Berlin ou la difficulté d'être capitale turque en Allemagne
Esprit – Comment peut-on décrire les différences des situations française et allemande en ce qui concerne la place des populations issues de l’immigration dans la société et plus spécifiquement dans l’espace urbain ?
Gilles Duhem – L’immigration turque allemande est une immigration récente qui date des années 1960 et n’est pas liée, comme en France, à un postcolonialisme ou une « ré-immigration » de type français. Cette immigration a en effet commencé en 1961 avec un accord mis en place entre la République fédérale d’Allemagne et la Turquie. L’objectif était d’importer de la main-d’œuvre pour les grandes entreprises allemandes (mines, automobile, chimie) alors en pleine expansion. Le but était uniquement économique, les questions politiques ou (post)coloniales ne jouaient aucun rôle.
Ce sont au départ des hommes et non des familles qui sont arrivés (voir l’ouvrage de Necla Kelek, la Fiancée importée qui vient d’une famille d’origine turque et où elle raconte son enfance en Allemagne). Le regroupement familial a commencé plus tard, à la fin des années 1960 et au début des années 1970.
Après 1961, l’enjeu pour Berlin (Ouest) était de maintenir le plus possible d’emplois et de tissu industriel, vitrine de l’Ouest. Cette industrie de chaînes de montage notamment (Siemens, Aeg, industrie automobile, etc.) était avant tout motivée par des raisons politiques et non stratégiques puisque l’État donnait des subventions directes aux entreprises pour qu’elles s’installent et produisent à Berlin.
La première génération d’ouvriers venus de Turquie était en majorité qualifiée, alors que ceux qui ont constitué la deuxième vague de migration l’étaient moins. Ils sont venus pour la plupart de villages d’Anatolie centrale et orientale. À Berlin, ils travaillaient principalement à la chaîne dans les grandes usines largement subventionnées. En parallèle est apparu tout un petit peuple de services à la personne, d’épiceries, de kiosques à journaux, etc. N’oublions pas qu’aujourd’hui, Berlin est la plus grande ville turque du monde en dehors de la Turquie !
Les migrants turcs se sont installés dans les quartiers délaissés par les Allemands, quartiers de marchands de sommeil, peu chers et souvent promis à la démolition car vétustes et souvent situés à proximité du mur de Berlin : Kreuzberg, Wedding, Neukölln, Schöneberg. Les anciennes Mietskasernen ouvrières (littéralement « casernes à loyer ») de l’époque impériale ont donc trouvé de nouveaux occupants désireux d’économiser le plus d’argent possible pour le renvoyer au pays et peu soucieux, dans un premier temps, de leur confort de vie à Berlin.
Comment les jeunes enfants turcs à Berlin vivent-ils leur scolarité ?
La scolarisation des enfants nés dans les familles turques à partir de la fin des années 1960 a donné lieu en Allemagne, et à Berlin en particulier, à des expérimentations pas toujours heureuses a posteriori. Pensant bien faire, l’État allemand a séparé pendant un certain temps les enfants turcs et les enfants allemands à l’école, faisant même venir de Turquie des maîtres d’école. L’idée était de préparer le mieux possible les enfants au retour en Turquie, les travailleurs turcs n’étant considérés que comme des Gastarbeiter, c’est-à-dire des travailleurs « invités ». On imagine aisément les conséquences sur le niveau scolaire des enfants soumis à ce régime… et qui sont finalement restés en Allemagne !
Entre autres facteurs, cette « ségrégation » a conduit au fait que l’ascenseur social (du fait de l’école allemande) dont auraient pu bénéficier tous ces enfants, les adultes et pères et mères de famille d’aujourd’hui et provenant de familles peu instruites, n’a pas bien fonctionné. Si certains s’en sont bien sortis et font aujourd’hui partie de la classe moyenne allemande, nombre d’entre eux sont restés « bloqués » à leur point de départ, dans les quartiers précités.
Archaïsme, tradition, patriarcat, télévision par satellite, rôle ambivalent et souvent communautariste du ministère des Cultes turque (Ditib) qui gère de nombreuses mosquées en Allemagne, laxisme et erreurs du système de protection social allemand qui a provoqué un total bouleversement des valeurs traditionnelles des familles (on touche de l’argent et on est logé « gratuitement » même si l’on ne travaille pas…), chômage massif à partir des années 1990 lorsque les subventions à l’industrie de Berlin-Ouest se sont taries sont les facteurs qui ont largement contribué à pérenniser le surplace que font nombre de ces familles, aujourd’hui en marge de la société berlinoise. Elles vivent en quasi-autarcie presque sans contact avec le monde extérieur. Une vraie « ville dans la ville ».
Dans les quartiers à forte densité de population d’origine turque, il n’est pas rare que ces enfants forment aujourd’hui 80 à 90 % d’une classe du primaire. Le problème n’est pas la densité de migrants en soi, ce que les médias ont souvent tendance à considérer comme le problème majeur, mais la densité d’enfants (d’origine turque ou d’ailleurs, ceci vaut pour nombre de familles allemandes habitant dans ces quartiers) provenant de familles au niveau d’instruction extrêmement bas. Dans certaines familles, les parents savent à peine lire et écrire ! Malgré l’opposition farouche des politiques de tous bords, qui défendent leur clientèle de classes moyennes allemandes, la solution ne pourra passer que par une meilleure répartition de ces enfants sur un beaucoup plus grand nombre d’établissements scolaires. La fin de la carte scolaire donc. Et surtout l’État se devra de donner des garanties solides, tangibles et mesurables du maintien de la qualité de l’enseignement à la classe moyenne si ces enfants sont répartis sur beaucoup plus d’écoles. Comme la classe moyenne n’a pas confiance en l’État, ce qui est le cas actuellement, de véritables batailles rangées se déroulent pour éviter d’envoyer son enfant dans « l’école des Turcs ». C’est le cas actuellement à la frontière entre Mitte (quartier « bobo » s’il en est) et son voisin Wedding où la densité d’enfants provenant de familles d’origine turque (et arabe) avec fort peu d’instruction avoisine les 95 % dans le primaire.
La situation de la population d’origine turque à Berlin a-t-elle évolué depuis 1990 ?
La réunification a totalement changé la donne. En l’espace de quelques années, l’industrie s’est beaucoup repliée à Berlin-Ouest car les subventions de l’État ont disparu. Le statut spécial de Berlin a fini d’exister avec la chute du Mur. Cela a conduit à la suppression massive d’emplois industriels dont beaucoup étaient peu qualifiés. On a assisté à une explosion du chômage dans la communauté turque, pas du tout préparée à ce revirement. Ce sont les personnes les moins qualifiées et leurs familles qui en font les frais.
La révolution informatique, la mondialisation, la télévision par satellite tout comme l’existence de liens linguistiques et de liens au pays très forts (notamment le phénomène massif des fiancées mais aussi des fiancés importés) ont abouti à un repli de la communauté turque berlinoise sur elle-même. En tant que non turc, il est très difficile de rencontrer ou d’avoir des amis turcs à Berlin. Au final, la majorité de la population d’origine turque à Berlin se compose encore aujourd’hui d’individus à faible niveau scolaire. Ceux qui s’en sortent font partie d’une élite. Ils sont minoritaires, quittent les quartiers stigmatisés et ne veulent plus rien savoir des « autres », restés en bas de l’échelle sociale. La solidarité intracommunautaire entre le « haut et le bas » est faible.
Globalement aujourd’hui, en 2009, peut-on dire que la communauté turque berlinoise est intégrée ?
La notion d’« intégration » est selon moi une notion souvent dénuée de sens. Je ne sais pas si moi-même, après vingt ans de vie en Allemagne, j’y suis « intégré ». C’est une question que je ne me pose même pas ! Éminemment journalistique, polémique et polarisante, la notion « d’intégration », pour peu qu’elle existe, se mesure beaucoup plus à l’aune du niveau scolaire et du savoir détenu par les individus. Est « intégré » celui qui « sait », qui connaît les mécanismes de fonctionnement de la société dans laquelle il se trouve et qui sait « tirer les ficelles » dont il a besoin. Et qu’on arrête de mélanger « intégration » et « discrimination ». La discrimination n’est pas l’apanage des migrants non « intégrés » qui subiraient seuls la « discrimination » ! Les mères célibataires, les personnes de couleur, les gays, les lesbiennes, les personnes plus âgées, les handicapés subissent aussi la discrimination. La plupart sont cependant « intégrés ».
Le nœud gordien de la question de « l’intégration » est naturellement la maîtrise de la langue du pays dans lequel on réside. La maîtrise parfaite, ce qui demande des efforts constants et beaucoup de discipline envers soi-même ! Or, les possibilités d’apprentissage de la langue « sur le tas » pour les personnes disposant d’un faible niveau d’instruction, et donc ne connaissant pas les mécanismes du phénomène d’apprentissage académique, ont quasiment tous disparu. Je citerai à nouveau la disparition des postes d’emplois peu qualifiés, « laboratoires de langues » efficaces pendant plusieurs décennies. Ce phénomène a empiré avec l’apparition de la télévision par satellite, une révolution copernicienne. Auparavant, la langue du pays dans lequel on résidait s’apprenait par osmose. Une femme au foyer, même quasi illettrée dans sa culture d’origine, pouvait, en regardant son feuilleton favori en allemand, acquérir des rudiments plus que solides de la langue germanique. Combien de femmes turques savent l’allemand grâce à Derrick ! Ceci vaut d’ailleurs pour tous les autres pays terres d’immigration. Cette option a complètement disparu aujourd’hui. La solution de facilité consistant à appuyer sur le bouton de sa « chaîne linguistique » gagne toujours. Je le constate aussi d’ailleurs chez de nombreux Français habitant Berlin. Les conséquences de la disparition de ces mécanismes simples permettant l’apprentissage de la langue sans passer par le truchement d’institutions spécialisées comme l’école seront, à terme, très graves. Ils cimentent des fractures irrémédiables entre des groupes de population qui partagent les mêmes lieux de vie, les mêmes espaces mais ne se comprennent plus. Peut-on comparer cette population turque allemande berlinoise avec des populations immigrées vivant en région parisienne ?
Non, en Allemagne, la notion de « ghetto » est plus floue car ségrégation sociale ne rime pas toujours avec ségrégation spatiale. Il existe certes des grands ensembles périphériques. Mais, pour de nombreuses raisons, et notamment les massives démolitions consécutives à la Seconde Guerre mondiale, on a pu construire de vastes parcs de logements sociaux au cœur des villes. Les populations migrantes habitent donc très souvent dans le centre-ville. Ceci encourage et facilite le brassage social, même s’il n’est que superficiel. C’est le cas à Berlin. La ségrégation allemande et berlinoise est avant tout aujourd’hui scolaire et non ethnique. En ne corrigeant pas l’écart de plus en plus grand entre les écoles où les parents disposent d’un niveau d’instruction et de scolarité plus élevé et les autres, l’État abandonne l’école et s’abandonne lui-même. Il va audevant de graves ennuis.
Qu’apporte aujourd’hui la communauté turque à la ville de Berlin ?
La population d’origine turque (120 000 personnes sur 3, 3 millions d’habitants) apporte une valeur ajoutée indéniable à la ville de Berlin en consommant, en payant des impôts, en créant de l’emploi, et grâce à son dynamisme démographique. Elle produit aussi une économie ethnique qui s’intègre par ailleurs totalement dans les circuits normaux de l’économie de la ville. Cependant, en raison du chômage, du très mauvais niveau scolaire de nombreux jeunes, des personnes âgées à faible retraite et de la pauvreté des ménages turcs peu qualifiés qui va s’amplifiant, la situation (surtout financière) de la communauté turque à Berlin devrait connaître des bouleversements structurels importants dans les années à venir. Et obliger le pouvoir politique à des ajustements politiques déchirants.