À défaut de politique culturelle, le tout spécialiste et le tout artistique


Il n’y a plus de direction du livre dans l’organigramme du ministère de la Culture et de la Communication. La direction de l’architecture est désormais sous la coupe du patrimoine. Mais cela n’intéresse personne d’autre que les technocrates qui ont pris cette décision au nom de la « rationalisation » de l’administration alors que le ministre est aux abonnés absents. Au même moment, le ministère des Affaires étrangères, qui vient de créer une direction bien tardive de la mondialisation, réduit de manière drastique le budget affecté au livre et à l’écrit dans le cadre des missions imparties à Cultures France. Toujours le même refrain : il faut réduire les frais puisque l’État est endetté comme jamais. Mais le manque d’argent justifie-t-il de faire payer le livre et l’écrit plus que d’autres ?

Bien sûr, nous sommes un peu concernés (et avec nous Le Débat, Études, Diogène, Commentaire…) puisque diverses revues ont appris avant Noël la disparition d’abonnements à destination de l’étranger. Dès lors que des revues comme Esprit, depuis des années impliquées dans des réflexions sur une mondialisation qui n’est pas qu’une affaire d’économie, sont de fait des acteurs de la présence culturelle française à l’étranger, le ministère devrait s’interroger sur son action spécifique et ne pas maltraiter des institutions comme les nôtres.

Mais ne nous leurrons pas. Tout cela ne relève pas que des arcanes du Quai d’Orsay mais vaut à peu près pour tous ceux qui subissent la loi d’airain d’évaluations superficielles car soumises aux seuls diktats du management et de la finance. On en connaît les conséquences. D’une part, on reconcentre l’État, c’est le leitmotiv de ce numéro d’Esprit, pour mieux valoriser des opérateurs qui sous-traitent avec des entreprises souvent fantômes comme on l’a vu dans le cas de Pôle Emploi où la délégation de suivi à des opérateurs privés conduit au fait que des chômeurs ont pu être reçus dans des hôtels de troisième zone. Ensuite, au nom de cette évaluation tous azimuts qui sévit dans l’Université comme ailleurs, on favorise les spécialisations disciplinaires et même l’hyperspécialisation, considérée comme promesse d’innovation et de compétitivité, en phase avec les entreprises performantes. Valoriser les spécialistes (essentiellement les sciences dures) ne devrait pourtant pas pénaliser les « généralistes » (un terme que nous revendiquons pour définir une manière de puiser la réflexion aussi bien dans la littérature, la philosophie et les sciences humaines). C’est pourtant ce qui se passe. Par ailleurs, il suffit de regarder les budgets de la Culture de l’État mais aussi celui des grandes agglomérations pour voir qu’on valorise dans ce domaine les « pratiques artistiques ». Le dernier spectacle de Bartabas a été froidement accueilli mais il fera comme d’habitude le tour du monde, sachant que les chevaux ne parlent pas et sont donc moins casse-pieds que des gens qui parlent trop. C’est plus lourd en termes de production mais tout le monde est content. Cette double passion pour le spécialiste et le producteur artistique illustre un climat général, l’ambiance au sein de laquelle les « généralistes » doivent trouver leur rayon d’action.

Bien entendu, l’évaluation et le new public management participent de tout cela : il y a longtemps que les musées publics sont ouverts à des entreprises du Cac 40 qui découvrent le mécénat artistique. Mais le débat politique sur les nouveaux rapports de l’État et des collectivités territoriales devrait éclairer quelque peu. De quoi s’agit-il dans les discussions souvent byzantines sur le rôle qui devrait être imparti aux diverses collectivités élues ou non, de la commune à l’État en passant par la région ? Tout simplement de savoir de quelles compétences elles disposent. Qui fait quoi, avec qui et pourquoi ? Mais aujourd’hui tous les échelons croient pouvoir faire un peu de tout en raison de la « compétence générale » dont chaque acteur territorial peut se réclamer et qui demeure dans le grand flou. La question cruciale n’est pas la compétence en tant que telle (social, transports, développement économique, culture…) mais la volonté et la capacité de ne pas segmenter les modes d’action (toute compétence est « trans » et « inter »), c’est-à-dire de mettre en synergie et de coordonner les compétences. Alors qu’il faudrait animer la vie politique non pas en juxtaposant mais en coordonnant, on fait le contraire au nom de la spécialisation à outrance. Au risque d’oublier que la politique passe par un intérêt général qui ne rime pas sans raison avec la culture générale et exige un minimum de langage commun. Il va bien falloir renouer avec un langage politique qui ne regarde pas uniquement du côté des experts techniciens ou de la communication artistique.