Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Le grand débat sur l'alimentation n'a pas eu lieu

décembre 2017

#Divers

Entre la méfiance croissante à l’égard de la production alimentaire industrielle, la crise que vivent les agriculteurs français et la montée de régimes alimentaires alternatifs, s’alimenter commencerait presque à relever d’un acte politique. À l’annonce de l’organisation d’États généraux de l’alimentation, on aurait donc pu espérer que ces derniers soient l’occasion d’un véritable débat. Car pour l’instant, le discours sur la culture gastronomique française continue surtout de masquer la persistance d’un recours massif aux produits de l’industrie agroalimentaire1. On assiste dans le même temps à l’explosion de la consommation bio, à la floraison de modèles de distribution alternatifs et à l’émergence du « consom’acteur », désireux d’être informé et de peser par ses choix de consommation. Les médias se font d’ailleurs l’écho des préoccupations nouvelles de la population, plus sensible dans son ensemble aux conditions de production de la nourriture.

Les enjeux sociaux, économiques, sanitaires, environnementaux et éthiques de l’alimentation ne sont pas minces. Il faut, pour commencer, aborder la triste réalité de la situation des agriculteurs, qui sont un quart à gagner moins de 583 euros par mois et connaissent un taux de suicide de 20 % supérieur à la moyenne. Parler de cette situation paradoxale dans laquelle ceux-ci s’endettent massivement pour répondre à l’incitation à produire toujours plus, clé des subventions et de la possibilité de tirer de leurs activités un revenu décent. Situation paradoxale d’un modèle productiviste coûteux, fondé au sortir de la Seconde Guerre mondiale pour nourrir l’Europe tout entière et qui n’arrive aujourd’hui plus à nourrir les producteurs eux-mêmes. Ensuite, peut-être faudrait-il enfin admettre que la France ne pourra pas atteindre ses objectifs de réduction des émissions de CO2 sans une politique volontariste en matière agricole, puisque ce secteur, notamment à cause de l’élevage, est responsable de 16, 2 % des émissions. Le défi que constitue l’adaptation au changement climatique doit également être pris en compte, voire anticipé, car nous savons d’ores et déjà que la production agricole en sera profondément affectée. Pour ne rien arranger, il se trouve que l’utilisation massive de pesticides, en plus de tuer les sols, provoque des troubles de santé importants chez les consommateurs et surtout chez les agriculteurs, touchés dans des proportions importantes par certains cancers2. Enfin, une dernière question s’est imposée avec fracas dans le débat public, celle du « bien-être animal », des conditions d’abattage et de la légitimité de manger des animaux.

Au regard des questions majeures qui se font jour dans le secteur, l’organisation de ces États généraux a été décevante à plus d’un titre. Les ateliers ont bien permis à la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (Fnsea) de débattre avec la filière de l’agro-industrie du partage de la valeur ajoutée, mais seuls trois des quatorze ateliers ont été consacrés aux enjeux sanitaires et environnementaux. La moitié des tables rondes étaient animées par des représentants de filières de l’agro-industrie et la Fnsea était omniprésente alors que ce syndicat ne représente qu’à peine plus de la moitié des agriculteurs. L’opacité dans l’organisation, le déroulement et les propositions retenues ont également été dénoncés par les associations et les Ong, peu représentées dans les discussions. Le grand débat sur l’alimentation n’a donc pas eu lieu. Faute de transparence et d’une réelle vision pour le futur. Mais également en raison d’une certaine incohérence que n’ont pas manqué de dénoncer les quatre Ong de solidarité qui ont quitté les discussions sur l’insécurité alimentaire le mois dernier.

Pis, le ministre de l’Agriculture a choisi ce moment pour annoncer la suppression des aides au maintien de l’agriculture bio en 2018. Victime de son succès, l’agriculture bio a épuisé en deux ans l’enveloppe d’aides prévue pour cinq. Plutôt que d’encourager ce secteur en pleine expansion en lui allouant de nouvelles aides, il a été décidé de les supprimer, pour laisser les régions et le marché, via un fonds privé, réguler l’offre. Les fermes biologiques représentent pourtant 7, 3 % des fermes et ne reçoivent que 2 % des aides issues de la Pac. En creusant cet écart, le gouvernement prend le risque de mettre un coup d’arrêt à une filière d’avenir et de renier les objectifs ambitieux qu’il s’était fixés : le président s’était en effet engagé durant sa campagne à ce que les cantines proposent d’ici 2022 au moins « 50 % de produits biologiques, label de qualité ou local », à ce que les pesticides soient progressivement éliminés et à prendre des mesures fortes contre les perturbateurs endocriniens.

C’est regrettable, car les États généraux de l’alimentation auraient pu être l’occasion de mettre en lumière un nouveau modèle de société : celui, plus émancipateur, dessiné par l’agroécologie. La question des revenus des agriculteurs et de leur impact environnemental ne peut pas être noyée dans des arrangements à la marge ; elle doit être l’occasion d’une réflexion profonde sur un modèle agricole qui ne semble aujourd’hui plus adapté. L’explosion de circuits alternatifs, type Amap, vient nous rappeler que des alternatives sont possibles, pour les agriculteurs comme pour les consommateurs. Mais encore faudrait-il encourager des alternatives rémunératrices pour les agriculteurs et les rendre accessibles à toute la population. Aussi, ces semaines de réflexion collective auraient dû faire une plus grande place à la question de la justice sociale dans l’accès à une nourriture de qualité, car l’on sait que certaines catégories sociales ont plus de ressources que d’autres pour se la procurer, tout comme certaines catégories sont plus touchées que d’autres par l’obésité. Ces inégalités sont accentuées par la grande distribution qui fixe des « surmarges » excessives sur le bio3 ; fallait-il confier l’animation de ces ateliers à ses représentants ?

Le rapport des consommateurs à la nourriture, mais également de manière plus générale l’identité des agriculteurs et leur rapport à la nature doivent être repensés. Si l’on souhaite une société dans laquelle la nourriture de qualité se démocratise et soit produite localement dans le respect des écosystèmes, une véritable réflexion sur le modèle agricole global est à mener.

  • 1.

    Voir « Notre régime alimentaire », Esprit, juin 2016.

  • 2.

    Enquête Agrican, Agriculture et Cancer, novembre 2014.

  • 3.

    « Produits bio en grande surface, une consommation freinée par une offre indigente et des marges indigestes », Ufc-Que Choisir, 29 août 2017.