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Nouvelles perceptions du corps

décembre 2014

#Divers

Repère

Nouvelles perceptions du corps

Après avoir exploré le corps sous toutes ses coutures, Georges Vigarello propose, dans son dernier ouvrage, une plongée à l’intérieur de l’enveloppe corporelle et dissèque la manière dont les sociétés ont verbalisé l’intime, caisse de résonance des mœurs et de l’érudition d’une époque mais qui recèle aussi ses propres mystères.

L’historien pose l’enjeu dès le départ : nommer les perceptions internes du corps témoigne de l’évolution des savoirs et des savoir-faire dans les champs de la philosophie, de l’éthique, de la médecine, plus tardivement de la psychanalyse et de la psychologie, ou de bien d’autres sciences. La force de l’ouvrage est de rappeler les faits (les découvertes scientifiques) mais aussi de rendre compte des discours. C’est donc ce « sixième sens interne » (en sus des cinq sens externes, voir p. 23 et suivantes) que le livre raconte en même temps qu’il cherche à comprendre une préoccupation pour l’insaisissable du corps qui a tantôt fasciné, tantôt effrayé.

Le je(u) de l’introspection

Après les pages consacrées à l’âge classique (les chapitres i et ii), l’auteur se concentre sur les pratiques et les discours des xviiie, xixe et xxe siècles, passant par « L’être » (première partie), « Le savoir » (deuxième partie) et « Le faire » (troisième partie). Le Sentiment de soi commence en effet avec la philosophie des Lumières. Au xviiie siècle émerge une « sensibilité nouvellement désignée » (p. 55 et suivantes), un ailleurs hors de la dualité classique entre le corps et l’esprit, permettant à l’individu de se sentir « exister », que l’Encyclopédie tente de théoriser pour la première fois. Tout au long du livre, philosophes, romanciers, médecins ou psychanalystes prennent la parole et relatent des observations, venues de leur propre corps, entendues d’un patient ou encore prêtées à un personnage de fiction. Autant de témoignages de l’intime, autant d’instantanés perceptifs de la douleur, du plaisir, de l’effort, ou de la peur. L’auteur mène son enquête par la lecture de traités médicaux, d’ouvrages philosophiques, mais c’est aussi à travers les arts qu’il tente de saisir les modulations de la perception du corps.

Les détours de Georges Vigarello par la littérature et la poésie sont d’ailleurs les plus frappants. Ils révèlent un monde perceptif de plus en plus précis ; Balzac, Flaubert, George Sand, Baudelaire, entre autres, se prêtent volontiers au jeu de l’introspection ou de l’observation, plongeant dans les entrailles intimes de leurs contemporains. Voir au-delà des frontières visibles du corps conduit même à redessiner les confins de la littérature. La naissance du journal intime comme genre littéraire accompagne ainsi, au xixe siècle, l’évolution des savoirs sur le corps, manifestation d’un « je sens donc je suis » (p. 118) :

L’observation de soi est devenue centrale, tatillonne, prolongée avec constance, passionnée « d’intériorité ».

(p. 121)

L’auteur explore également les perceptions du corps dans les arts de la scène, à travers le cas du théâtre au xviiie siècle avec le Paradoxe sur le comédien de Diderot, celui des gymnastiques rythmiques (notamment le delsartisme) qui fleurissent à la fin du xixe siècle, et, enfin, celui de la danse moderne au début du xxe siècle. La danse moderne est d’ailleurs un bon exemple des tensions entre les discours qui façonnent les corps et ce corps intérieur qui bouscule ces conceptions qui ne le définissent que pour mieux le contenir. Dans les années 1900, influencée par les pionnières féministes et notamment par Geneviève Stebbins1, la danse libre d’Isadora Duncan, à l’écoute des sensations internes du corps, contribue à libérer le corps de la femme de l’emprise du corset. Ainsi vont, main dans la main, mouvements sociaux et mouvements internes du corps.

Écouter son corps

L’autre ensemble de témoins du livre vient du champ médical. Si la perception du corps ne vaut pas connaissance anatomique, Georges Vigarello rappelle que verbaliser la sensation a permis des découvertes dans les domaines de l’anatomie fonctionnelle, de la physiologie, du traitement de pathologies ou de la chirurgie. En effet, la douleur et ses abîmes sont l’un des grands sujets du livre. C’est grâce à la perception et la capacité des patients à exprimer la douleur que les premières anesthésies sont pratiquées au xixe siècle et l’on constate que ces explorations commencées il y a deux cents ans sont loin d’être achevées. On peut ainsi sourire en lisant les pages consacrées à l’hypnose (p. 89-94). Cette méthode, dont le fonctionnement physiologique est alors très mystérieux, précède l’anesthésie et se pratique en marge du milieu médical. Dans les années 1770-1780, elle permet à des patients de se « détacher » de la perception de leur corps souffrant. Aujourd’hui l’hypnose, et plus généralement les seuils de la conscience, sont explorés dans le traitement de la douleur, voire en substitution de l’anesthésie.

De même, l’injonction du « bien être », rappelée dès l’introduction de l’ouvrage, a engendré un intérêt grandissant pour l’écoute de son corps au cours du xxe siècle. Incontournables aujourd’hui, les pratiques somatiques, le yoga, entre autres techniques de méditation ou de relaxation, sont avant tout des moyens pour accéder à et savoir nommer son for intérieur et, par extension, se définir comme personne. Ce débat animait déjà la société de la fin du xixe siècle avec les débuts de la psychologie et de la somatisation :

[…] le changement de la perception de son propre corps provoque le changement de la perception de sa propre personne.

(p. 169)

C’est d’ailleurs dans ce contexte qu’émerge la psychanalyse, prolongeant les limites de la perception du corps dans l’inconscient, autre lieu de l’intime.

La dernière partie du livre nous montre à quel point chaque nouvelle sphère de connaissance ou d’expérimentation, de la psychanalyse à la neurophysiologie, porte son lot de nouvelles perceptions du corps. Plus on sait, plus on sent, pourrait-on dire à la lecture de l’ouvrage de Georges Vigarello. Mais les sociétés modernes puis postmodernes conduisent aussi à une saturation des sens, des « avalanches sensorielles » (p. 195) engendrées notamment par l’accélération et l’urbanisation de la société depuis la fin du xixe siècle. Plus on fait, moins on sent ? À travers un monde qui s’accélère, nous percevons l’accélération des corps. Dans les années 1920, la course aux records physiques est lancée ; sentir, oui, mais pour agir et se transformer. Dans le sport, c’est le début du « dépassement de soi2 », qui place la perception au service de l’action.

Si sentir est à la portée de tous, dire la sensation est tout autre chose, tant, malgré toutes les découvertes présentées dans l’ouvrage, la perception du corps nous échappe. C’est là l’histoire paradoxale du Sentiment de soi : elle se raconte à partir du moment où le sensible devient intelligible, et pourtant, il demeure quelque chose des sens que nous ne parvenons pas à saisir.

Agathe Dumont

À propos de…

• Georges Vigarello, le Sentiment de soi. Histoire de la perception du corps, Paris, Le Seuil, 2014, 312 p., 21 €

Librairie

Gabriel Martinez-Gros, Brève histoire des empires. Comment ils surgissent, comment ils s’effondrent, Paris, Le Seuil, 2014, 224 p., 19 €

Y a-t-il un sens aujourd’hui à écrire une « histoire universelle » ? Quelle pertinence peut avoir de nos jours une philosophie de l’histoire ? Est-il possible de rendre signifiante l’histoire humaine de manière globale ? C’est là la démarche de Gabriel Martinez-Gros dans cet ouvrage particulièrement clair et synthétique : écrire une histoire politique du monde au travers de la théorie du pouvoir d’Ibn Khaldoun3. Il s’agit donc d’aborder en surplomb le devenir des différents empires qui ont existé dans le monde, de l’Empire romain à l’Empire mandchou en Chine, tout en précisant les cas auxquels cette théorie ne s’applique pas : l’Europe et le monde contemporain y font exception. Exception limitée toutefois puisque, dans les récents soubresauts de notre histoire, l’auteur voit un retour à la logique des empires.

Cette reconstruction part d’une intuition fondatrice d’Ibn Khaldoun : l’État (dawla) ne se définit pas par le monopole de la violence légitime mais plutôt par la perception de l’impôt. C’est un groupe qui, grâce à son esprit de corps (asabiya), à la solidarité qui l’unit, parvient à dominer un territoire densément peuplé dont il tire des revenus qu’il centralise ensuite dans une capitale. Les impôts entraînent une division du travail et un progrès technique, donc sont un facteur de croissance économique. Mais ils ne peuvent être tirés que d’une population sans défense. La pacification des masses et l’expulsion de la violence sont consubstantielles aux empires. Comment concilier cette pacification avec la défense et la sécurité ? En cherchant en dehors de l’empire des forces pour exercer les fonctions de violence à l’intérieur.

En effet, l’empire concentre sa domination sur le monde sédentarisé, dont il peut tirer des impôts conséquents, et laisse hors de son autorité les espaces sauvages. Ces derniers demeurent dans des logiques de violence solidaire : on peut donc en tirer les forces armées nécessaires à la défense de l’empire. L’origine étrangère des soldats les distingue de la population et garantit la dureté de leurs mœurs. Reste que ce désarmement rend l’empire vulnérable à la source même dont il tire ses soldats. Des « barbares » et des forces tribales à l’asabiya intacte peuvent s’unir et attaquer l’empire, en particulier dans un moment de déclin de sa force productive. La caractéristique principale de l’empire est donc la division qu’il opère entre sédentaires productifs pacifiques et forces tribales militaires.

Les premiers grands empires sont les Empires romain et chinois ; leur essor se fonde sur la domination de territoires productifs. L’Empire romain se construit par la combinaison des réserves de violence de la Méditerranée occidentale et des bassins productifs orientaux. En Chine, à la fin du IIIe siècle, les Han unifient le pays et procèdent au désarmement des masses, mais ont recours aux Turcs pour leur défense. Cette période d’expansion impériale est suivie d’une « éclipse » due au déclin de l’appareil productif et à des épidémies, la peste en particulier. L’adoption par les masses sédentaires des empires d’idéologies non violentes (le christianisme, le bouddhisme) reflète leur rejet de la violence.

Par la suite, l’asabiya arabe, de nature tribale, prend le contrôle des territoires productifs de l’Empire byzantin et constitue notamment l’Empire abbasside. Cet empire fait appel dès le ixe siècle à des forces militaires étrangères pour ses conquêtes : turcs seldjoukides en Asie centrale et Berbères pour l’Espagne. Entre le xiiie et le xve siècle, la double occurrence de la peste et des invasions barbares affaiblit durablement l’assise démographique sur laquelle s’appuient les empires. En Chine, le « miracle » de la dynastie Song, qu’accompagne l’épuisement de la force guerrière turque, prend fin avec la conquête des Mongols de Genghis Khan. Du côté de l’Islam, Tamerlan, chef turc converti, conquiert un empire qui s’étend de l’Anatolie et de l’Ukraine à Delhi. Le principal empire islamique entre le xvie et le xviie sera l’Empire moghol, constitué par les forces afghanes, turques, persanes et hindoues d’Akbar, turco-mongol issu de la dynastie de Tamerlan. La concentration de richesses et l’urbanisation élevée à laquelle il aboutit participent à son inscription dans la logique impériale. La Chine, elle, est dominée par les Mandchous, qui tout en devenant les défenseurs de la culture chinoise, se considèrent et vivent comme des barbares pour mieux préserver leur ethos guerrier, poussant jusqu’au bout la séparation entre production et violence.

Pour autant, l’expulsion de la violence n’est pas un phénomène universel. L’Europe médiévale et moderne n’entre pas dans ce schéma : la prospérité et la civilisation y naissent sans perception centralisée de l’impôt ni séparation des fonctions productives et militaires. Ensuite, aux xix-xxe siècles, commence une période de croissance prodigieuse ; mais cette prospérité ne passe pas par un impôt prédateur. La naissance des États-nations démocratiques s’accompagne de l’armement des citoyens et du service militaire, contrairement à la logique de l’empire. Mais selon l’auteur, on serait à la fin de cette exception, du fait du ralentissement de la croissance mondiale. De plus, la mondialisation a des effets semblables à ceux de l’empire : la sédentarisation au niveau mondial par l’accumulation de masses pacifiques très productives. Aux marges de cette mondialisation se trouvent des minorités violentes ; les territoires laissés aux mains des narcotrafiquants en Amérique latine et les mouvements islamistes constituent des réserves de violence à la solidarité et à l’idéologie puissantes, puissance qu’illustre l’offensive récente des djihadistes du groupe État islamique. La mondialisation et l’arrêt de la croissance pourraient donc aboutir à une restauration de la logique impériale.

Une telle lecture de l’histoire du monde apporte le bénéfice du décentrement : l’Occident européen n’est plus un modèle mais une exception momentanée ; la puissance qui en ressort est bien plutôt celle de la Chine. Elle montre aussi en quoi les formes d’idéologies non violentes qui ont existé sont des phénomènes conditionnés historiquement et politiquement, qui laissent les masses sédentaires vulnérables à la violence. Nous pourrions seulement reprocher à cet ouvrage d’être un peu court au regard des périodes historiques et des problématiques envisagées. On aurait envie d’en savoir plus : sur l’exception européenne par exemple, ou sur le retour possible de notre modernité aux logiques d’Ibn Khaldoun, dont on imagine mal comment il pourrait s’effectuer. Cette Brève histoire des empires ouvre donc surtout des perspectives de réflexion à approfondir et incite à lire plus en détail Ibn Khaldoun lui-même, ne serait-ce que pour la fécondité de ses hypothèses, dont ce livre est une illustration.

Xenophon Tenezakis

Thierry Balzacq et Frédéric Ramel (sous la dir. de), Traité de relations internationales, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2013, 1 228 p., 39 €

La publication de ce traité de relations internationales par les Presses de la Fnsp constitue un événement car il comble un vide éditorial important, l’absence jusque-là d’ouvrage francophone s’interrogeant, de manière exhaustive, sur l’objet d’étude des relations internationales (RI). Ce livre examine par conséquent de manière comparative, tant sur le plan géographique (de l’Europe à l’Amérique du Nord, en passant par l’Afrique francophone) que sur le plan thématique dans quelles conditions les RI s’organisent en tant que discipline, voire en tant que « science » distincte. Pour réaliser cette somme, Thierry Balzacq et Frédéric Ramel, tous les deux professeurs de science politique, ont fait appel à une soixantaine de spécialistes de la question, francophones pour la plus grande partie d’entre eux.

Le fil conducteur de l’ouvrage pose la question de l’identité des « relations internationales », comme discipline à part entière (et non comme « sous-champ »), de son autonomisation vis-à-vis de disciplines « motrices » (l’histoire, le droit et la science politique), en montrant à quel point ce processus est délicat et paradoxal car cherchant, non sans mal, à s’affirmer à travers l’interdisciplinarité : la psychologie, la sociologie, la philosophie politique, la stratégie, l’économie, les mathématiques, les modélisations, etc.

Un premier constat s’impose : sur le plan international, cette discipline universitaire est relativement récente. Elle a été en effet créée en Grande-Bretagne au lendemain de la Première Guerre mondiale comme moyen de mieux comprendre les causes du conflit écoulé et définir les conditions d’une paix durable. Si aux États-Unis, cette science a commencé à émerger au tournant des xixe et xxe siècles, au moment même où ce pays commence à affirmer sa puissance sur le plan international, elle prend une dimension réellement majeure après le second conflit mondial, notamment dans le cadre des relations stratégiques entre les deux superpuissances nucléaires. Très vite, le courant « réaliste », fondé sur l’équilibre des forces, prend le dessus.

Dans le monde francophone, le décollage d’une discipline autonome des RI s’avère difficile. Si l’Institut des hautes études internationales, créé en 1927 à Genève (siège de la Société des Nations), marque une inflexion majeure, il faut, en France, attendre les travaux de Raymond Aron pour voir le champ de la science politique s’étendre aux RI ; à cet égard, Paix et guerre entre les nations (1962) est un ouvrage fondateur.

Le cas français se singularise par la séparation, depuis les années 1870, entre les politologues/juristes et les historiens des RI, emmenés d’abord par Albert Sorel, puis, surtout, par les professeurs Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle à la Sorbonne. Toutefois, cette séparation n’est pas aussi nette, comme en témoigne le séminaire que dirigèrent en commun Aron et Duroselle à Sciences Po, et surtout le refus de ces deux universitaires d’emboîter le pas « à la mode de l’abstraction théorique qui gagne surtout les théoriciens américains des relations internationales, en grande partie sous l’influence de la théorie des jeux et des études de scénarios de stratégie nucléaire » (Georges-Henri Soutou, p. 788).

De manière opportune, cet ouvrage met en exergue un très large panel de nouveaux terrains de défrichage exploités par la recherche en RI dans le monde francophone. Pour ne prendre que quelques exemples, cela concerne aussi bien l’éthique des RI, le développement international de l’expertise, la « diplomatie publique » à l’heure des nouvelles technologies de l’information et de la communication, la négociation internationale ou bien l’environnement.

En un siècle, la science des RI a considérablement évolué, privilégiant d’abord une approche interétatique (relations nouées entre États) et les relations internationales stricto sensu (nouées entre individus et groupes appartenant à des nations différentes), puis s’étendant aux aspects transnationaux et supranationaux, à tel point que certains auteurs se demandent s’il existe (encore) une discipline des relations internationales… De manière plus globale, à une époque de « mondialisation du local et du tissu social », Bertrand Badie souligne pour sa part à quel point on assiste désormais à un dépassement de l’approche classique des RI et à une montée en puissance de la sociologie des RI, pour laquelle la tradition française est, là aussi, internationalement reconnue4.

Il n’en reste pas moins que l’analyse développée à la fin de ce traité sur l’état en France de l’enseignement et de la recherche est sévère. Les RI y sont perçues par certains spécialistes plus comme un « objet » de science politique auquel s’intéressent d’autres disciplines (histoire, droit, etc.) que comme une discipline à part entière. Le « décrochage » français dans ce domaine y est dénoncé comme étant lié en partie au conservatisme académique (voir l’absence de section spécialisée RI au Conseil national des universités), mais aussi au « mépris des pouvoirs publics à l’égard des sciences sociales et l’incompréhension sur leur finalité » (Jean-Jacques Roche, p. 1062).

Cette critique du rôle de l’État est remise en perspective par Frédéric Charillon, lorsqu’il s’interroge sur la position de l’analyse académique de RI vis-à-vis du monde décisionnel. Selon lui, cette position est « presque toujours malaisée », confrontée à une alternative impossible : marginalisation-engrenage-dénonciation. Toutefois, il nous apparaît que l’on ne saurait minorer le rôle des départements de RI lorsqu’ils existent au sein du monde universitaire ; même si leur nombre est clairement insuffisant, ils ont le mérite d’exister et de « produire ».

Au total, on ne peut que recommander fortement la lecture de ce traité, utile aux étudiants comme aux chercheurs et aux enseignants intéressés par les RI, tant cet ouvrage est une mine d’informations et un appel de la réflexion sur l’utilité de cette « discipline ». Il l’est d’autant plus que les contributeurs ont des origines et des parcours très divers. On regrettera toutefois le manque d’unité de style des textes et l’absence d’un outil essentiel pour un ouvrage scientifique de référence comme celui-là, à savoir un index des noms cités.

Dominique Mongin

Jade Lindgaard, Je crise climatique. La planète, ma chaudière et moi, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2014, 240 p., 18 €

Journaliste à Médiapart, l’auteure y suit les questions écologiques. Sortie, selon ses dires, d’un sommeil de la raison environnementale, elle a entrepris un processus de « désapprentissage » qui l’a conduite de l’hyperconsommation hédoniste à l’écologie.

Aux informations et aux analyses, dont regorgent aujourd’hui les médias, sur la grande crise écologique dans laquelle nous nous sommes enfoncés, Jade Lindgaard ajoute ici sa voix. Elle entend secouer nos concitoyens, les faire sortir de leur torpeur en dressant le tableau, chapitre par chapitre, des modes de vie que nous avons adoptés et dans lesquels nous persévérons de manière insouciante tandis que les savoirs scientifiques nous alertent toujours plus sur les menaces que fait peser sur nous, à un horizon de temps de moins en moins abstrait, le réchauffement climatique.

L’auteure détaille nos comportements de consommateurs à la lumière de leurs impacts délétères sur notre environnement. Elle s’attache en particulier à la question énergétique. En considérant tour à tour comment nous chauffons nos maisons, comment nous nous déplaçons en voiture, comment nous voyageons en avion, comment nous faisons nos courses dans les grandes surfaces, comment, enfin, nous sommes continûment et multiplement connectés aux médias électroniques, Jade Lindgaard présente, de manière impressionniste, mobilisant mille informations et témoignages hétéroclites, une psychosociologie de la consommation contemporaine et brosse, à grands traits, le type anthropologique qui lui correspond.

Forte de cette description, elle dresse ensuite un acte d’accusation :

Nous, peuples des pays industrialisés, sommes collectivement, par nos pensées, par nos affects, dans notre subjectivité la plus profonde, le cœur même de ce système de pollution,

c’est-à-dire « le système carbone et la culture du CO2 » qui nous ont fait entrer dans l’ère de l’anthropocène. Nous voici donc, tous autant que nous sommes, mis sur la sellette, acculés à mettre sous la lumière du soupçon d’irresponsabilité toutes nos manières quotidiennes de faire, de penser et de désirer.

Il n’y a dans cet essai journalistique aucune révélation, pas d’information ou d’explication que l’honnête homme qui fréquente les journaux et écoute les médias ne sache déjà s’il ouvre, du moins, un tant soit peu ses yeux et ses oreilles. Le livre se distingue par un ton très « branché » et « connecté » qui consiste à parler avec légèreté, ironie et sarcasme des sujets les plus graves. On peut douter que cette rhétorique soit la mieux adaptée à la prise de conscience par les lecteurs de la gravité de la situation et soit à même d’aiguillonner leur sens des responsabilités.

Quoi qu’il en soit, le chapitre le plus important de cet essai est celui où l’auteure s’interroge sur la « psychopathologie du pollueur », se faisant l’écho, de manière trop imprécise toutefois, des analyses de certains universitaires et d’experts divers. D’où vient notre apathie individuelle et collective alors que les discours catastrophistes se multiplient ? D’où vient que le savoir, largement diffusé, n’entraîne pas l’action ? Quelle est l’énigme de cette « faiblesse de la volonté » (Ruwen Ogien, Jon Elster) ? L’auteure n’apporte pas de contribution nouvelle à cette immense question, à laquelle nous sommes aujourd’hui suspendus. Elle conclut, sur ce point, en mettant en accusation, à juste titre, la privatisation croissante, dans nos sociétés, d’individus toujours plus individualistes.

Que faire dans ces conditions si nous ne voulons pas nous résigner plus ou moins cyniquement ou nous désespérer ? Jade Lindgaard en appelle principalement à la responsabilité de chacun (« Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère ! ») pour qu’il multiplie les écogestes, les plus minuscules et les plus anodins, qui, accumulés, pourraient faire boule de neige et produire un effet au plan global. L’auteure n’est toutefois pas dupe et sait comment, en ce domaine, l’arbre peut cacher la forêt. « La révolution du microgeste » doit, pour réussir, s’inscrire dans un processus collectif, dans un cadre public, dans une dynamique par laquelle nos sociétés pourraient à nouveau reprendre la main sur leur destin et faire face aux menaces d’un horizon qui se rétrécit en même temps qu’il s’assombrit.

Olivier Fressard

François Dubet, La Préférence pour l’inégalité. Comprendre la crise des solidarités, Paris, Le Seuil, coll. « La République des idées », 2014, 112 p., 11, 80 €

C’est à construire une relation étroite entre égalité et fraternité qu’est consacré le livre de François Dubet. Si nous peinons à donner sens à la devise républicaine « liberté, égalité, fraternité », tant la relation entre les trois termes est loin d’aller de soi, le mérite de cet ouvrage est de proposer une enquête approfondie sur la relation entre égalité et fraternité, en s’employant à renverser la perspective généralement admise selon laquelle « plus nous sommes égaux plus nous devenons frères » (p. 13).

L’auteur propose une investigation sur le délitement de la fraternité comme condition du délitement du sentiment d’égalité. Il éclaire ainsi à nouveaux frais la logique sociale à l’œuvre dans la préférence, individuellement consentie à défaut d’être assumée, pour l’inégalité. Il faut en effet interpréter la question sociale depuis l’effacement de l’évidence des liens aux autres plutôt que la considérer comme un effet mécanique de la fragilisation économique des vies.

On peut se demander si le creusement des inégalités ne résulte pas de l’affaiblissement de la solidarité.

(p. 13)

Il ne s’agit pourtant pas de restituer un concept périmé de la solidarité mais d’en forger un nouveau en mobilisant des ressources conceptuelles à la hauteur de notre époque. Bien loin d’un quelconque retour à des solidarités archaïques, François Dubet entend produire un nouvel usage de la solidarité en se référant à un imaginaire encore à constituer de la fraternité.

Encore faut-il souligner en quoi la ruine de la solidarité traditionnelle a été consommée par la montée des inégalités, et c’est ce à quoi s’emploient les premières pages de l’ouvrage : la multiplication des inégalités entre les plus riches et les plus pauvres, entre les plus éduqués et les moins éduqués, crée les conditions d’un séparatisme social généralisé dont les conséquences sont le morcellement des espaces sociaux mais aussi la généralisation de l’inquiétude et la peur de se trouver du mauvais côté. À cette maladie du corps social, s’ajoute, l’aggravant davantage, une mauvaise médecine qui s’emploie à lutter contre elle en affirmant la régénération des imaginaires religieux, nationaux et communautaires sous les formes extrêmes de l’intégrisme, du nationalisme et du communautarisme.

En réalité, c’est tout l’appel à la forme idéal-typique de la solidarité entendue comme la reconnaissance de l’interdépendance des hommes, nécessitant qu’il y ait une communauté des vies humaines, qui est frappé de fragilité. Car pourquoi faudrait-il être encore solidaire de son prochain, l’étranger potentiel, quand les proches, les voisins s’assemblent non parce qu’ils éprouvent la différence de l’autre mais parce qu’ils se ressemblent en tous points ? Si la solidarité et la fraternité sont des institutions qui fabriquent de l’identité sociale à partir de toutes les différences individuelles, c’est un fait qu’elles sont impuissantes aujourd’hui à construire de l’intégration durable. Le récit de l’intégration prenait sens quand il était adossé à la norme du travail et de la nation : rien de tel qu’une société de travailleurs patriotes pour éprouver un commun des vies. Ce récit de l’intégration n’étant plus disponible, en raison de la précarité du travail et de la volatilité du concept de nation, François Dubet s’emploie à vouloir le remplacer par un nouveau récit, plus déceptif mais plus efficace, le récit de la cohésion.

À la différence de l’intégration qui est une production du corps social dans son ensemble, la cohésion « est une production continue résultant des actions individuelles et des politiques publiques » (p. 70). La philosophie sociale qui l’irrigue est alors une politique de l’individu que les institutions doivent soutenir sous des formes qui combinent care et empowerment, accompagnement et restauration de la puissance d’agir. Mais elle ne pourra y parvenir réellement qu’à la condition qu’un nouvel imaginaire de la fraternité voie le jour, replié non sur la seule famille, les quelques voisins, les amis élus, mais potentiellement sur tout le genre humain. Comment aller des préférences individuelles à un consentement à l’universel ? Cette question est au fond l’une des croix de notre modernité.

Guillaume le Blanc

Noël Barré, Jésuites et ouvriers. La mission ouvrière jésuite de 1944 à la fin des années 1990, Préface de Tangi Cavalin, postface de Christoph Theobald, Paris, Karthala, coll. « Signes des temps », 2014, 447 p., 32 €

Il y a un peu plus de soixante ans, au début de l’année 1954, Rome et les évêques français interdisaient aux prêtres ouvriers (PO), à partir du 1er mars, le travail en usine à plein temps. Bien qu’aucun PO n’eût pris la carte du Parti, ce sont évidemment les liens et les solidarités « dangereuses » avec la Cgt, « courroie de transmission » du Pcf, bien mieux implantée dans les usines que la Cftc (le syndicat chrétien), qui motivaient au premier chef cette condamnation. Celle-ci souleva de vives protestations dans et hors l’Église, y compris dans cette revue, sous la plume de Jean-Marie Domenach, qui voyait dans ce retrait forcé « une trahison des pauvres ». Une petite moitié seulement des quatre-vingt-dix PO se soumit, l’autre resta au travail, en rupture plus ou moins forte et en gardant des liens personnels plus ou moins clandestins avec les évêques. L’autorisation de travailler en usine fut de nouveau donnée en 1965, à la fin du concile Vatican II. Les temps avaient changé : l’entrée au travail de cette seconde vague fut beaucoup plus discrète, et son histoire, beaucoup moins médiatisée, fut aussi moins connue. L’Église dans le monde, en dialogue avec le monde, immergée dans « les joies et les angoisses » des hommes de ce temps, était devenue un thème familier dans les années conciliaires. Il n’y avait plus le choc de l’image des premiers temps : des prêtres, hommes du sacré, séparés par vocation et institution des autres humains, qui vont à cause de l’Évangile salir leurs mains consacrées dans ces périphéries que constituent les usines de la métallurgie et la vie dans les logements insalubres des quartiers populaires, de surcroît « gangrenés » par le communisme athée.

Grâce aux éditions Karthala et à Robert Dumont, lui-même ancien prêtre au travail et directeur de la collection « Signes des temps », la mémoire des premiers PO et celle des nombreux autres qui ont suivi depuis 1965, et même plus largement l’histoire de la Mission ouvrière n’ont pas été perdues. Des autobiographies de plusieurs « survivants » et des récits d’historiens (Nathalie Viet-Depaule et Tangui Cavalin) ont été publiés (grâce à des archives rassemblées notamment au Centre des archives du monde du travail de Roubaix). De ce point de vue au moins, les PO ont eu plus de chance pour l’instant que nombre de mouvements, de groupes et d’individus catholiques de la seconde moitié du xxe siècle, dont la mémoire s’efface inexorablement faute d’archives collectées et conservées.

L’autobiographie de Noël Barré, PO au Mans à partir de 1965 avec son « compagnon » Joseph Boudaud, raconte une histoire particulière – celle de la Mission ouvrière jésuite – au sein de l’histoire commune des PO. Contrairement à une vision répandue, les PO n’ont pas formé une troupe compacte, un collectif de prêtres avec des choix uniques et des modes de vie identiques. Prêtres diocésains, membres de la Mission de France, dominicains, franciscains, capucins… étaient confrontés à la même réalité mais ne l’abordaient pas avec le même regard ni la même culture spirituelle. Le récit de N. Barré donne peut-être à la doctrine et aux décisions de la Compagnie de Jésus en France plus de cohérence et de suivi qu’il n’y en eut dans la réalité ; on constate néanmoins que la « machine » jésuite, avec ses institutions et sa vie intellectuelle, a plutôt bien encadré, d’aucuns diraient « contrôlé », l’entrée au travail de ses membres attirés par cet engagement auprès des éloignés et des pauvres, non pas en « s’occupant » d’eux comme prêtre social ou travailleur social, mais en partageant, en principe incognito au début, leurs conditions de travail et de vie. Tout en faisant l’histoire spécifique de la mission ouvrière jésuite, le livre produit de nombreux documents qui éclairent les questions posées (pas seulement à des religieux jésuites) par des engagements et des modes de vie totalement étrangers aux modèles antérieurs de vie sacerdotale et religieuse et d’action missionnaire. On pourrait plagier un titre d’Esprit (1977) à propos des militants chrétiens : ils pensaient (au départ surtout) changer le monde, peut-être ramener à l’Église le monde ouvrier perdu au xixe siècle, mais ce sont eux qui ont été changés, dans leur corps et leur esprit. L’engagement syndical – inévitable, évidemment – a été dès le début une source de questions pour les PO engagés et de problèmes avec l’Église. La vie spirituelle, la continuation d’un « ministère » sacerdotal dans une assemblée, la solidarité (avec l’Église, les « travailleurs » représentés par les syndicats, la gauche politique communiste et socialiste, la gauche culturelle) furent autant d’épreuves, même s’il y eut toujours aussi un sentiment de vie plus authentique, plus vrai, plus juste, que dans un presbytère et à la tête d’une communauté, dans des fonctions sacrales prédéfinies.

Pour beaucoup, dans l’Église elle-même, l’histoire des PO s’est arrêtée à 1954, au scandale provoqué par leur retrait. D’autres pensent qu’elle n’avait plus de sens avec la disparition (relative) de la classe ouvrière paupérisée à partir des Trente Glorieuses (les pauvres sont ailleurs que dans la classe ouvrière qui a du travail). Moyennant quoi ils reviendraient volontiers au modèle exclusif du prêtre comme gestionnaire visible du sacré et tête des communautés. Ceux qui liront ce livre apprendront comment l’histoire s’est continuée jusqu’à nos jours, les nouvelles questions qui se sont posées – en lien avec l’évolution du travail, de la classe ouvrière, du syndicalisme (l’engagement à la Cfdt est prédominant). Il est frappant de constater, à la fin du livre, comment, pour les « prêtres » Noël Barré et Joseph Boudaud, leur existence dans le monde ouvrier comme ouvriers (retraités) est devenue pure présence, une vie faite de « petits riens » qui n’a pour ainsi dire plus besoin de justifications ni d’explications ni, a fortiori, de sens de l’histoire ou de grands récits du salut. Tout au plus une lueur d’Évangile, un geste sacramentel quand même (pour un baptême) ou la célébration d’un enterrement viennent-ils parfois éclairer une vie ordinaire parmi les gens ordinaires, qui sont de « petites gens ».

Dans une postface, Christoph Theobald, théologien jésuite, tente malgré tout, si j’ose dire, d’éclairer le sens et la direction de l’existence de ces prêtres au travail. Clin d’œil ironique ? La couverture montre Noël Barré à Rome en conversation avec le pape Jean-Paul II, lors d’une réception en 1983. La légende (p. 4) dit que le pape s’étonne qu’il y ait des jésuites prêtres ouvriers. La photo donne plutôt l’impression que le pape fait la leçon. Il faut bien dire que cette interprétation correspondrait davantage à la réalité : Rome et les papes n’ont jamais manifesté beaucoup d’enthousiasme pour une expérience qui remettait radicalement en cause ce que le prêtre catholique était devenu après le concile de Trente. Un débat qui n’est pas clos, même si les PO ne sont plus, dans l’Église, une question qui fâche.

Jean-Louis Schlegel

Maud Amandier, Alice Chablis, Le Déni. Enquête sur l’Église et l’égalité des sexes, Préface de Joseph Moingt, Paris, Bayard, 2014, 392 p., 18 €

Cet ouvrage passe en revue de manière approfondie une armée de discours ecclésiastiques qui enferment la femme dans une prison dorée : une identité fictive, déterminée par son sexe et la « loi naturelle », et par voie de conséquence sa prétendue vocation voulue censément par Dieu autant que par ladite nature, qui serait pour toujours et à jamais d’aider, d’obéir, de se taire et de servir… les hommes (les enfants, les malades, les pauvres, les vieux, etc.). Cette montagne de considérations édifiantes se dévoile petit à petit dans les discours et encycliques des papes depuis plus d’un siècle et demi, de Grégoire XVI au pape François, en passant entre autres par Léon XIII, Pie IX, Pie XI, Paul VI, Jean-Paul II surtout, et Benoît XVI. Leurs déclarations, proférées non sans solennité depuis la cathedra Petri, enferment la femme dans une sorte de piège conceptuel, dans la mesure où ils répètent les uns après les autres, en substance, que pour éviter d’être une nouvelle Ève tentatrice, il lui faudrait prendre pour modèle Marie, vierge et mère.

L’ouvrage démontre l’impasse de cette injonction qui, pour traditionnelle qu’elle soit, n’en est pas moins contradictoire et invivable. Il s’étonne à bon droit de son règne pluriséculaire et invite à ouvrir les yeux. Comment a-t-on pu proposer à des générations de femmes, comment ont-elles pu accepter, sinon sur fond de docilité et de confiance, en l’occurrence abusées, cet idéal inaccessible ? Comment des générations de religieuses ont-elles pu vivre la spiritualité officielle de leurs vœux, qui fait d’elles à la fois des vierges, des mères (on les appelle ainsi…) et de chastes épouses mystiques du Christ ? Comment, depuis Grégoire VII, autant de prêtres voués au célibat sacerdotal ont-ils accepté de vivre sans autres femmes que des femmes-mères et des femmes-sœurs ? Comment ne pas s’étonner du décalage entre le fleuve intarissable qui charrie en toute saison historique, mais surtout depuis un siècle et demi, les encycliques en série sur la femme, la féminité, la vocation de la femme divinement révélée dans l’Écriture, et le piteux ruisseau, souvent à sec, des déclarations magistérielles sur l’homme (au masculin), la masculinité du Sauveur, la vocation de l’homme, sa sexualité, la signification du célibat ecclésiastique (p. 169 et suiv.) ? Comment vivre une vie affective digne de ce nom, sans trouver des ersatz plus ou moins névrotiques, y compris le dévouement suractif jusqu’à l’épuisement ou la dépression ?

Si le Déni reprend un combat qui était déjà celui de femmes comme France Quéré (1936-1995) il y a bientôt quarante ans (la Femme avenir date de 1976), l’originalité de ce livre est double. Du point de vue méthodologique, c’est d’avoir opté pour l’analyse serrée des textes pontificaux consécutifs à la prodigieuse vague d’apparitions mariales du xixe siècle ; un choix intelligent, dans la mesure où ces textes excellent à synthétiser la tradition des discours chrétiens sur la femme.

Or personne encore, sauf erreur, n’avait pris le temps de scruter avec autant d’endurance tous ces discours à la file, dont on découvre combien ils sont nombreux, répétitifs et bloquants. C’est bien parce que le sujet abordé, l’égalité des sexes, est « systémique » par excellence et rejaillit sur tout, qu’il fait peur et que le livre continue de susciter de farouches résistances. Jamais encore je n’avais lu une telle remise en question de ce qui, pour un catholique, voire au-delà, pour un homme ou une femme de culture chrétienne, paraît aller tellement de soi. Jamais, par exemple, je n’avais rencontré une lecture aussi critique de la scène de l’Annonciation (voir p. 31 puis 78-82, et passim), en tant que texte clé du consentement sans condition ni consultation préalable, qui a tant contribué à faire du Fiat !, de l’obéissance, un idéal. Pour un théologien frotté d’histoire de l’art comme je le suis, ce fut décapant.

Mais je pourrais en dire autant de leur lecture des textes évangéliques racontant l’onction à Béthanie, la rencontre avec la Samaritaine, Jésus chez Marthe et Marie, le Lavement des pieds (p. 293-296) ou l’annonce par les femmes de la Résurrection aux disciples incrédules (p. 300-302)… Leur place dans les Évangiles, la considération que Jésus leur accorde, voilà qui donne à penser. Impossible de gommer leur rôle inaugural, par exemple :

Avant que Paul ne soit apôtre, les femmes avaient déjà propagé l’Évangile du Christ.

(p. 360)

Les deux auteures établissent sans peine que les discours pontificaux s’appuient tous sans exception sur une lecture plus ou moins littéraliste et fossilisée d’un petit nombre de textes, en particulier ceux de la Genèse, du second récit de la création de la femme en particulier, celui qui la montre créée « en second » à partir de l’homme (Gn 2, 21-22), pour le « seconder », mais aussi de certains textes pauliniens, toujours les mêmes (ils sont listés p. 298 : Éph 5, 1 Co 11, 1 Tm 2…), leur interprétation par les papes faisant fi des genres littéraires et donnant une prolongation indéfinie à des catégories patriarcales et machistes. Or celles-ci, faut-il le dire, ne sont plus en phase ni avec la science de l’Écriture sainte au point où elle en est parvenue depuis la fin de la crise moderniste et le formidable renouveau des études bibliques, ni avec la mentalité des sociétés occidentales, dont les aspirations, souvent nées de l’Évangile, ne sauraient être réduites, comme certains papes l’ont donné à entendre, à une fascination pour l’égalitarisme, le plaisir, le consumérisme, l’individualisme, l’égoïsme et la facilité, et encore moins à une révolte jalouse contre le pouvoir des hommes – ce qu’ont soutenu des papes comme Pie XI (voir p. 160 : un texte dont il est permis de dire qu’il est accablant), Jean-Paul II, qui fait figure de « repoussoir pour les femmes modernes » (Hans Küng, cité p. 108), et Benoît XVI à sa suite.

À prolonger ses façons de disserter au sujet de la femme-en-soi, l’Église est condamnée non seulement à décevoir et à se couper des générations actuelles, comme en avertissent les enquêtes de sociologie religieuse, mais aussi, et c’est beaucoup plus grave, à se rater elle-même, si je puis dire, à s’éloigner du noyau dur, fécond, précieux, libérant et inclassable de l’enseignement de Jésus, de sa façon de traiter les femmes en personnes, à l’égal des hommes. Ni suiviste ni révolutionnaire, Jésus développe un enseignement et une manière d’être qui échappent à toutes les récupérations, comme le montre si bien Hans Küng dans son Jésus5.

Si le livre est précieux et si stimulant, c’est moins par le constat qu’il établit, d’un monumental blocage, que par la tâche urgente, et d’avenir, qu’il désigne en creux pour le christianisme. Qu’il soit frustrant pour une part, et ne réponde pas à toutes les curiosités qu’il éveille, c’était fatal. Qu’il dérange, également. S’il ne pratique aucunement l’ironie ni ne se rend coupable d’aucun jugement ni d’aucune diffamation, il présente un aspect de réquisitoire, il ne faut pas le nier. À se focaliser sur les déclarations des pontifes récents, il prive aussi le lecteur d’une vision plus globale et équilibrée du problème abordé. Ainsi, entre le Nouveau Testament et les papes de la fin du xixe siècle et du xxe siècle, dans ce livre, la galerie des témoins est clairsemée. Augustin fait bien quelques apparitions (peu valorisantes, à propos de son « invention » du péché originel), puis Grégoire VII et saint Thomas d’Aquin (ce dernier en mauvaise part, p. 152-154 : en tant que commentateur des textes pauliniens, en 1 Co 11 et 1 Tm 2, exigeant que la femme reste soumise à son mari, et se voile !), et c’est à peu près tout. On eût rêvé que soit mis en relief, non pour noyer le poisson, et encore moins pour submerger le lecteur, mais comme une des données du statut de la femme en christianisme, le nombre non négligeable de chrétiennes sortant du lot. Mais le mieux est parfois l’ennemi du bien. Le livre est déjà touffu et le risque était grand de le rendre indigeste. Le déséquilibre structurel entre les sexes, de toute façon, est indéniable. Les nuances ne changeront rien au diagnostic. Que l’Église, par exemple, ait déclaré quatre femmes « docteures de l’Église » est un fait dûment mentionné (p. 297), mais les auteures soulignent à bon droit qu’elles ne sont que quatre, contre trente docteurs (p. 297). Toutes les femmes n’ont pas été « au service », certaines ont été « au pouvoir », c’est entendu, c’est peut-être même une particularité de l’histoire concrète du christianisme que de permettre des exceptions à la règle ressassée, et de comporter une étonnante galerie de femmes capables d’en remontrer aux hommes et faisant la démonstration de leur talent (voir à ce sujet les travaux d’Élisabeth Dufourcq). Mais cela ne saurait servir de faux-fuyant : ces personnalités qui, à certains égards, font songer aux femmes à trempe de la Bible restent hors norme. Et toutes les autres ?

Dans le livre, c’est l’Église, la catholique surtout, qui est sinon la cible du moins le point de mire, et les textes des hiérarques catholiques qui sont examinés. Et de fait, c’est d’elle (et d’eux) que proviennent la plupart des discours qui bloquent l’évolution des mentalités des fidèles à ce sujet. Les Églises orthodoxes, assurément, ne sont pas moins patriarcales, mais notoirement moins bavardes, si je puis me permettre. Et le mariage des prêtres ne leur est pas un problème. Chez les protestants, l’existence des femmes pasteures est maintenant un acquis définitif. Idem chez les anglicans, qui, après dix années de débat houleux, commencent à nommer des femmes évêques.

Et ailleurs, se demandera-t-on ? Et au-delà ? L’horizon de la question mérite d’être élargi. Qu’en est-il de l’égalité des sexes, de l’accès de la femme à des fonctions de commandement et de gestion du sacré, en Afrique traditionnelle, ou dans les nations où domine l’islam ? Qu’en est-il réellement en Inde, en Chine et au Japon ? La question soulevée par le Déni concerne l’ensemble des religions, et même le monde tout court en voie de mondialisation. Quand on songe à la situation des femmes ici et là dans le monde, on se convainc facilement qu’elle est le plus souvent pire ailleurs qu’en Europe ou en Amérique du Nord, pour faire simple. Naturellement, le progrès sur ce plan n’est pas l’affaire du seul christianisme. Mais l’on ne voit pas comment « les hommes et les femmes de bonne volonté » pourraient parvenir à instaurer ou du moins contribuer à instaurer une radicale égalité des sexes tant que le christianisme se refusera à balayer devant sa porte, c’est-à-dire à bouger, et à bouger significativement, autrement qu’en accordant à quelques femmes des postes de prestige, autrement qu’en leur permettant à dose homéopathique de lire l’Évangile et de prêcher lors des obsèques, autrement, même, qu’en se demandant gravement si la prieure des monastères peut présider une Adap (assemblée dominicale sans prêtre), autrement encore qu’en acceptant de discuter timidement de l’ordination des femmes, éventualité contre laquelle jamais aucun argument rationnel, il faut que cela se sache, n’a pu être fourni (voir p. 308-311).

De la même façon, affirmer haut et fort, avant même que se tienne le synode tant attendu sur la famille, comme vient de le faire le cardinal Gerhard Ludwig Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi6, malgré les propositions courageuses d’ouverture du cardinal Kasper, que l’indissolubilité du mariage est « absolue » (sic) et que l’Église ne peut donc rien faire en faveur des divorcés remariés parce que la Loi de Dieu (sic) exclut formellement de les admettre aux sacrements de l’eucharistie et de la réconciliation, c’est faire fi du fait que l’offre de la grâce du Christ a quelque chose d’inconditionnel et donc d’incompatible avec de telles déclarations. Sur ce point comme sur bien d’autres, le Déni est éloquent et convaincant (voir en particulier p. 350-352). Même la très lassante question de l’ordination des femmes paraît presque anecdotique face aux nombreuses situations où, dans le monde, les femmes se trouvent en position d’infériorité, dépossédées de leur liberté, livrées à des lois et des injonctions élaborées par des hommes. Tant que le christianisme ne déconstruira pas son interprétation biblique de la « faute à Ève », et n’en tirera pas chez lui les conséquences, il y a peu de chance, en l’état actuel des choses, que d’autres religions le fassent à sa place.

François Bœspflug

Nadia Yala Kisukidi, Bergson ou l’humanité créatrice, Paris, Cnrs Éditions, Paris, 2013, 305 p., 25 €

Il est difficile de relire Bergson aujourd’hui sans se souvenir des critiques violentes dont il fut l’objet dans la philosophie française après sa disparition (Georges Politzer, Georges Friedmann) et de la méfiance que suscitait son engagement officiel dans la propagande de guerre après 1914. On ne peut, pour autant, négliger son statut dans la philosophie européenne et même cette gloire que celle de Husserl a ensuite recouverte, mais qu’il a gardée aux yeux d’auteurs aussi importants que Péguy, Simmel, Horkheimer ou Benjamin.

Mais surtout, il faut entendre l’extraordinaire salut adressé à Bergson par Senghor : 1889, déclare-t-il, marque bien le centenaire de la Révolution et le triomphe de la République, mais cette date revêt en même temps une tout autre signification puisqu’elle doit aussi être fêtée comme l’année d’une autre révolution, d’une seconde révolution, égale ou même supérieure en importance historique à la première : la parution de l’Essai sur les données immédiates de la conscience. Pourquoi faire un sort particulier à cette prise de position de Senghor ? Parce qu’elle signifie qu’on peut faire du neuf avec Bergson, que celui-ci entame une révolution culturelle, que la portée politique de son œuvre, indépendamment de celle qu’il a pu avoir de son vivant ou jusque dans les années 1950, peut toujours se charger d’un sens bien vivant.

L’actuel renouveau de la réception de Bergson, auquel Frédéric Worms se consacre depuis plus de quinze ans, n’est pas un simple projet relevant de l’histoire de la philosophie. Après une première « reprise » par Gilles Deleuze, il s’agit bien de réintroduire Bergson dans les problématiques actuelles de la réflexion. Dans cet ouvrage, Nadia Yala Kisukidi se propose ainsi de suivre la réflexion politique de Bergson et identifie dans les thèses des Deux Sources de la morale et de la religion (1932) une proposition de philosophie de la culture qui couronne toute l’œuvre. Bergson opère dans les Deux Sources une distinction entre le clos et l’ouvert qui lui permet d’en faire un critère de jugement moral et politique. La critique vise en particulier Durkheim et son idée de la cohésion de la société. Pourquoi, en 1932, s’en prendre au fondateur de la sociologie, qui théorisa la République laïque et influença aussi le socialisme naissant et, à vrai dire, tout l’« avant-guerre » ? L’expérience de la guerre de 1914 est passée par là, après laquelle on ne peut plus entendre, sans y voir un potentiel monstrueux, la défense d’une société fermée sur elle-même, assujettie à la loi d’airain de la cohésion et de l’obligation. C’est cette clôture mortifère que l’ouvert doit briser. Et derrière Durkheim se dessine une autre cible : Rousseau. Il s’agit bien de sortir de la dialectique du citoyen patriote, dur à l’étranger, et de la « société générale du genre humain ». Fausse dialectique, du reste, division inégale car, pour Bergson, on ne passe pas d’un bord à l’autre, il faut un saut. C’est le mystique qui, par sa rupture inaugurante, brise le cercle maléfique du même et ouvre à l’ouvert. L’espèce éclate à l’apparition de l’humanité et se révèle alors comme retard, obstacle, résistance à l’ouverture. Résistance à sa poussée et – c’est à ce point que se décide le bergsonisme – c’est une unique poussée qui est à l’œuvre : la vie.

C’est ici que les difficultés surgissent. Le concept de vie – et son immanence – a-t-il de quoi soutenir une politique ou une philosophie de la culture ? On devine la grandeur du projet : si nous n’avons plus de repères transcendants pour nous orienter, s’il ne nous reste plus que l’expérience de la vie (de la souffrance, du trauma ou de la joie) peut-on trouver une ressource immanente dans la vie, dans la pensée de la vie comme ouverture ? Telle est l’enquête de l’ouvrage, qui établit que la pensée de l’art et celle de la politique doivent être envisagées ensemble, à partir de l’idée de création et de vie créatrice.

Jean-Loup Thébaud

Yôko Ogawa, Petits oiseaux, Arles, Actes Sud, 2014, 268 p., 21, 80 €

Se glisser dans l’univers onirique de ce roman est comme effleurer un territoire aux contours incertains tant la dimension équivoque de l’intrigue s’inscrit dans une profusion de lieux, de paysages, de métiers, de voyages, réels ou imaginaires, tous détaillés : s’agit-il de l’histoire de vie du monsieur aux petits oiseaux (surnommé ainsi car il s’occupe bénévolement de la volière d’un jardin d’enfants), de la relation fusionnelle entre deux frères ou d’un traité d’ornithologie ?

Le récit est contenu entre deux scènes qui se répondent : les premières pages du livre racontent la découverte du corps sans vie du monsieur aux petits oiseaux, les bras serrés autour de la cage de son petit oiseau à lunettes, tandis que la dernière image le montre conversant avec lui juste avant de mourir dans son sommeil. La communion avec les oiseaux se cristallise autour des événements qui s’enchaînent comme autant d’évidences incontournables. En un style limpide et simple, Yôko Ogawa joue sur la qualité mystérieuse de ce dialogue pour rendre sensibles l’acceptation de la différence, le sens du langage, la perception du temps ou le lien à autrui.

Figure majeure de la littérature féminine japonaise contemporaine, aux côtés de Banana Yoshimoto7 ou Machi Tawara8, Yôko Ogawa poursuit avec Petits oiseaux sa réflexion poétique sur le positionnement de l’individu marginal, confronté à des codes contraignants dans un contexte social souvent hostile, et s’attache à tout ce qui peut induire un espace de liberté. L’originalité de ce roman est de faire surgir au cœur d’une narration fluide et convenue des scènes qui en bouleversent le sens et plongent au plus profond de la fragilité humaine.

De longues séquences introduisent successivement ceux qui partagent ou croisent le quotidien des deux frères, jamais nommés autrement que par leur qualité d’aîné et de cadet. Leur lien est particulièrement puissant car le cadet, le monsieur aux petits oiseaux, est le seul à comprendre le pawpaw, proche du chant des oiseaux, l’unique langage parlé par l’aîné.

Yôko Ogawa s’appuie souvent sur des formes d’infirmité – dans la Formule préférée du professeur9, le mathématicien n’a plus qu’une mémoire de quatre-vingts minutes ; dans le Petit Joueur d’échecs10, le héros a les lèvres scellées et refuse de grandir – pour décaler le rapport au monde environnant et en redéfinir la richesse. Les parents des deux frères, les médecins consultés, la directrice du jardin d’enfants où se trouve la volière, la propriétaire de L’Aozora, boutique voisine, les écoliers, d’abord évoqués pour leur regard sur l’aîné, deviennent en quelques paragraphes des protagonistes à part entière avec leur propre histoire : le père, professeur de droit, se réfugie dans une pièce attenante pour écrire, le linguiste rend compte de ses recherches, les enfants se différencient par des taches sur leurs blouses.

Le caractère répétitif, voire obsessionnel, des gestes et déplacements concourt à figer le temps et à mettre en question la frontière entre vie réelle et vie rêvée. Pendant des années, le mercredi, l’aîné va acheter une sucette et s’applique à fabriquer une broche avec les papiers d’emballage qui représentent un oiseau ; tous les jours, à l’heure du déjeuner, le cadet quitte son travail de régisseur d’une résidence secondaire pour acheter les deux mêmes sandwichs qu’il consomme après une soupe avec son frère. Des pages bouleversantes détaillent les préparatifs des deux frères pour le voyage auquel ils renonceront comme pour tous ceux qu’ils prétendront faire. Cinq objets symboliques sont toujours présents : une radio, des potages en boîte, une photo de la mère, l’encyclopédie des oiseaux et le petit panier blanc de l’aîné contenant une bille, une pince, un flacon de teinture d’iode, un mètre à ruban et une sucette.

La prégnance des rituels orchestrés par les deux frères, puis mis en place par le seul cadet après la mort de l’aîné, fait résonner étrangement la violence des actes qui viennent contrarier l’ordre établi. L’aîné se sépare des broches posées devant la photo de la mère défunte pour les jucher sur le mobile publicitaire installé au plafond de L’Aozora ; le cadet invite une jeune bibliothécaire à visiter la magnifique roseraie de son lieu de travail, vient retrouver un vieil homme singulier sur un banc du parc ou accompagne un inconnu à un concours de chants d’oiseaux. Ces ruptures ne font qu’entériner l’incursion d’un monde extérieur hostile et souvent cruel dans un vécu rythmé essentiellement par l’amour porté aux oiseaux.

Recroquevillés sur eux-mêmes, en parfaite osmose, les deux frères se définissent par leur rapport aux volatiles de toutes sortes et de toutes couleurs, canaris, moineaux, bengalis ou oiseaux à lunettes, dont ils parlent et comprennent la langue. L’aîné se rend si souvent devant la volière du jardin d’enfants voisin qu’il laisse l’empreinte de son corps contre le grillage ; le cadet demande à s’occuper de l’entretien de cette cage pour maintenir une forme de proximité affective avec son frère décédé, ne lit que des ouvrages qui ont trait à l’ornithologie et recueille un petit oiseau blessé. Les oiseaux, à travers la pureté de leur chant, semblent répondre au besoin d’authenticité des frères, accompagner leur fragilité, leur parler de solitude, de différence, de séparation, de migration, de mort aussi et les guider sur le chemin de leur vérité.

Le roman est un hymne lancinant à la beauté des sons, à la poésie d’un langage ancré dans un temps oublié, à la fidélité aux valeurs ancestrales, à la recherche de la liberté :

La cage n’enferme pas l’oiseau. Elle lui offre la part de liberté qui lui convient11.

Sylvie Bressler

Brèves

Françoise Benhamou, Le Livre à l’heure numérique. Papiers, écrans, vers un nouveau vagabondage, Paris, Le Seuil, 2014, 224 p., 17 €

Très informé et fluide, cet essai montre bien que le passage du papier à l’écran n’est pas, pour l’essentiel, une question technologique. Pour comprendre le changement du modèle économique qui transforme le monde de l’édition et, au-delà, celui de la réflexion, et espérer de nouveaux « vagabondages » prometteurs, il faut saisir, avec l’auteur, le contraste de deux temporalités. On connaît en effet une évolution lente du côté des usages : si la lecture sur écran semble progressivement s’affirmer depuis l’arrivée de nouveaux supports de lecture (notamment les tablettes), la migration des usages se fait lentement et ne peut prendre aucun éditeur par surprise. Beaucoup plus brutale, en revanche, est la montée en puissance de nouveaux acteurs, surtout anglo-saxons, qui s’imposent dans un secteur économique fragilisé par l’érosion de la lecture. Après avoir contesté les projets de Google qui cherchait à s’emparer des fonds éditoriaux sans tenir compte du droit d’auteur, les professionnels n’ont pas pris garde à la montée en puissance d’Amazon, qui veut désormais imposer ses conditions commerciales aux éditeurs, ce qui peut déséquilibrer très rapidement le marché du livre. L’édition n’étant plus qu’un sous-secteur de la « production de contenu », la force de frappe de groupes numériques internationaux (entre autres les fameux Gafa, Google-Amazon-Facebook-Apple) est bien supérieure aux chiffres habituellement maniés dans le monde de l’édition. Il ne faut donc pas trop se fier à la quasi-stabilité des usages, les projets industriels, eux, vont très vite.

M.-O. P.

Hervé Le Bras, Atlas des inégalités. Les Français face à la crise, Paris, Autrement, 2014, 96 p., 19, 90 €

Dans le prolongement de ses livres précédents (l’Invention de la France et le Mystère français, avec Emmanuel Todd), le démographe Hervé Le Bras cherche à comprendre la société française et ses évolutions à travers les cartes. En l’occurrence, il s’intéresse au phénomène des inégalités ; on a en effet trop tendance à ne parler que de l’inégalité de revenus, alors que les facteurs qui créent de l’inégalité sont bien plus divers et s’ancrent notamment dans les territoires. Où vivent les cadres ? Les ouvriers ? Quelles évolutions constate-t-on dans la répartition, par exemple, de la croissance démographique, du taux de diplômes selon le lieu de résidence ? À des causes récentes d’inégalités, liées à la métropolisation, s’ajoutent des raisons historiques et anthropologiques qui rendent certaines régions plus difficiles à désenclaver que d’autres. Raisons pour lesquelles la notion d’égalité des territoires, pourtant martelée par les politiques, doit être remise en question, car elle se fait souvent au détriment de l’égalité des populations… Ce petit livre présente la question des inégalités de manière synthétique, à partir de cartes commentées, et permet d’en avoir une vision d’ensemble, tout en alimentant le débat.

A. B.

Frédéric Vairel, Politique et mouvements sociaux au Maroc. La révolution désamorcée ?, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2014, 368 p.,  26 €

Enseignant à Ottawa après avoir passé plusieurs années au Maroc, Frédéric Vairel inscrit son analyse de l’évolution politique du Maroc dans le contexte des « printemps arabes » (Égypte, Yémen, Libye…) qui sont autant d’échecs, si l’on excepte la Tunisie. Mais l’ouvrage est d’autant plus intéressant et les propos pertinents que l’auteur ne dissocie pas ce qui se passe « en haut » (le pouvoir du Makhzen incarné par le réformisme très tactique de Mohammed VI) et ce qui se trame « en bas » (les diverses formes de l’opposition islamiste ou démocratique et les mouvements protestataires). Ce qui permet de comprendre, contrairement à ce qu’ont cru les « transitologues », que la « résurrection de la société civile ne s’accompagne pas d’une transition démocratique » ; mais aussi d’observer la plasticité de mobilisations qui sont indissociables des contraintes que le régime ne cesse d’imposer aux « porteurs de cause ». Sur le long cours, on saisit également que le scénario marocain n’est pas celui du durcissement d’un régime militaire à l’égyptienne, mais celui de l’adaptation aux conditions présentes d’un régime autoritaire qui s’accorde à la mondialisation. « L’ajustement politique du régime mené au long d’une vingtaine d’années confère une certaine épaisseur aux réformes en cours. L’activisme royal limite la pertinence d’alternatives potentielles. Enfin, l’apprentissage des formes de l’action protestataire a eu pour effet d’en limiter la charge perturbatrice. Ce qui explique comment le “printemps arabe” a été un moment de l’équation qui résume la politique marocaine : des mobilisations qui interpellent un régime autoritaire en réforme. »

O. M.

Laurent Loty, Jean-Louis Perrault, Ramon Tortajada (sous la dir. de), Vers une économie « humaine » ? Desroche, Lebret, Lefebvre, Mounier, Perroux au prisme de notre temps, Paris, Hermann, 2014, 616 p., 34 €

Ce travail collectif interroge en trois temps l’apport de ces cinq intellectuels de la même génération, qui ont tous cherché à situer l’économie au sein d’une pensée humaniste (le philosophe marxiste Henri Lefebvre étant un peu à part par rapport à l’horizon catholique des quatre autres, Desroche et Perroux étant liés aussi par l’intermédiaire d’Économie et humanisme, association fondée par Lebret). Le premier temps présente les cinq itinéraires, assez différents, de ces auteurs qui développent néanmoins tous une anthropologie économique (Hugues Puel). Le deuxième temps permet d’étudier les liens entre christianisme, socialisme, institutions politiques, croissance et développement humain (des textes de Jacques Le Goff, Marie-Lise Semblat et Didier Da Silva sont plus particulièrement consacrés à Emmanuel Mounier). Enfin, un troisième temps interroge l’héritage de ces œuvres et l’inspiration pour une critique de l’économie, plus nécessaire que jamais. Il en ressort des pistes fortes : le refus d’enfermer l’économie dans une vision scientiste, coupée des autres disciplines ; la volonté de participer à la décision politique ; la nécessité de garder ouverte la perspective d’une utopie, même si celle-ci se traduit aussi dans la création d’institutions indépendantes, comme des revues…

M. O.-P.

Laurent Greilsamer et Claire Greilsamer, La Vraie Vie du capitaine Dreyfus, Paris, Tallandier, Paris, 2014, 218 p., 18, 90 €

Ce livre ne propose pas une nouvelle histoire de l’affaire Dreyfus mais une biographie de son protagoniste, éclairant sa formation, son caractère et la tournure de son existence après sa réhabilitation officielle. Pourquoi réduire ainsi la focale et se concentrer sur le personnage parfois présenté comme le moins intéressant des dreyfusistes ? Fut-il dépassé par les événements et, comme l’ont sévèrement pensé Clemenceau ou Péguy, incapable de se tenir à la hauteur de son destin ? En retraçant l’affaire telle que Dreyfus l’a vécue, les auteurs font comprendre à quel point celui-ci, coupé de siens, tenu au secret par une surveillance étroite, exilé sur l’île du Diable, vit les cinq premières années de son affaire (octobre 1894-août 1899) sans rien connaître du dossier monté contre lui, sans rien comprendre de ce qui lui arrive. Ce n’est que de retour à Rennes, pour la première révision de son procès, qu’il découvre, effaré, les pièces du dossier, et l’état de quasi-guerre civile dans lequel sa condamnation a mis son pays. Physiquement abattu par les conditions extrêmes de sa détention, moralement bouleversé par l’inconcevable renversement de valeurs que représente sa mise au ban de l’armée, il s’accroche à son sens du devoir et de la justice, et à l’objectif de voir reconnue son innocence. Les auteurs, qui privilégient un récit factuel et vivant, montrent un homme qui est resté lucide et digne, même s’il ne joua pas le rôle que certains dreyfusistes avaient imaginé pour lui.

M.-O. P.

Michel Ciment, Le Cinéma en partage. Entretiens avec N.T. Binh, Paris, Rivages, 2014, 416 p., 21 € (avec un Dvd). Une renaissance américaine. Entretiens avec trente cinéastes, Paris, Nouveau Monde éditions, 2014, 512 p., 25 €

Une légende discutable veut que Positif, dont Michel Ciment est l’un des animateurs au long cours, soit la revue de cinéma qui, plus que les Cahiers du cinéma, a permis au cinéma anglo-saxon de traverser le Channel et l’Atlantique. Ces deux livres d’entretiens, l’un avec Michel Ciment (conduits par un critique de Positif) et l’autre avec des cinéastes américains des générations 1970 et 1980 (conduits par Michel Ciment) éclairent les passions américaines de Positif et de Ciment. En effet, si les anciens de Positif regardent depuis toujours vers les États-Unis (Robert Benayoun et Jerry Lewis par exemple), le tropisme américain de Michel Ciment est d’abord celui d’un américaniste qui s’est toujours intéressé aux liens entre l’Europe et le Nouveau Monde (voir les Conquérants d’un nouveau monde. Essais sur le cinéma américain, publié en 1981 chez Gallimard). Cela dit, Ciment rappelle que son premier ouvrage portait sur le cinéaste italien Francesco Rosi qui lui a appris, avec son Salvatore Giuliano, à échapper aux dérives manichéistes de la critique de cinéma quand elle sacralise le politique, et il se souvient avoir rencontré les cinéastes les plus opposés (Kazan l’immigré a dénoncé le britannique Losey à l’époque du maccarthysme). Par ailleurs, le Cinéma en partage esquisse une réflexion sur l’art de la critique qui est chez Ciment un art de la parole et de l’entretien qui doit s’adapter à des situations et à des publics divers.

O. M.

Juan Gabriel Vásquez, Les Réputations, Paris, Le Seuil, 2014, 192 p., 18 €

Auteur des Dénonciateurs et d’Histoire secrète du Costaguana, le romancier colombien J. G. Vásquez, dans les Réputations, lève le voile sur l’état de son pays, alors même que celui-ci s’aventure dans un processus de paix risqué avec les Farc et que le trafic de drogue s’est déplacé vers le Mexique, à la frontière des États-Unis. Là où on attendrait un roman pacifié de la bonne conscience et de la rigueur morale, on assiste à la démythification inattendue d’une légende civique, celle du caricaturiste Javier Mallarino, un dessinateur qui a renoncé à la peinture et opté pour l’encre de Chine. Celui-ci a passé sa vie à se moquer des médiocres dans ses dessins publiés « à la une » et à dénoncer les bassesses et mensonges de la classe politique. Mais voilà qu’il est lui-même l’otage d’une sale histoire dont rien ne prouve qu’il puisse sortir la tête haute. Ne s’est-il jamais trompé ? N’a-t-il pas lui-même attaqué sans raison et menti par ignorance ? Au pays de la violencia, il n’y a pas de belle âme, pas de position assurée, pas de média au-dessus de tout soupçon : en partant vivre dans la montagne au-dessus de Bogotá, une ville andine déjà très en altitude, le caricaturiste a cru voir les choses de plus haut. Mais en Colombie, on ne peut vivre hors de la violence urbaine. À distance du réalisme magique de Gabriel García Márquez, Vásquez, l’écrivain de Barranquilla, ville des Caraïbes, pratique une écriture dense et apparemment calme. Il participe à sa manière de la génération du « désenchantement démocratique » dont Robert Bolaño est plus que jamais le grand témoin littéraire en Amérique latine (voir l’article de Nicolas Clément sur Bolaño dans Esprit, décembre 2013).

O. M.

Thomas Pynchon, Fonds perdus, Paris, Le Seuil, coll. « Fiction et Cie », 2014, 440 p., 24 €

On éprouve à la lecture du dernier roman de Thomas Pynchon un sentiment étrange. Ou plutôt non, reprenons. On éprouve à la lecture du dernier roman de Thomas Pynchon un sentiment étrange, très différent de celui que l’on ressent habituellement en lisant ses livres… Celui-ci parle du 11-Septembre, avant et après. Il suit les aventures de Maxine Tarnow, experte comptable qui a perdu sa licence et enquête sur des soupçons de malversation d’une start-up de l’internet ; elle se retrouve immergée dans les profondeurs du deep web et les théories du complot et s’en tire par une sorte de grâce impertinente. Le lecteur est ballotté de discussions techniques en délires paranoïaques et attend, pendant toute la première partie du livre, que les tours tombent. Le roman, il faut le dire, n’est pas extraordinaire, et c’est en partie de son propre fait ; Pynchon suit ici une seule ligne narrative, contrairement à son habitude de points de vue multiples, et, plutôt que d’aller puiser dans l’histoire des curiosités, des pans méconnus, il s’intéresse à un événement que toute la planète a vu en temps réel, ce qui donne à l’ironie dramatique du texte quelque chose de parfois un peu lourd (comme lorsque l’ex-mari de Maxine emmène ses fils dîner à Windows of the World, dans le World Trade Center, en leur assurant que les tours ne s’effondreront jamais…). Mais le roman est aussi aplati par l’évolution de notre monde. L’univers de Pynchon est un univers ironique et paranoïaque, qui joue perpétuellement sur le décalage, l’étrangeté, la mise en danger de la fiction et de la position du lecteur. Or le monde qu’il décrit à la veille et au lendemain du 11-Septembre, dans lequel nous vivons encore, est un monde ironique et paranoïaque, qui fait presque passer le mystérieux Pynchon pour un romancier réaliste, ce dont il faut peut-être s’inquiéter, et pas seulement si l’on aime lire ses (bons) livres.

A. B.

En écho

TRANSITION ÉCOLOGIQUE – Fidèle à ses préoccupations, la revue Futuribles (no 403, novembre-décembre 2014) se penche sur la question de la transition écologique. Les principaux articles portent sur l’évaluation de la consommation en France (voir « Une vision de la consommation des Français en 2030. Vers un allégement des impacts fondamentaux ») et sur le changement climatique. Mais cette approche s’accompagne d’une interrogation philosophique sur la sobriété (voir l’article de Christian Arnsperger et Dominique Bourg sur la sobriété volontaire et involontaire) et sur le devenir du capitalisme dans une société du coût marginal zéro (voir l’entretien avec Jeremy Rifkin).

PAROLES D’ÉCONOMISTES – Dans le numéro d’automne de L’Économie politique (no 64, octobre 2014, 10 €) Christian Chavagneux interroge l’économiste Robert Boyer sur son parcours intellectuel, la naissance de son intérêt pour l’économie, le développement de la théorie de la régulation et ses projets actuels qui restent hétérodoxes par rapport à une théorie standard presque complètement hégémonique. Deux entretiens font le point sur l’histoire démocratique de l’impôt en France (Nicolas Delalande) et sur la concurrence fiscale en Europe (Michel Aujean). Signalons enfin une enquête de Florence Jany-Catrice sur la part des femmes parmi les auteurs de L’Économie politique qui montre, à titre de comparaison, qu’Esprit parvient à un ratio de genre moins déséquilibré dans ses sommaires (même si l’on est encore loin de la parité !). Pour un numéro de transition avant l’arrivée d’une nouvelle directrice (Sandra Moatti, également journaliste d’Alternatives économiques), le thème est bien choisi !

LA DISPARITION DE LA FOLIE – Le magazine Books consacre un hors-série à « La folie et ses sortilèges » (novembre 2014-janvier 2015), où l’on retrouve de nombreux textes et entretiens consacrés à la schizophrénie, aux troubles bipolaires, à l’autisme ou à l’industrie des psychotropes. Dans son éditorial, Olivier Postel-Vinay constate que le terme de « folie », si présent dans les années 1970, a aujourd’hui pratiquement disparu. Il dénonce la médicalisation à outrance de la folie, « entretenue par l’idée fausse que la psychiatrie a accédé au statut de discipline scientifique ». Un sujet auquel Esprit s’intéressera dans son numéro de mars-avril 2015.

LE LIVRE DE JÉRÉMIE – On ne peut que saluer l’initiative de Foi et vie (Foi et vie. Revue de culture protestante, no 3, octobre 2014) de proposer une réflexion « actuelle » sur le livre de Jérémie, puisque celui-ci invite à s’interroger sur la nature de la crise présente et sur les formes de résistance qu’elle appelle. Dans leur propos liminaire, les coordinateurs du dossier soulignent l’ambivalence de la situation de crise à laquelle le prophète Jérémie a dû se confronter : « Le livre de Jérémie affirme d’une certaine manière que le peuple a créé la crise et qu’il s’est lui-même enfermé, soumis comme à une idole. Mais le livre affirme aussi que le peuple avait en main tous les éléments pour démonter le mécanisme de cette crise et, dès lors, pour pouvoir s’en sortir. » Un livre qui n’est donc pas sans résonances pour nous et qui permet d’échapper aux « jérémiades ».

ÉTUDES – La revue des jésuites (novembre 2104) propose également de relire un livre de la Bible, celui de Qohélet, en l’occurrence, dont les premiers mots sont : « Tout est vanité. » On se reportera également à un article, informé et optimiste, sur les négociations en cours entre les Farc et le pouvoir politique en Colombie. Mais l’article sur le rire de Bergson et le texte de Jean Collet sur Alain Resnais ne manquent pas d’attirer l’attention.

Avis

Le 11 décembre à 19 h 19, la revue organise un débat public à la Gaîté lyrique autour du dossier « Changer de rythme », avec Luc Gwiazdzinski, Michel Lussault, Sandra Mallet et Alice Béja. Entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles. Pour vous inscrire, écrivez à a.beja@esprit.presse.fr. Informations pratiques sur le site de la Gaîté lyrique (http://gaite-lyrique.net/debat/changeons-de-rythme).

Le 11 décembre à 19 heures, ce sont les dix ans des rencontres « Esprit public », auxquelles Esprit participe en partenariat avec la mairie du 3e arrondissement, Terra Nova et Alternatives économiques. Pour l’occasion, au lieu de revenir sur la décennie écoulée, on se demandera : « À quoi ressemblera l’avenir dans dix ans ? ».

Le 12 janvier 2015 de 19 heures à 21 heures aura lieu le lancement des « Rencontres de la Cimade » coorganisé avec la Maison des métallos, en partenariat avec Esprit et L’Obs. Le thème en sera « L’étranger est-il mon égal ? » avec l’intervention de Michaël Fœssel (philosophe, École polytechnique) et comme discutante : Mounya Boudiaf, comédienne, metteuse en scène, et une militante d’une permanence de la Cimade. La séance sera animée par Éric Aeschimann, journaliste à L’Obs. Entrée libre au 94, rue J.-P.-Timbaud, 75011 (reservation@maisondesmetallos.org ou 01 47 00 25 20).

Dans les mois à venir, nous analyserons les relations entre nature et culture : comment sortir de l’opposition, des divisions disciplinaires entre sciences du vivant et philosophie, pour penser un nouveau naturalisme, qui ne soit pas déterministe ? Nous reviendrons aussi sur la question de la décentralisation. Alors que la réforme des régions semble n’avoir satisfait personne, y a-t-il aujourd’hui une bonne échelle locale pour redistribuer les compétences et promouvoir l’égalité ?

Sur notre site internet (www.esprit.presse.fr), nous mettons en accès libre chaque fin de semaine un texte inédit ou tiré de notre fonds pour réagir à l’actualité. Parmi les inédits récemment mis en ligne, des entretiens avec Hervé Le Bras, Christian Bobin, une analyse de Jean-Philippe Béja sur les mobilisations à Hong Kong, notre questionnaire sur le FN… Nous proposons aussi des dossiers en ligne, regroupant des articles des archives sur le Centenaire de 1914, sur Michel Foucault, Albert Camus, Aimé Césaire…

    Note

  • 1.

    Héritière de Delsarte et formée par Steele MacKaye, Geneviève Stebbins fonde sa propre gymnastique nommée « culture psychophysique ». Voir Annie Suquet, l’Éveil des modernités. Une histoire culturelle de la danse (1870-1945), Pantin, Centre national de la danse, 2012.

  • 2.

    Voir Isabelle Queval, S’accomplir ou se dépasser. Essai sur le sport contemporain, Paris, Gallimard, 2004.

  • 3.

    Réflexion qu’il avait présentée dans un article d’Esprit, « L’État et ses tribus, ou le devenir tribal du monde. Réflexions à partir d’Ibn Khaldoun » (janvier 2012).

  • 4.

    Dans un essai très court et très percutant, Quand l’Histoire commence (Paris, Cnrs Éditions, 2012, 63 p.), Bertrand Badie fait valoir que les « nouvelles relations internationales » s’émancipent aujourd’hui des théories, « pour se faire Histoire et Sociologie, remettant l’homme – et non le prince – au centre de leur énigme » (p. 59).

  • 5.

    Hans Küng, Jésus, Paris, Le Seuil, 2014, réédition remaniée d’Être chrétien [1974], trad. de l’allemand par Henri Rochais et André Metzger, Paris, Le Seuil, 1978.

  • 6.

    La Croix, 31 juillet 2014, p. 13.

  • 7.

    Banana Yoshimoto, Kitchen, Gallimard, Paris, 1996.

  • 8.

    Machi Tawara, l’Anniversaire de la salade, Paris, Éditions Philippe Picquier, 2008.

  • 9.

    Yôko Ogawa, la Formule préférée du professeur, Arles, Actes Sud, 2005.

  • 10.

    Id., le Petit Joueur d’échecs, Arles, Actes Sud, 2013.

  • 11.

    Y. Ogawa, Petits oiseaux, op. cit., p. 131.