La tolérance sociale et les nouveaux Européens. Les leçons d'une association berlinoise
Les leçons d’une association berlinoise
Perdus dans un monde dont ils ne maîtrisent pas les codes, les réfugiés qui arrivent en Europe risquent la marginalisation, le rejet et le repli sur soi. L’exemple allemand de la tolérance sociale offre des modèles d’intégration.
Le flux migratoire Sud-Nord auquel l’Europe se trouve aujourd’hui confrontée marquera probablement une césure importante dans l’histoire du continent. Une fois surmontée l’urgence spectaculaire actuelle, tous les Européens, et surtout les responsables politiques, devront accepter quelques éléments assez simples.
Les « nouveaux Européens », en majorité des hommes qui, à plus de 70 %, ont moins de 30 ans, resteront durablement et feront vraisemblablement venir leur famille dans le cadre des regroupements familiaux. La majorité de ces réfugiés n’aura plus aucun intérêt à quitter l’Europe. Plusieurs millions de personnes aux origines, aux langues, aux cultures, aux niveaux de formation, aux us et coutumes divers vont ainsi s’installer dans des conditions plus ou moins chaotiques. La plupart de ceux dont la demande d’asile sera refusée resteront aussi ou reviendront. Les gouvernements européens n’auront pas les possibilités juridiques et techniques d’appliquer, à grande échelle, les procédures d’expulsion.
Les « nouveaux Européens » vont se répartir géographiquement en fonction des critères qui leur importent et des connaissances du continent, réelles ou fantasmées, dont ils disposent : proximités familiales, langue déjà maîtrisée (notamment l’anglais qu’environ 10 % d’entre eux parlent), possibilités d’emplois concrètes ou espérées, systèmes sociaux et droit d’asile plus ou moins généreux ou considérés comme tels, réputation de tel ou tel pays. Tout cela jouera un bien plus grand rôle dans leur distribution qu’une politique de quotas ou de barrières intracommunautaires qui, à long terme, ne donnera aucun résultat. À la frontière serbo-roumaine, les structures d’accueil sont presque vides. Les « nouveaux Européens » ne sont pas dénués de stratégies. L’internet leur permet d’avoir un niveau d’information inégalé par rapport aux flux migratoires du passé, de communiquer entre eux et de prendre rapidement des décisions rationnelles pour optimiser leur situation.
Les « nouveaux Européens » arrivent sur un continent vieillissant, démographiquement et économiquement essoufflé, divisé politiquement, frileux, incapable d’imposer l’intérêt général européen aux particularismes nationaux et comptant 17 millions de chômeurs. Ce chiffre permet à lui seul de comprendre l’ampleur du défi.
Les règles du jeu européen
Dans ces conditions, la transmission des règles du jeu de la société européenne devient fondamentale. Celles-ci sont souvent diamétralement opposées à la réalité sociale, familiale ou religieuse dans laquelle ont vécu jusqu’ici ces « nouveaux Européens ».
Ces règles du jeu renvoient à des éléments très divers comme les mécanismes de la démocratie et de la séparation des pouvoirs, la liberté de la presse et d’opinion, le faible niveau de corruption des institutions et des administrations, l’indépendance de la justice et de la presse, la neutralité religieuse de l’État, l’égalité et le rapport entre les sexes. J’ajouterai des conceptions différentes de la famille, de l’éducation et de l’enfant, de la sexualité et de la contraception, de l’individualisme et de la violence physique masculine, l’égalité de plus en plus forte devant la loi et dans la société entre la majorité hétérosexuelle de la population et les minorités sexuelles, la condamnation du racisme et de l’antisémitisme. Il faut enfin noter l’importance de l’espace public, accessible à tous les groupes de la population et dans lequel il est interdit, en France, de se masquer entièrement le visage. Ce ne sont que quelques éléments mais ils permettent de cerner, pour ces « nouveaux Européens » venant de Syrie, d’Albanie, du Kosovo (de ces trois pays proviennent par exemple plus de 50 % des réfugiés arrivés en Allemagne en 2015), mais aussi d’Afghanistan, d’Érythrée ou du Pakistan, le choc que représente l’installation en Europe. Ils vont être confrontés à des valeurs, des repères et des modes de pensée radicalement différents des leurs.
On comprend tout de suite combien de tolérance sociale et de tolérance tout court vont devoir être mises en pratique de toutes parts. Mais comment transmettre au mieux les éléments qui cimentent notre société et, a contrario, comment encourager la tolérance sociale des Européens confrontés à l’arrivée massive de femmes et surtout d’hommes si différents, souvent considérés comme menaçants ? Comment éviter les erreurs d’un passé encore récent qui ont rendu difficile l’intégration de groupes importants de populations dans la société européenne ? Je pense par exemple aux populations originaires d’Afrique du Nord ou d’Afrique noire en France, aux Turcs ou aux Palestiniens du Liban en Allemagne.
La tolérance sociale vise à faire cohabiter et coexister dans le même espace différentes populations dont les héritages historiques, sociaux, culturels et économiques sont très différents. Dans les rapports quotidiens, tensions et frictions sont fréquentes et très éprouvantes. Elles engendrent des ségrégations sociales et spatiales rapides et fortes. Le multiculturalisme et la tolérance sociale demandent beaucoup d’efforts, de compromis et de patience de toutes les parties en présence.
La tolérance sociale nécessite une intervention à petite échelle, à l’échelle du quartier, du lotissement, de la cité ou du village. Elle ne peut s’épanouir que si les zones de contact entre anciens et nouveaux résidents sont démultipliées à l’extrême et organisées dans la durée. Seule la répétition organisée du contact, et non le fruit du hasard, fait naître un sentiment d’appartenance, transmet les valeurs et permet à un nouveau « nous » d’émerger.
L’association Morus 14, située au numéro 14 de la rue Thomas-More (Morus en allemand) et que je dirige depuis plus de dix ans, est un petit moteur de tolérance sociale dans un grand ensemble de 6 000 habitants à Berlin. Elle s’inspire du « glocal », néologisme formé par l’urbaniste italien Alberto Magnaghi et signifiant action locale dans un environnement global, tout comme des travaux du sociologue allemand Hartmut Häußermann. Elle a développé une méthodologie fondée sur un ancrage socio-spatial et un engagement citoyen fort et structuré qui en fait un passeur de valeurs pour des familles et surtout des jeunes issus de la migration. Morus 14 a certainement beaucoup d’homologues en Europe. Face à l’enjeu qui se profile soudain dans son domaine de compétence – l’intégration par l’instruction et la transmission des valeurs de la société européenne grâce à l’animation d’un important réseau de bénévoles très impliqués –, exposer son mode d’action et d’intervention prend tout son sens. Mais quelques clefs de lecture du contexte de la réalité allemande me semblent d’abord nécessaires.
La tolérance sociale en Allemagne
L’Allemagne d’après 1945 a développé une culture politique très différente de celle de la France. On y recherche de manière permanente le consensus entre l’État, les partis politiques, les organisations syndicales et patronales et la société civile. La culture du compromis tout comme celle du dialogue permanent permettent de concilier plus facilement des antagonismes forts. L’épreuve mentale qui attend les « nouveaux Européens » est comparable à celle qu’ont vécue les habitants de l’ex-Rda au cours du processus de réunification. Les déclarations du ministre de l’Intérieur allemand au début du mois d’octobre vont dans ce sens. Il rend indissociables la « culture de la bienvenue » (Willkommenskultur) de la population allemande de la « culture de l’ouverture au monde dans lequel ils arrivent » (Ankommenskultur) attendue des migrants.
Bien que le pays ait accueilli plus de vingt millions de migrants depuis 1945, l’histoire de la migration est bien moins conflictuelle en Allemagne qu’en France1. La Loi fondamentale de 1948, après la guerre et la Shoa, est très généreuse en matière d’accueil de réfugiés politiques. Mais le pays est en train de remettre à plat ses critères de naturalisation et de débroussailler le statut des réfugiés et des étrangers pour permettre plus rapidement l’intégration mais aussi les expulsions. La situation insoluble de réfugiés en situation de permis de séjour précaire et exclus du monde du travail depuis des décennies a conduit à leur ghettoïsation. C’est notamment le cas pour nombre de réfugiés palestino-libanais des années 1980 qui sont surreprésentés dans les statistiques de la délinquance.
Le système scolaire allemand est plus souple que le système français. Il permet plus de passages entre différents niveaux scolaires et filières d’apprentissage. L’apprentissage n’est pas perçu comme une relégation mais comme une opportunité2. Ce système très pragmatique met beaucoup de jeunes issus de la migration sur les rails d’une formation concrète et d’un emploi.
L’économie allemande se porte plutôt bien avec actuellement le taux de chômage le plus bas depuis la chute du mur de Berlin en 1989. Le taux de chômage des jeunes est actuellement de 7 % contre 23 % en France. De plus, la balance commerciale allemande est excédentaire de 217 milliards d’euros en 2014. Elle finance grandement la paix sociale. La tolérance sociale est toujours plus facile quand il y a de l’emploi. L’Allemagne, ayant appris de l’histoire, refuse catégoriquement deux choses : l’inflation et le chômage de masse. Les politiques publiques penchent vers la création d’emplois précaires faiblement rémunérés ou l’emploi aidé plutôt que vers un chômage rémunéré sans aucune contrepartie à fournir par l’ayant droit.
L’Europe a été très étonnée de la vague de générosité et de solidarité envers les réfugiés outre-Rhin. Cette attitude se résume dans la formule pleine d’abnégation de la chancelière Merkel, devenue pour un instant une sorte de Mère Courage brechtienne faisant fi de sa cote de popularité : « Nous y arriverons » (Wir schaffen das). Le pays a accueilli des millions de personnes déplacées d’Europe orientale et centrale après la Seconde Guerre mondiale. Un grand nombre de familles allemandes, chassées des territoires de l’Est, ont été elles-mêmes réfugiées après 1945. Les plus âgés s’en souviennent et transmettent ce souvenir. Ils se revoient au bord des routes et dans les gares en ruine. On oublie un peu rapidement que les réfugiés de 1945 étaient quasiment tous germanophones, catholiques ou protestants… et que leur intégration a quand même pris plusieurs décennies. En 2014, 63 % des réfugiés arrivés en Allemagne étaient musulmans. Les premières dissonances (un imam qui refuse de serrer la main à une femme politique allemande, des batailles rangées dans plusieurs centres d’accueil entre musulmans et non-musulmans et surtout les incidents de la Saint-Sylvestre à Cologne) ont un peu refroidi l’enthousiasme naïf des commencements. Sur la question des migrants, la société allemande est aujourd’hui fortement divisée et polarisée.
Les mouvements xénophobes comme Pegida (littéralement : « les Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident »), concentrés à l’Est, reflètent surtout l’angoisse d’une partie économiquement fragile de la population qui voit menacé ce qu’elle a durement acquis en vingt-cinq ans de réunification. Ne négligeons pas non plus l’angoisse, plus diffuse mais bien réelle, des migrants de deuxième ou troisième génération qui ne voient pas d’un très bon œil les nouveaux arrivants avec lesquels il va falloir partager le marché du travail, les logements ou les prestations sociales. Mais Pegida ne doit pas déformer la réalité : la population allemande sait que le vieillissement et la faiblesse de la natalité rendent nécessaire l’accueil de populations plus jeunes. La tolérance sociale est aussi une nécessité économique. En 2015 sont arrivés un million de demandeurs d’asile, principalement du Moyen-Orient et des Balkans. Berlin à elle seule accueille 70 000 réfugiés cette année, la France environ 75 000 à 80 000.
La tolérance urbaine
Il existe aussi d’autres facteurs plus structurels qui encouragent la mixité socio-spatiale et donc la tolérance sociale en Allemagne. Je suis urbaniste de formation et prendrai donc trois exemples dans ce domaine.
En France, la construction des grands ensembles s’est faite presque exclusivement en périphérie des villes existantes. En Allemagne au contraire, la reconstruction suite aux destructions urbaines massives de la Seconde Guerre mondiale a permis d’édifier un parc de logement social important au cœur des villes et donc de favoriser la mixité. La ségrégation sociale ne s’y conjugue pas toujours (tout au moins pas encore !) avec une ségrégation spatiale.
Ensuite, le Code de l’urbanisme allemand permet aux communes de mieux préserver la mixité sociale dans des zones urbaines centrales sujettes à la gentrification. Le congé pour vente, fréquemment pratiqué en France, n’existe pas. Les opérations de marchands de biens sur le tissu ancien abritant des logements au loyer modeste sont beaucoup plus encadrées. Le régime des baux de logement à durée indéterminée est la règle, mais les impayés de loyers sont en contrepartie rapidement traités pour éviter procédures et expulsions (en dix ans, ils ont été divisés par deux). La progression des loyers est encadrée de manière consensuelle par les bailleurs et les représentants des associations de locataires. Ce système vise à protéger les ménages aux plus faibles revenus pour tenter de ne pas les exclure de zones urbaines centrales et convoitées et éviter ainsi la formation de ghettos périphériques.
Enfin, depuis la fin des années 1990, le gouvernement fédéral a compris qu’il fallait agir sur les territoires en déshérence touchés par la désindustrialisation massive à cette époque. Avec le soutien du Fonds européen de développement régional (Feder), il a lancé en 1999 le programme de la « Ville sociale » (die Soziale Stadt). L’idée nouvelle était d’articuler avec souplesse des outils et instruments traditionnels des politiques urbaines (réhabilitation, rénovation, construction) et de les coupler à la politique sociale3. L’approche privilégie la transversalité des problématiques et les acteurs locaux. Elle donne plus de pouvoir aux habitants pour faire émerger un « nous » commun, fondement de toute tolérance sociale.
Ces quelques points évoqués ici constituent un faisceau de pratiques et de démarches propres à l’Allemagne qui peuvent faciliter la tolérance sociale mais doivent s’accompagner d’une action fine et locale, inscrite dans la durée.
Un exemple de maîtrise d’œuvre de tolérance sociale à Berlin
Morus 14 est né en 2003 dans le cadre du programme de la Ville sociale pour gérer une maison de quartier inoccupée. En redynamisant ce lieu de sociabilité, les habitants souhaitaient revaloriser l’image de leur quartier stigmatisé par les médias. La première action a consisté à organiser un repas hebdomadaire de quartier qui existe encore aujourd’hui.
Très rapidement, il est apparu que l’augmentation du niveau d’instruction et de savoir-vivre de base des enfants et des jeunes était l’enjeu principal du quartier et deviendrait le cœur de l’activité de Morus 14. Plus de 90 % d’entre eux sont nés et ont grandi en Allemagne dans des familles d’origine turque ou palestino-libanaise au niveau d’instruction très faible, ancrées dans des structures patriarcales et religieuses traditionnelles. Elles sont souvent repliées sur leur famille et leur communauté. Le contact avec la société allemande multiculturelle hors de leur quartier est minime. Il est dominé par un contradictoire phénomène d’attirance pour la consommation et ses symboles et de répulsion pour tous les éléments n’entrant pas dans le schéma familial musulman traditionnel. La volonté de démarcation s’illustre par une intense pratique religieuse, authentique ou ostentatoire, par la fréquentation quasi exclusive de commerces de proximité ethniques et de certains réseaux sociaux, par le mépris envers les jeunes non musulmans tout comme par un antisémitisme et une homophobie omniprésents. Pour beaucoup, l’islam n’est qu’une sorte de mode d’emploi pour se donner une conduite et une identité dans une société occidentale individualiste, complexe, contradictoire et très concurrentielle. Avec l’islam, on règle tout : les rapports hommes-femmes, la vie quotidienne, l’altérité, le travail, la sexualité4.
Les acteurs traditionnels du brassage social et de la construction identitaire qu’étaient autrefois l’armée, la grande industrie, les syndicats, les partis (surtout les partis de gauche), les religions (sauf l’islam, ce qui le rend attractif pour de nombreuses personnes) influent de moins en moins sur le développement d’une appartenance communautaire et sur l’apprentissage des codes du « vivre-ensemble ». Que faire alors pour permettre aux jeunes de développer une personnalité individuelle, de trouver leur voie dans la société européenne et pour éviter leur dérive vers des radicalisations religieuses sectaires ? Comment accroître la tolérance de la société à leur égard mais aussi leur propre tolérance face à la société multiculturelle, multiethnique, multireligieuse ou athée au sein de laquelle ils vivent ?
Morus 14 est une plate-forme d’engagement citoyen qui ouvre aux jeunes une porte sur l’Allemagne. Elle s’appuie sur une particularité historique. Le protestantisme et surtout le piétisme, mouvement religieux à l’origine du philanthropisme allemand, ont permis l’éclosion précoce de ce que nous nommons aujourd’hui engagement citoyen. Plus de 23 millions d’Allemands sur une population de 80 millions s’engagent ainsi. Des bénévoles travaillent régulièrement avec les jeunes dans nos locaux au moins une heure et demie par semaine, parfois depuis des années5. Ils soutiennent leur parcours scolaire mais surtout leur enseignent les codes sociaux de base régissant la société allemande : ponctualité, fiabilité, valeur de l’effort individuel et de la communication avec le monde extérieur.
La diversité des profils des bénévoles permet d’élargir l’horizon des jeunes et de susciter des dynamiques d’échange. Ces derniers rencontrent et tissent des liens d’amitié avec des personnes aux modes de vie ou aux valeurs diamétralement opposées à celles de leur famille : mères célibataires, athées, homosexuels et transsexuels, juifs, policiers, étrangers non musulmans, etc. Si ces relations d’amitié doivent contribuer à augmenter leur tolérance sociale, les bénévoles/mentors mettent quant à eux leurs réseaux à la disposition des jeunes pour les aider à trouver un stage ou une place d’apprentissage. Ils encouragent ainsi une potentielle ascension sociale en accompagnant le cercle vertueux de l’insertion. Un bel exemple de réciprocité où toutes les parties sont gagnantes.
Morus 14 propose en outre aux jeunes du quartier et à leur famille d’autres activités qui encouragent le contact entre des personnes très différentes. Deux randonnées à vélo par an sont encadrées par des commissaires de police que les adolescents apprennent ainsi à connaître dans un autre rôle. Dans le projet « Shalom Rollberg », lancé il y a presque trois ans, des juifs berlinois venus du monde entier et mobilisés par une volonté forte d’engagement citoyen pratiquent l’anglais, les arts plastiques, le sport, la musique ou le stylisme avec des jeunes en grande majorité musulmans et issus de familles palestino-libanaises au sein desquelles l’antisémitisme est très présent. Quand on a appris à se connaître et à s’apprécier en travaillant ensemble, on aura plus naturellement tendance à se respecter.
Dans ce genre de projet, la difficulté consiste à arriver à toucher le public cible. L’ancrage socio-spatial de Morus 14 permet le bouche-à-oreille et donc la communication. La confiance des parents envers l’association assure le succès. Ils ont confiance car ils savent que les bénévoles veulent que les enfants progressent. Ils sentent que Morus 14 est une structure stable et transparente qui soutient, sans le juger, leur travail éducatif et renforce l’autorité des mères, qui, même mariées, sont presque toutes de fait des mères célibataires, les pères étant la plupart du temps absents. Des amitiés improbables se tissent au cours du temps. Ainsi, un professeur de philosophie homosexuel, qui s’engage avec beaucoup d’énergie pour améliorer la carrière scolaire de deux des fils d’une famille chiite très religieuse originaire du Sud Liban, est régulièrement invité à un brunch, sous un portrait géant de l’ayatollah Khomeiny.
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L’effet de levier de ce travail d’instruction, de prévention et de tolérance indispensables à l’intégration dans la société allemande est considérable, même s’il est difficilement quantifiable6.
Il serait dommage de ne pas utiliser et reproduire une expérience comme celle de Morus 14 pour faire face au défi que va représenter, une fois dissipée l’euphorie des commencements, l’intégration de plusieurs millions de « nouveaux Européens ». Sortir des logiques sectorielles pour entrer dans des logiques résolument transversales et locales et accepter une fois pour toutes de financer durablement les coûts de structure et surtout le personnel de ces lieux de bonnes pratiques par un panachage stable de fonds publics et privés permettrait de gagner beaucoup de temps, d’économiser argent et énergie et d’augmenter sensiblement le rendement de ces acteurs de l’intégration.
Il existe certainement en Europe beaucoup de structures comme Morus 14 qui vivent mal ou végètent car le pouvoir politique et le monde de l’entreprise ne les ont pas découvertes ou ne comprennent pas vraiment le bénéfice qu’ils peuvent en tirer. Les acteurs locaux et les décideurs politiques seraient bien avisés de les recenser rapidement, d’en devenir les lobbyistes actifs et d’associer les acteurs économiques privés locaux à leur croissance et à leur financement. L’enjeu est aujourd’hui de taille ; il y a urgence.
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Gilles Duhem est urbaniste et diplômé de Sciences Po. Il vit à Berlin depuis 1989. Cet article reprend certains éléments d’une contribution au « 5 à 7 du club Ville aménagement » du 13 mai 2015 (www.club-ville-amenagement.org).
- 1.
L’Allemagne n’a pas été confrontée aux traumatismes des guerres de décolonisation. 14 % de la population étrangère y est originaire de Turquie (migration économique), 8 % de l’ex-Urss et 7 % de Pologne.
- 2.
En France, 420 000 contrats d’apprentissage environ sont conclus par an, tandis qu’en Allemagne on atteint les 1 400 000 contrats.
- 3.
Six cent soixante quartiers dans 390 villes ont fait partie ou font encore partie du programme de la Ville sociale depuis 1999. L’État fédéral y consacre annuellement entre 250 et 300 millions d’euros.
- 4.
Dans Der Islam braucht eine sexuelle Revolution (« L’islam doit faire sa révolution sexuelle »), Berlin, Ullstein Verlag, 2009, Seyran Ates montre de manière exemplaire que le faux débat sur la religion empêche celui, beaucoup plus important, sur l’autodétermination personnelle, religieuse et sexuelle des individus musulmans.
- 5.
Morus 14 compte 220 membres, aussi bien résidents du quartier que personnes extérieures. Plus de 100 bénévoles s’y engagent pour soutenir régulièrement 110 à 115 enfants et jeunes, souvent depuis des années. Morus 14 emploie entre 5 et 6 personnes à l’aide de contrats aidés et de nombreux stagiaires du monde entier.
- 6.
Le rapport entre les résultats obtenus et le coût d’une telle organisation est spectaculaire. Il serait absolument impossible de payer les centaines d’heures que les bénévoles investissent par an dans chaque jeune. Même si Morus 14 ne réussissait qu’à éviter une seule carrière criminelle, le coût de celle-ci est tel pour le contribuable (police, justice, prison, etc.) qu’il correspond au budget de l’association pour plusieurs années. Cependant, le bénévolat n’est pas gratuit. Une étude allemande a montré que l’équipe formée par un bénévole et un ou deux jeunes coûte en moyenne 1 000 euros par an en organisation et frais de structure. Si les coûts nécessaires à son encadrement ne sont pas couverts, le bénévolat ne se développe pas. Pour donner un ordre de grandeur, le réseau d’aide scolaire de Morus 14 coûte entre 120 000 et 150 000 euros par an.