paisible, est menacé de toutes parts. La Guadeloupe est envahie par des étrangers caribéens et en premier lieu les Haïtiens souvent animés de mauvaises intentions, adeptes de pratiques sanguinaires. Les femmes étrangères viennent en Guadeloupe pour prendre les hommes guadeloupéens, les entraîner dans la débauche, les payer pour les amener à reconnaître des enfants qui ne sont pas les leurs et, si cela ne suffit pas, prendre possession de leur esprit par toutes sortes de maléfices. Les Guadeloupéens risquent de disparaître s’il n’y a pas un sursaut. On nous demande d’être solidaires, mais nous ne sommes pas responsables du malheur de ces gens parce que ce n’est pas nous qui les avons colonisés.

Nous, nous sommes guadeloupéens, nous ne sommes pas caribéens, nous sommes français. Nous ne sommes pas racistes ni xénophobes, nous sommes réalistes et nous avons la même position que les membres de notre gouvernement Messieurs de Villepin et Sarkozy. Comme eux, nous voulons une immigration choisie et non pas une armée de va-nu-pieds qui viennent nous envahir parce qu’ils sont jaloux de nous, eux qui se sont fourvoyés dans la voie de l’indépendance avec son cortège de misères. Ces étrangers viennent prendre le travail de nos enfants, ils viennent manger notre patrimoine, ils nous amènent toutes sortes de maladies. Pour arriver à leurs fins, ils ne reculent devant aucun procédé satanique, eux qui passent leur temps à mettre des pneus brûlés autour du cou de leurs ennemis.

La Guadeloupe est victime d’un complot orchestré par les élus, les intellectuels.

Il ne faut pas compter sur les élus qui sont dans leur monde de nantis. Ils ne connaissent rien des souffrances du petit peuple, jouent au casino, vendent de la drogue et se payent du bon temps avec l’argent des Guadeloupéens. Cet argent, ils l’obtiennent en nous faisant crouler sous les impôts. Ces élus veulent intégrer les Caribéens pour avoir des troupes puisque les Guadeloupéens les rejettent, comme ils l’ont montré en votant massivement non au référendum de décembre 2003. Ils ont besoin de cette troupe de gens habitués à être commandés et pour développer leur projet d’indépendance, il leur faut vider la Guadeloupe, se débarrasser des Guadeloupéens. Ils veulent en plus autoriser le mariage des homosexuels, contribuant ainsi à la baisse de la démographie du pays.

Les intellectuels sont complètement en dehors de la réalité et beaucoup profitent de l’émigration clandestine pour avoir des domestiques, des esclaves à leur service ; ils sont même, pour certains, au cœur de l’organisation de ce trafic de main-d’œuvre. À peine les gens débarqués des bateaux des trafiquants, des avocats se précipitent pour leur offrir leur service pour avoir des papiers.

Les Martiniquais dominent toute la vie économique de notre pays et c’est toujours la Martinique qui est choisie pour centraliser les services publics de l’État aux dépens de la Guadeloupe parce que les élus et le peuple martiniquais, contrairement à ce qui se passe dans notre pays, marchent main dans la main.

Nous ne sommes pas xénophobes, nous ne sommes pas racistes. Nous aimons tous les hommes. Comment pouvons-nous être dans la haine, nous qui vénérons Dieu à longueur de temps ? Il faut nous en remettre à la grâce de Dieu tout-puissant, il faut être en prière. La prière est la clé du matin et le verrou du soir… Radio Contact, par la voix d’Henri Yoyotte, messager de Dieu, est là pour indiquer le bon chemin, les bonnes démarches. Nous viendrons à bout de nos ennemis… Même si notre colère est légitime, il nous faut rester tranquille, tranquille, nofwap, ne nous laissons pas aller à des actes violents. Avec la prière, ce que nous ne pouvons pas faire, la colère de Dieu s’en chargera et l’Éternel n’a jamais perdu un combat. Tous les étrangers indésirables seront renvoyés chez eux, les politiciens véreux seront éliminés de la scène politique. Pour cela, il suffit d’envoyer à la représentation politique des vrais Guadeloupéens, des gens comme Octavie Losio et Henri Yoyotte… Alors pourra se réaliser une expertise, un inventaire, un état des lieux ; on pourra convoquer les états généraux de la Guadeloupe et obtenir de l’État français une remise à niveau pour prendre un nouveau départ. Nous pourrons alors intervenir pour que la Guadeloupe appartienne aux Guadeloupéens et soit heureuse, tranquille et prospère. Et le pays se retrouvera dans le temps rêvé d’avant où la Guadeloupe était authentique dans sa simplicité, sa frugalité, son respect du travail, de la famille, de la patrie…

Un nationalisme à l’ombre du drapeau français

Cette radio est souvent dénoncée pour sa xénophobie, son animateur est traité de gourou pour ses prédications religieuses enflammées. Mais son affirmation nationale sous protection, sa glorification de la Guadeloupe comme une grande famille sont rarement mises en cause. Aucune des manifestations publiques de ce groupe n’est relayée par les différents médias, alors qu’ils se ruent sur le moindre fait divers. Ce silence est présenté comme un boycott justifié par les positions xénophobes entendues sur cette radio. En réalité, il pourrait bien s’agir d’éviter d’avoir à argumenter sur le reste. Parce que, en fait, la recherche éperdue de pureté, le désir d’arrêter le temps dans une nostalgie des origines, un culte du patrimoine se mêlant à une obsession de l’ordre et de la sécurité sont dans l’air du temps de ce pays, à la mesure même de la difficulté d’imaginer et, à plus forte raison, de construire un autre dispositif politique.

Concernant l’immigration clandestine, les réclamations de la pétition de Radio Contact sont très claires : augmentation des moyens pour la surveillance des côtes, reconduction à la frontière des étrangers entrés clandestinement, fin de la « complaisance » des autorités dans la délivrance des titres de séjour. Beaucoup d’élus sont sur les mêmes positions et l’immigration a été le thème du premier congrès des élus de la Guadeloupe en avril 2005. Le président socialiste du conseil régional, Victorin Lurel, a même, dans sa grande générosité, proposé à l’État son aide pour l’achat d’une vedette destinée à la surveillance des côtes. Une des résolutions votée à l’unanimité par ce congrès a été la demande d’étendre à la Guadeloupe la mesure d’exception appliquée en Guyane et à Saint-Martin qui stipule que l’appel contre une décision d’expulsion n’est désormais plus suspensif comme il l’est sur le territoire de la France hexagonale. Cette demande a été exaucée puisque la loi sur l’immigration proposée par Nicolas Sarkozy, qui comporte cette mesure, a été votée.

La plainte sur l’envahissement de la Guadeloupe, les propos haineux à l’égard des Haïtiens ne sont pas l’apanage de Radio Contact. C’est le leitmotiv de bien des débats organisés par d’autres radios sur la question de l’immigration, où les auditeurs s’inquiètent régulièrement, au mépris de toute réalité, du poids que font peser sur les budgets du pays les avantages sociaux et les aides diverses accordés aux étrangers.

Très régulièrement se déverse une haine de cet étranger si semblable à soi par sa couleur et son histoire. À mesure qu’une citoyenneté guadeloupéenne se fait improbable, se développe une haine de soi qui trouve son exutoire dans la haine de l’autre. Tout se passe comme si cela contribuait au tissage du lien social difficile à construire autrement, avec le danger de déliaison que comporte une telle haine de soi.

Le discours de Radio Contact est un dévoilement du discours identitaire. Il ne peut y avoir que du même, du ressemblant, tout doit être transparent et il ne peut y avoir de doute et de contradiction. Sé kon sa nou yé ’ (« C’est ainsi que nous sommes ») : nous le proclamons parce que tout vacillement nous entraînerait dans la dépression. Nous nous revendiquons comme fils d’esclaves en minimisant tous les autres apports dans la constitution du peuple guadeloupéen, et nous pouvons voguer de commémoration en commémoration, de condamnation en condamnation, de demande de réparations en demande de réparations. Yo té pou nou sé (« Ils ont été pour que nous soyons »). Nous sommes par ce que nos ancêtres ont été, non pas par ce qu’ils ont pensé ou agi, ils étaient comme ça, c’est tout. Circulez, il n’y a rien à regarder de plus près.

Il est habituel, au lieu de critiquer et d’argumenter mot à mot, de renvoyer à son origine celui qui parle pour lui dire de se mêler de ses affaires, s’il est libanais à sa communauté de commerçants, s’il est « métro » à ses ancêtres négriers, s’il est juif à la politique de l’État d’Israël. Ainsi, en Martinique, une pétition de soutien à Raphaël Confiant, écrivain réputé avec Patrick Chamoiseau de la créolité, mis en cause à la suite de sa compréhension empathique de la visite de Dieudonné le 11 novembre dernier à la fête du Front national8, ravale toute la critique de cette empathie à un complot orchestré par « un quarteron de petits Blancs des dernières colonies françaises », sans autre argument…

Guadeloupéens et fiers de l’être à condition de rester dans le cadre de la République française. Là aussi, ce n’est pas le seul discours de Radio Contact. Pour les partis de droite, se réclamant de l’Ump et du soutien à Nicolas Sarkozy, ce n’est pas très étonnant. Mais les rapports avec l’État français sont aussi ambigus dans une organisation syndicale comme l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (Ugtg, syndicat créé en décembre 1973), qui se proclame en faveur de l’indépendance nationale. Cette organisation réclame sans arrêt le respect de la dignité guadeloupéenne, mais fait appel en même temps à l’arbitrage des représentants de l’État français pour dénouer le moindre conflit social. Par ailleurs, elle invoque la loi quand il s’agit de réclamer les droits qu’elle revendique, mais bafoue cette même loi quand il s’agit de régler des conflits entre individus au cours des luttes syndicales. Les méthodes de lutte passent souvent par l’imposition immédiate, à l’aide de moyens coercitifs (blocage de routes, cadenassage des entrées de l’entreprise), d’un mot d’ordre de grève à l’ensemble des travailleurs en faisant l’économie d’une discussion, dans la durée, du fond des questions en jeu. Par exemple, lors de la dernière grève (de juin à novembre 2006) au Chu de Pointe-à-Pitre menée par l’Union des travailleurs de la santé (Uts, section « santé » de l’Ugtg), il n’y a pas eu de débats sur le processus de la « nouvelle gouvernance » dans les hôpitaux et la menace qu’il fait peser sur le secteur public de la santé. Il a fallu rendre principalement responsable de la situation le directeur de l’hôpital en fonction, qui certes avait une idée disproportionnée de son importance, au risque de faire croire que la désignation d’une nouvelle direction pouvait complètement changer la face des choses.

L’accueil des pulsions identitaires passe de l’idée d’indépendance nationale à une défense du pays Guadeloupe et à des crispations communautaires. Dans le même temps, se manifeste en France la difficulté de la République à vivre sa diversité culturelle. S’ensuit un mouvement de balancier entre la litanie des repentances assorties de commémorations et le développement de positions racistes où les musulmans, les juifs, les nègres sont à tour de rôle pris à partie dans des insultes, des passages à l’acte. Les différents partis politiques, y compris le Front national, font la cour aux « minorités visibles ». Alors la concurrence entre tous les exterminés, tous les « génocidés », entre toutes les victimes de l’histoire, occupe souvent toute la place et empêche que se développe une réelle solidarité des « damnés de la terre ». On ne peut s’empêcher d’évoquer cette idée de Sigmund Freud sur le développement d’une pulsion de mort qui viendrait tout faire prendre en masse, procéder à une disqualification de la recherche de sens et aboutir, au bout du bout, à ce que rien ne change fondamentalement.

  • *.

    Pédopsychiatre.

  • 1.

    Musique traditionnelle composée de rythmes joués avec des tambours (ka), fabriqués à l’aide de tonneaux en bois (renfermant, au temps de l’esclavage comme par la suite, de la viande salée) et recouverts d’une peau de cabri. Au tambour est associé un thème lancé par un chanteur en solo et repris en chœur par l’assemblée des participants à la soirée, autour duquel le chanteur improvise.

  • 2.

    Terme désignant à la fois un des rythmes de base du gwoka et la soirée de fête au cours de laquelle cette musique est jouée. Ici, il s’agit de la soirée.

  • 3.

    Expression créée par les jeunes pour définir ce qui est authentiquement guadeloupéen.

  • 4.

    Imperturbable ou impassible, en créole.

  • 5.

    Nom amérindien de la Guadeloupe signifiant « île aux belles eaux ».

  • 6.

    À prendre ici dans le sens créole de recours à la pratique de la sorcellerie pour nuire à un autre.

  • 7.

    Devins, sorciers, féticheurs. Littéralement ceux qui regardent, qui s’occupent des (de vos) « affaires ».

  • 8.

    Voir Jacky Dahomay, « L’innommable Raphaël Confiant », Le Monde, 1er décembre 2006 et Jeanne Wiltord, « Raphaël Confiant et le nom nié », Libération, 12 décembre 2006.