Après le G20 : esquisse de régulation économique et nouvelle géopolitique des puissances
Les rencontres au sommet entre chefs d’État et de gouvernement pour faire face à la crise économique n’accoucheront sans doute pas sans difficulté d’une nouvelle régulation du capitalisme mais elles traduisent à coup sûr, d’ores et déjà, une nouvelle organisation mondiale des puissances qui bouleverse le statut international de l’Europe.
Le commentaire à chaud de la rencontre du G20 à Londres le 2 avril 2009 a mis l’accent sur un optimisme de façade auquel tout le monde souhaite d’autant plus croire qu’il est lui-même un ingrédient indispensable du retour de la confiance et, de là, des perspectives de croissance. Mais il est bien hasardeux de pronostiquer à chaud l’avenir des processus comme la lutte contre les paradis fiscaux ou la plus forte réglementation des fonds spéculatifs dont les effets ne pourront, au mieux, qu’être lents, discrets et progressifs.
C’est surtout le prolongement de la première tournée européenne du président Obama à Strasbourg (avec la réintégration complète de la France dans l’Otan) et à Prague (capitale du pays qui assure la présidence tournante de l’Union européenne) qui illustre la réorganisation géopolitique accompagnant la crise économique. Ce voyage a en effet donné lieu à un étrange jeu de chassé-croisé avec les Européens : les responsables politiques européens, impatients de s’afficher en photo avec le nouveau président, attendaient le retour d’un nouveau leadership américain tandis qu’Obama, soucieux de se démarquer de l’arrogance bornée de son prédécesseur, faisait valoir sa faculté d’écoute et sa volonté de compromis.
Mais le chassé-croisé a pris également une autre allure : si Obama est venu en Europe, c’est pour renouer un dialogue mais aussi obtenir des engagements européens sur les terrains les plus sensibles, Afghanistan et Irak avant tout, deux fronts qui sont loin d’être apaisés mais sur lesquels il n’est pas sûr que les puissances européennes soient prêtes à s’engager davantage. En outre, la relation même aux États-Unis divise les Européens, comme l’a rappelé la position de Barack Obama sur la Turquie. Si les dangers de l’unilatéralisme américain s’estompent, l’absence européenne ne risque-t-elle pas de tourner en partenariat sans interlocuteurs ? Dans ce cas, on peut imaginer un scénario « unilatéral bienveillant » (Zaki Laïdi1) : retour à la diplomatie et aux négociations mais avec un seul acteur capable de modifier la donne à l’échelle mondiale.
Au-delà même de la relation transatlantique, quelle allure l’ère plus coopérative ouverte par Obama (vis-à-vis de la Russie, de l’Iran, de Cuba, du Mexique…) peut-elle prendre ? Le G20 a montré que le multilatéralisme tel qu’il est incarné par l’Onu n’a pas l’efficacité requise en temps de grandes turbulences. Et le manque d’affirmation européenne rend difficile un scénario multipolaire à trois où l’Europe jouerait à jeu égal avec la Chine et les États-Unis. La Chine ne laisse aucun doute sur le poids qu’elle compte jouer dans un avenir proche quand elle met en cause, par exemple, le statut de devise internationale du dollar. Qu’est-ce donc que ce système international qui s’annonce, troublant les catégories de l’unipolaire et du multipolaire, de l’unilatéral et du multilatéral ?
On en revient ainsi à la question du leadership américain. Celui-ci s’accommodera sans doute d’un retour au multilatéralisme quand c’est possible, autant que possible mais sans rien de systématique, ce qu’on peut appeler un système « multilatéral à la carte » (selon l’expression de l’éditorialiste Fareed Zakaria2). Les États-Unis d’Obama vont renoncer à l’unilatéralisme arrogant mais aussi profiter, quand l’occasion s’en présente, d’un rapport de force qui leur est favorable, avec assez de finesse pour ne pas cristalliser les crispations.
Finalement, la crise économique a donné un rôle inattendu à une instance qui se situe précisément dans un entre-deux : le G20, une instance ad hoc qui marque à la fois le besoin de coopération renforcée et le retour des États, sous un format moins large que l’Onu mais plus représentatif que son Conseil de sécurité. Si la crise a remis en scène un État volontariste, elle impose aussi de réinventer des nouveaux formats de coopération internationale puisque cet État, pour rester crédible, doit montrer qu’il doit pouvoir rester un acteur dans la mondialisation. Encore faut-il bien comprendre que celle-ci ne se réduit pas aux transformations de l’économie mais affecte aussi notre rapport historique à l’échelle globale.
- 1.
Zaki Laïdi, « Le début du déclin américain ? », Esprit, février 2009.
- 2.
Fareed Zakaria, The Post-American World ?, New York et Londres, W.W. Norton, 2008.